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Des magistrats se mettent en grève
Un ancien chef juge, aujourd’hui, hélas, décédé, confiait volontiers, à ses intimes, ses regrets éternels que le gouvernement de Sir Seewoosagur Ramgoolam ait toujours refusé d’accorder des salaires décents à nos magistrats. La liste des conséquences fâcheuses d’une telle politique salariale était, à son avis, conséquente : manque de motivation professionnelle, performance routinière, assèchement de toute curiosité jurisprudentielle, exode des meilleurs éléments de la Magistrature vers le Barreau, nivellement par le bas de la Magistrature, efforts plus héroïques pour résister victorieusement aux sirènes de la fraude, de la corruption et des pots-de-vin, manque de sévérité à l’égard des avocats négligents du Barreau, développement de l’esprit de compromission, etc. A croire que ces effets désastreux d’une politique salariale à courte vue peuvent servir des intérêts malsains, déshonorants, et inavouables.
Que cet ancien chef juge ait raison ou non, le fait demeure que nos magistrats en poste, à la fin de novembre 1981, se mettent en grève, à l’exception toutefois de Son Honneur Me S.H.A. Prasad, pour manifester leur profond mécontent à l’égard du ministère des Finances, que dirige pourtant un homme de loi, en la personne de Sir Veerasamy Ringadoo, mais qui les condamne à un salaire mensuel dérisoire, ne dépassant pas, dans certains cas, ce qu’un légiste de la clientèle privée gagne en une journée normale de travail.
La presse de fin novembre 1981 affirme que cette grève de magistrats, pour raison salariale, est sans précédent dans les annales judiciaires. Elle fait suite à de nombreuses requêtes, tant écrites et verbales, adressées à plusieurs membres du gouvernement, comme à la direction du Parquet, pour que nos autorités financières consentent à reconnaître le statut particulier des membres de notre Magistrature et la nécessité de leur donner les moyens de tenir leur noble rang dans un monde en pleine mutationn, au sein duquel ils personnifient le respect dû à la législation en vigueur. Des rencontres ont également lieu dans le même but mais en pure perte.
Les magistrats grévistes se rassemblent dans la bibliothèque de la Cour suprême. Ils rencontrent, une fois de plus, le Solicitor General, Me Edwin Venchard, un proche de Sir Veerasamy Ringadoo et de sir Seewoosagur Ramgoolam. Ils lui rappellent l’essentiel de leurs revendications. Même exprimées en roupies doublement dévaluées, elles paraissent dérisoires comparées à nos roupies chroniquement dépréciées. Nos magistrats de 1981 ne demandent, en effet, qu’une allocation de transport de Rs 7 500 par an à partir d’avril 1979 et de Rs 20 000, toujours par an, à partir d’avril 1981. Le GM leur demande mordicus de se contenter d’une allocation annuelle de Rs... 5 000. A comparer avec les pourboires de Rs 10 000 que Sir Seewoosagur Ramgoolam offre à chacun de ses gardes du corps quand il se rend à Washington ou à New York, autrement dit plusieurs fois par an.
En attendant que notre ministère des Finances prenne en pitié nos magistrats désargentés, nos tribunaux chôment, hormis celui de la IIe Division où siège S.H. le magistrat Prasad. Les procès devant être entendus sont, par conséquent, renvoyés sine die, accentuant d’autant notre Justice à deux lenteurs.
Nos juges siégent comme à l’accoutumée. Les hommes de loi de la clientèle privée accordent leur soutien moral à leurs collègues magistrats mais en profitent pour mettre les bouchées doubles dans leur étude, profitant de ces journées de relâche pour mettre à jour les dossiers des affaires pendantes s’accumulant devant eux.
Les porte-parole de l’association des magistrats sont Mes R. Bhageerutty, B. Sik Yuen et D. Basset. Ils déplorent leur grève mais font ressortir que c’est leur ultime moyen de se faire entendre par l’Hôtel du Gouvernement. Interrogés par la presse, ils jurent leurs grands dieux avoir scrupuleusement suivi toutes les procédures de l’Industrial Relations Act (IRA).
La situation de l’Attorney General, Me Paul Chong Leung, est courtelinesque. Magistrat, il fait appel contre un assessment du commissaire de l’Impôt sur les Revenus, taxant l’allocation reçue par lui pour rembourser en partie ses dépenses de transport en voiture de maître. Siégeant au conseil des ministres, il ne se hasarde à aucun commentaire dans un sens ou dans un autre.
Le président du Bar Council, Me Suleiman Bhayat, un backbencher de la majorité ramgoolamienne, est d’avis que le gouvernement doit tout faire pour restaurer la dignité professionnelle des membres de notre Magistrature. La première femme magistrate, Me Laure Pillay, se refuse à tout commentaire. Elle est la sœur de Me Edwin Venchard. Me Prasad explique son refus de participer à cette grève. Il estime que l’association des magistrats ne fait rien pour rehausser la dignité de ses membres. Un avoué, réclamant l’anonymat, estime que la proposition gouvernementale d’une allocation annuelle d’entretien de voiture de seulement Rs 5 000 constitue un outrage à Magistrature.
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