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Le moment des arbitrages
Dix-neuf mois après le grand basculement électoral de 2024, le gouvernement présente, ce 19 juin, un deuxième Budget qui sera, au-delà d’un simple exercice comptable, un sérieux test politique, économique et social. Depuis son retour au pouvoir, le Premier ministre répète que la situation héritée est plus grave qu’annoncé et que les marges de manœuvre budgétaires demeurent étroites, quoi qu’en dise Paul Bérenger qui ne va pas frapper sur la table vendredi prochain. L’accord sur les Chagos, qui devait apporter près de Rs 10 milliards de recettes budgétisées, reste gelé. Et les contraintes internationales s’accumulent. Les difficultés ne viennent plus seulement des finances publiques. Elles frappent désormais directement le portefeuille des ménages.
L’infographie, publiée il y a deux semaines, par Business Magazine sur les racines de la crise du coût de la vie attribue 35 % de l’érosion du pouvoir d’achat, observée entre 2015 et 2025, à la dépréciation de la roupie. Le pourcentage peut être débattu. Le diagnostic, lui, est difficilement contestable. Maurice importe l’essentiel de ce qu’elle consomme. Chaque glissement du taux de change agit comme une taxe invisible sur les familles. Carburants, céréales, médicaments, matériaux de construction : tout augmente avant même d’arriver sur les étagères.
La guerre au Moyen-Orient et les tensions autour du détroit d’Ormuz aggravent cette vulnérabilité. Mais le danger le plus sérieux est ailleurs. L’inflation importée commence à se transformer en inflation domestique. Elle se diffuse aux transports, à l’électricité, aux services et au crédit bancaire. La Banque de Maurice l’a bien compris. En relevant son taux directeur à 4,75 %, elle a envoyé un signal clair : la stabilité des prix redevient prioritaire. Le problème est que cette décision intervient au moment même où le gouvernement prépare un Budget censé relancer l’économie, préserver la paix sociale et rassurer Moody’s. Or ces trois objectifs deviennent de plus en plus difficiles à concilier. Pendant que le Trésor cherche à soutenir l’activité, la Banque centrale freine le crédit. L’un appuie sur l’accélérateur ; l’autre sur le frein.
Au milieu se trouve la classe moyenne ou plutôt les classes moyennes (qui ne bénéficient ni des protections accordées aux plus modestes ni des marges de sécurité dont disposent les plus riches). Les classes moyennes subissent simultanément la hausse des carburants, l’augmentation des coûts de l’énergie, la progression des remboursements bancaires et l’érosion du pouvoir d’achat.
Dans ce contexte, le prochain Budget devra arbitrer. Et l’histoire économique enseigne une vérité simple : lorsqu’un pays tente simultanément de contenir l’inflation, réduire sa dette, soutenir la croissance et préserver son État-providence, les choix deviennent inévitables.
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Si on était ministre des Finances, voici dix pistes qu’on aurait privilégiées pour éviter que ces arbitrages ne se transforment en renoncements.
1. Réconcilier les Mauriciens avec le travail productif
Le déficit de main-d’œuvre demeure l’un des principaux freins à la croissance. Il faut un véritable plan national de compétences associant État, entreprises, syndicats et universités afin d’anticiper les besoins des vingt, ou trente, prochaines années.
2. Moderniser la politique migratoire
L’immigration économique est devenue nécessaire. Elle doit être mieux planifiée, mieux contrôlée et alignée sur les besoins réels de chaque secteur.
3. Réorienter la dépense publique vers la production
L’époque où la croissance pouvait être soutenue uniquement par la consommation touche à ses limites. Les ressources publiques doivent prioritairement financer les infrastructures productives, l’agriculture moderne, les énergies renouvelables et l’économie bleue dont on parle tant.
4. Créer un choc technologique
L’automatisation, la robotisation et l’intelligence artificielle ne sont plus des luxes. Elles deviennent des nécessités dans une économie confrontée à la pénurie de main-d’œuvre et à la concurrence internationale.
5. Refondre le contrat social
La protection sociale doit rester forte. Mais elle doit devenir plus ciblée. L’universalité absolue n’est plus soutenable dans un contexte de vieillissement accéléré de la population.
6. Réformer la fiscalité intelligemment
Augmenter la TVA serait la solution la plus facile et la plus régressive. L’effort doit plutôt porter sur l’élargissement de l’assiette fiscale, la lutte contre l’évasion et une meilleure taxation des rentes improductives.
7. Libérer l’investissement des lourdeurs administratives
Les investisseurs réclament moins de discours et davantage de prévisibilité. Les procédures doivent être simplifiées et les délais drastiquement réduits.
8. Assainir les finances publiques par le haut
La rigueur budgétaire sera difficilement acceptée si elle ne commence pas au sommet. Réduction des privilèges, rationalisation des structures publiques et exemplarité politique doivent accompagner tout effort demandé à la population. La centaine des corps parapublics doit être revue afin d’éviter tout doublon avec un service public déjà obèse.
9. Repenser notre stratégie d’exportation
Face aux incertitudes mondiales et aux tensions commerciales, Maurice doit accélérer sa diversification vers les services à haute valeur ajoutée, la finance durable, la technologie et les marchés régionaux.
10. Restaurer la confiance
C’est la réforme la plus importante de toutes. Les investisseurs, les entreprises et les ménages n’attendent pas des miracles. Ils attendent de la cohérence. Une trajectoire claire pour la dette. Une politique monétaire crédible. Une vision économique stable.
La vérité est qu’il n’existe pas de solution ou «baguette» magique.
Le modèle qui a soutenu la croissance durant la dernière décennie — consommation, importations, endettement et abondance de liquidités — atteint progressivement ses limites. Les débats autour des Rs 83 milliards de masse monétaire supplémentaire et de l’excès structurel de liquidités dans le système bancaire montrent que le problème est devenu systémique.
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Le Budget du 19 juin sera donc moins un exercice budgétaire qu’un choix de société. Quels sacrifices sommes-nous prêts à accepter ? Qui paiera le coût de l’ajustement ? Comment préserver la cohésion sociale lorsque la discipline financière devient incontournable ?
Le gouvernement n’a plus le luxe de repousser ces questions. Le statu quo n’est plus une option. Si nous refusons aujourd’hui les réformes nécessaires, nous paierons demain un prix plus élevé. L’enjeu du Budget 2026-2027 n’est pas seulement de boucler les comptes de l’État. Il est de démontrer que Maurice peut encore corriger sa trajectoire avant que les contraintes économiques ne l’y obligent.
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