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Derrière les murs de la folie
Le hall, en ce jeudi après-midi, est quasiment désert. Seules quelques blouses blanches, rasent, de temps à autre, les murs avant de disparaître aussitôt dans l?embrasure d?une porte. Les heures de visite sont passées. Et avec elle l?agitation qui gagne les internes de l?hôpital psychiatrique Brown-Séquard dans cette tranche horaire. Des hurlements, dont les interminables couloirs se font échos, constituent les seules irrévérences au silence ambiant.
Accoudés à un bureau, deux infirmiers s?apprêtent à prendre leur service de nuit. Un dernier café pour se donner du courage et il sera bientôt l?heure de prendre le relais. En attendant, l?on s?échange des « tuyaux » sur les patients « difficiles » qui nécessitent une attention particulière. Au fil de la conversation, un sujet revient sans cesse depuis une semaine : le décès de l?un des internés, Iswar Dolan Seetul, âgé de 55 ans. Un décès « étrange » d?autant plus que l?examen post-mortem, pratiqué par le docteur Sudesh Kumar Gungadin, médecin légiste, a attribué la cause du décès à la malnutrition. Il n?en a pas fallu davantage pour que le personnel soignant s?estime « traîné dans la boue ».
De fait, la malnutrition, avancée pour expliquer la cause du décès, ne convainc pas. « Ce patient avait été placé sous perfusion pendant plus d?un mois à l?hôpital Jeetoo justement parce qu?il souffrait d?une grande faiblesse. Et le jour où il obtient sa décharge et réintègre le centre psychiatrique, il décède. There is something wrong somewhere », soutient un membre du personnel soignant.
Interné depuis une vingtaine d?années, Iswar Dolan Seetul a toujours été de consistance fragile. « Il était très maigre et était souvent pris de malaise. C?est d?ailleurs pour cette raison qu?il a été hospitalisé. S?il était à ce point en mauvaise santé, l?on ne comprend pas comment il a pu être autorisé à quitter l?hôpital », se demande un médecin. Le matin de son arrivée, témoigne un membre du personnel soignant de l?hôpital psychiatrique, Iswar Dolan Seetul semblait « en état de faiblesse ». Ce qui n?a, sur le coup, pas préoccupé outre mesure les surveillants qui ont pensé qu?il avait seulement besoin de repos.
Mais Iswar rend l?âme quelques heures plus tard. Pour le personnel soignant, le décès de ce patient est venu ternir un peu plus l?image déjà peu reluisante de l?hôpital psychiatrique de Beau-Bassin. « C?est à l?hôpital, où il était admis, que l?on devrait demander des comptes », lâche un infirmier, qui s?est occupé de ce patient à plusieurs reprises par le passé.
Après le décès d?Iswar, la rumeur a rapidement enflé. Les patients seraient-ils victimes de maltraitance ? Ne seraient-ils pas nourris comme il le faudrait ? Absolument pas, lancent, unanimes, les membres du personnel de l?hôpital psychiatrique qui ne comprennent pas qu?on leur fasse un tel procès. Et pour tenter d?y mettre fin, on nous a laissés franchir les hauts murs de cet établissement méconnu. Un lieu où la folie des uns côtoie le désespoir des autres. Une réalité que beaucoup préfèrent ignorer, laissant le soin aux autorités de les prendre en charge.
Loin des yeux, ce sont des drames humains qui se jouent chaque jour entre ces murs surmontés de fils barbelés. « Les gens internés ici souffrent pour la plupart de désordres psychologiques lourds. Rejetés par leurs familles, qui les considèrent comme des parasites, ou encore des nuisances, il arrive qu?ils finissent leur jour entre ces murs. Cela dans une totale indifférence », nous explique un médecin, en désignant les façades fraîchement repeintes.
Une indifférence généralisée
Comme pour illustrer ses propos, il évoque le cas de ce patient qui, après avoir reçu sa décharge, a attendu pendant toute la journée que ses proches viennent le récupérer. « Quand nous avons pris contact avec les parents en question, ils nous ont fait comprendre qu?ils ne voulaient plus de lui chez eux parce qu?il lui arrivait de se montrer violent. » C?était il y a trois mois.
Et en attendant qu?une solution soit trouvée, ce patient occupe toujours l?une des salles de l?établissement.
Une indifférence généralisée, font comprendre les médecins, qui touche de plus en plus de familles mauriciennes qui tentent ainsi de se débarrasser de ceux qu?elles considèrent comme des fardeaux. Dans l?impossibilité de réintégrer leurs cellules familiales, les patients n?ont alors d?autre choix que de prolonger leur séjour. Parfois indéfiniment.
« Face à cette situation, nous n?avons eu d?autre choix que de demander aux familles de signer un document stipulant qu?elles doivent s?engager à récupérer leurs proches à l?issue de leur séjour en hôpital psychiatrique », indique-t-on du côté de l?administration de l?établissement. Des responsabilités légales, donc, pour tenter de pallier les responsabilités familiales.
Une situation qui explique le nombre croissant de patients qu?abrite l?hôpital psychiatrique. Répartis dans des blocs dépendant de leur âge, sexe et de leurs pathologies, quelque 700 patients sont internés à l?hôpital psychiatrique de Beau-Bassin. « Nous sommes pratiquement complets. Mais nous pouvons ouvrir une nouvelle salle à tout moment si cela s?avère nécessaire », nous explique un médecin de garde ce jour-là et qui a accepté de nous servir de guide.
Debout face à une fenêtre aux barreaux imposants, un adolescent se balance, impassiblement, le regard figé. Les médecins le surnomment Roy. Il a 15 ans. Son visage juvénile ne laisse transparaître aucune émotion. Discrètement, le médecin en charge du bloc explique qu?il souffre de schizophrénie. L?adolescent, immobile, semble coupé du monde qui l?entoure. Le hurlement strident d?un autre gamin, qui court à travers la pièce commune, ne provoque pas plus de réaction chez lui. Les médecins n?entrevoient, pour l?heure, pas encore de possibilité de sortie.
Nous quittons le bloc des adolescents pour nous diriger vers la salle C 2 où était interné Iswar Dolan Seetul. Des tintements d?assiettes emplissent l?air. Adossé au grillage de la cour, elle-même coincée entre deux bâtiments, deux hommes finissent leur repas. Leurs camarades de chambrée sont, eux, réunis dans la salle commune pour le dîner. Au menu : curry de poulet accompagné de haricots verts. Ici, l?on se veut avant tout rassurant, surtout après les récents événements. « S?ils ont encore faim, ils peuvent se resservir et par la suite, ils ont aussi droit à un dessert. Je ne comprends donc pas comment certaines personnes peuvent dire que des patients pourraient être victimes de malnutrition ici », explique le médecin en charge de la salle.
Et d?ajouter : « C?est simple, si un patient refuse de manger, on insiste. Et s?il persiste, nous le mettons sous perfusion. » Une méthode musclée qui s?avère quelquefois nécessaire face à des personnes difficiles à gérer.
Un quotidien difficile à gérer
Un peu plus loin, situé dans une zone de haute sécurité, se trouve le bloc des « psychopathes ». Il s?agit de ceux qui se sont rendus coupables de crimes. Ici, impossible de pénétrer dans le bâtiment. « Trop dangereux », nous dit-on. Les lieux sont placés sous la surveillance constante des policiers. Car il peut arriver au personnel soignant de se faire agresser. « Le tout, c?est de ne pas se faire prendre par surprise », explique l?un d?eux, qui a déjà eu affaire à ces « patients difficiles ». Un quotidien difficile qu?il leur faut gérer sans relâche.
Cachés à la vue des gens « normaux », les internés de l?hôpital psychiatrique poursuivent leur « vie » en marge d?une société qu?ils ne réintégreront sans doute jamais. Rejetés par leurs familles, ils n?ont en effet d?autre choix que de continuer à errer entre les murs infranchissables de l?établissement. Un lieu qu?ils considèrent, pour la plupart, comme leur chez eux.
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