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Demain en cybervision

15 juillet 2004, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

? Quitter un pays à l?âge de quatre ans, c?est laisser derrière soi une abstraction ou quelque chose d?ancré dans sa chair ?

Je suis persuadé que quand on naît Mauricien, on meurt Mauricien. J?en suis persuadé. Il y a dans ce pays un attrait particulier. Il y a tellement de choses à faire ici. Maurice est resté vivace en moi à travers mes parents, ma culture, ma langue. La culture, c?est aussi des histoires d?enfants, des souvenirs, la cuisine, la musique. Et depuis que je vis en France, je baigne dans cette culture mauricienne. Avec ses bons et ses mauvais côtés, cela s?entend?

? C?est quoi les mauvais côtés de Maurice vu de loin ??

Cette tendance a être des éternels exilés. C?est peut-être dû au fait que nous sommes tout à la fois d?ici et d?ailleurs. Quand, en plus de cela, on a eu à immigrer, pour des raisons économiques, dans un pays d?accueil, on reste perpétuellement exilé. Cela reste mon état d?esprit permanent. A la fois citoyen du monde et citoyen de nulle part. Et le mauvais côté aussi, c?est que nos parents nous retransmettent une île Maurice des années 60. Leur Maurice, celle qu?ils ont connue. Alors que le pays, depuis les trente dernières années, n?est plus le même. Ce sont des choses que j?ai dû rectifier au fur et à mesure de mes visites ici. C?est comme le créole que l?on parlait à la maison en France. Quand je suis revenu, il avait tellement changé, évolué?Les repères avaient changé. Cela a été dur à gérer. Vivre dans un environnement français, s?intégrer totalement, mais en même temps continuer à garder en soi cette autre culture, avec ses propres valeurs.

? Votre famille fait partie de ce contingent de Mauriciens ayant quitté le pays après l?indépendance par peur de l?incertitude ?

Oui. Je suis de cette génération-là. Mon père est parti le premier. J?avais un an, puis ma mère est allée le rejoindre deux ans plus tard. Je suis resté ici, élevé par mes grands-parents maternels. Quand on quitte un pays par obligation, le vécu ne peut pas être le même que ceux qui émigrent par vrai choix. Il reste une nostalgie permanente et tenace. Cela laisse des stigmates et je les porte encore aujourd?hui. C?est une évidence.

? Le mot stigmate ne vous paraît pas un peu fort ?

Non. Ce que j?ai réussi, c?est de convertir cette chose négative en une dynamique qui m?a fait vraiment avancer. Le déséquilibre, s?il penche vers l?arrière, vous freine. S?il penche vers l?avant, vous fait avancer et construire. Il est amusant de noter que ce bouleversement m?a tellement affecté que quand je suis arrivé en France à quatre ans, je suis tombé malade. Et le médecin a dit à mes parents : ?Faites l?effort financier d?emmener cet enfant au moins une fois encore à Maurice ?. C?est ce qu?ils ont fait. C?était la thérapie? Je suis revenu un mois plus tard avec mon père. Et puis, psychologiquement, cela a été bien mieux. C?est un vrai chamboulement. Au cours duquel vous vous demandez des choses étranges comme : Qui sont vos parents ? Quand mon père est parti, j?avais un an. Je ne le connaissais qu?en photo et à travers des lettres. Maman est partie quand j?avais deux ans. Tout ça peut être traumatisant. J?ai reporté toute mon affection sur mes grands-parents. Ces choses-là laissent des stigmates?

? Vous regrettez cet exil forcé ?

On ne peut pas répondre à une telle question. En même temps, si je n?étais pas parti, je n?aurais pas eu le parcours que j?ai eu. Mais ce dont je suis vraiment content, c?est d?avoir eu les parents qui nous ont préservé de certaines choses et nous ont fait garder le cap. J?ai eu la chance de rencontrer des gens extraordinaires. J?ai pu faire une grande école. Mes parents n?auraient jamais pu me payer de telles études s?ils vivaient à Maurice.

? Est-ce naïf de vous demander si vous vous sentez Français ou Mauricien ?

(Rires) Je redoutais cette question. Je n?arrive pas à doser. Au fond de mon coeur je me sens très Mauricien. Mais dans ma vie de tous les jours, j?ai des repères français et je vis et travaille comme un Français. Je perçois le monde comme un Français.

? Cette dichotomie vous pèse parfois ?

Non. Je l?ai toujours pris comme une vraie richesse. J?ai aussi eu la chance que mes parents ne m?aient jamais imposé un choix. Ni celui du pays ni celui d?une langue, ni celui de la religion. A chaque fois que je suis ici, je m?émerveille de pouvoir discuter avec des gens de toutes les cultures, de toutes les religions. Paris est, bien sûr, cosmopolite, mais on n?a pas de relations aussi intimes avec les gens. On croise les gens, on ne leur parle pas. Ici, on a cette chance : de vrais échanges. L?ambiguïté vient que les parents vivent par procuration à travers vous. C?est très mauricien. Je suis ravi de leur faire ce plaisir. Quand j?ai eu mon diplôme d?ingénieur en 1995, je suis revenu à Maurice. Pour mes parents, c?était la suite logique des choses. Pour eux, même après vingt ans en France, ils étaient toujours en situation de transit. J?avais décidé que je n?aurais pas à choisir, que j?allais articuler ma vie entre les deux pays.

? Pensiez-vous pouvoir faire une carrière professionnelle ici ?

Je venais en éclaireur pour trouver un job et puis mes parents allaient rentrer. Après mon diplôme je suis revenu. Mais c?était assez difficile. Je savais que cela allait être difficile, mais je ne savais pas que ça allait être impossible. Et je suis rentré en France aussitôt. Un peu dégouté.

? Qu?est-il arrivé pour que la découverte soit aussi brutale ?

Je n?ai pas envie de le dire. Car, si je le dis, je vais éclabousser des gens. Mais en même temps, c?est important d?en parler. Je vais donc taire les noms de ceux concernés. A la fin de mes études, j?avais été primé par une très grande marque informatique. Celle-ci était représenté à Maurice par une grosse compagnie mauricienne. Mon patron de France voulait que j?occupe un poste stratégique ici pour représenter cette marque et rayonner dans la région. Il me met en relation avec ses ?dealers? locaux, en l?occurrence cette grande compagnie mauricienne. On discute au téléphone avec les managers mauriciens. Ils étaient ravis de m?avoir et comptaient beaucoup sur moi pour développer la boîte. Je dois avoir un accent assez neutre, assez français. Tout se passait très bien : ?Ecoutez monsieur Suzanne, on sera ravi de vous accueillir ici?. On m?a fait des conditions, disons, des plus incitatives. Puis je débarque à Maurice, Je vais rencontrer les managers en question. J?ouvre la porte du bureau et je vois sur le visage du manager comme un choc ! Il voit mon visage, ma couleur et me dit : ?C?est vous monsieur Suzanne ?? A partir de ce moment, tout ce qui était entendu, acquis a été remis en question. Il m?a fait attendre des mois. Un jour, une secrétaire, ne pouvant plus de mes appels téléphoniques, m?a finalement dit : ?Vous n?avez pas compris que vous êtes trop bronzé pour venir travailler ici ?? Et là, pour moi, cela a été le coup de massue. Je ne savais pas qu?il y avait encore des choses comme ça. Je me suis dit : ?J?ai beaucoup d?amour pour ce pays, mais là, il y a vraiment un problème.? Car j?ai aussi de l?amour propre? Je ne me voyais pas construire une vie dans un pays comme celui-là. J?ai pris mes affaires et je suis parti.

? Vous voilà pourtant revenu?

Oui, j?ai oublié. Je vous le raconte sans esprit revanchard. Mais je me suis quand même dit : ?Combien de jeunes comme moi ont dû subir ce genre de comportement ?? Ce système est incroyable?

? Neuf ans plus tard, vous débarquez cette fois comme patron? Joli clin d?oeil?

Oui c?est amusant. Ce n?est pas volontaire : c?est la vie qui le veut. Aussi naïf que cela puisse paraître, j?ai envie de participer au développement de ce pays, qui est aussi le mien. Cela fait un peu désuet, ?has been? même peut-être, mais je suis très sincère en le disant.

? En voyant l?engouement pour les centres d?appels, on peut se poser la question : et s?ils connaissaient le même sort que ces ?start ups? informatiques qui ont disparu aussi vite qu?elles sont apparues?

Pas du tout. Notre centre d?appels, Infinity, est là pour durer. Le phénomène des centres d?appels est là pour durer. C?est une tendance internationale et mondialiste. Tout comme il y a une vingtaine d?années l?industrie de la fabrication, de la production s?est délocalisée. Cette fois, c?est l?industrie des services qui se délocalise pour les mêmes raisons. On vit la même chose. En tant qu?entrepreneur, je sais que ce concept est pérenne. C?est un juste retour des choses. Les pays industriels auront à réorienter leurs compétences. Exactement comme la zone franche il y a 30 ans. Ces pays ont gardé la grosse valeur ajoutée : création , marketing, etc, et ont laissé la production aux autres pays dits en développement. C?est la même chose aujourd?hui pour les services. En outre, je crois que c?est un juste rééquilibrage des richesses entre pays pauvres et pays riches. Le monde du service, je vous le dis, sera bientôt un des piliers de l?économie mauricienne. Laissez-moi vous donner un chiffre : Infinity détient actuellement le record de France de croissance d?un call center. Et c?est à Maurice que nous le faisons? C?est extraordinaire !

? Les prévisions des 20 000 emplois dans la cybercité vous semblent réalisables ?

Nous ne sommes qu?au début du cycle. Les spécialistes des analyses de marché annoncent une croissance de 20% garantie par année pour les cinq prochaines années. Et là je ne vous parle que du marché francophone. Nous sommes au début d?une grande histoire. Infinity est sur le marché au bon moment. C?est ce que j?appelle le Time to market. Croyez-moi Maurice est en train, avec les calls centers, de construire un nouveau pilier de son économie.

? En attendant les 20 000 emplois promis, il n?y en a eu que 250? Cela vous inquiète ?

Pas du tout. Il y a une montée en puissance mais il faut prendre en compte l?inertie des sociétés, des hommes, des techniques. Il y a un an, c?était zéro emploi. Aujourd?hui, c?est 250. Dans deux ans, je pense qu?il y aura un minimum de 5 000 emplois autour de ce métier seulement. Si on y ajoute les métiers corollaires, on doit arriver à créer 10 000 emplois d?ici fin 2005. Il suffit de voir les courbes de croissance pour le comprendre. Infinity est un pionnier, mais je sais qu?il y a d?autres gros opérateurs qui vont bientôt venir l?année prochaine. Le gros de la troupe n?est pas encore là. Je pense que l?analyse du gouvernement est la bonne. C?est une excellente stratégie d?avoir placé le pays sur ce marché. Et la cybercité le cristallise. La cybertour est la seule tour mauricienne visible depuis Paris pour le milieu des affaires. Maintenant, ce n?est simplement qu?une question de temps.

? Vous avez commencé votre carrière en créant des ?starts ups? à succès. Etiez-vous conscient, comme l?ont affirmé plusieurs spécialistes, que vous vendiez des ?bulles vides? ?

Non, je ne suis pas d?accord. Ce n?est pas vrai. La meilleure preuve, c?est que les choses redémarrent. Qui décemment peut croire aujourd?hui qu?une entreprise peut travailler sans Internet ? Mais je reviens à ma notion de Time to market. Nous y étions simplement trop tôt. Nous nous sommes trompés de deux ans. Les sociétés que j?ai créées, par contre, étaient spécialisées dans la monétique et faisaient dans le concret. Nous ne vendions pas du vent. Mais, vous verrez, dans très peu de temps, la folie des starts ups recommencera. Mais le mot start up est vide. Il faut parler d?entreprises créées autour des métiers de la nouvelle technologie. Et croyez-moi, Maurice devrait se positionner dans ce domaine. Il ne faut pas réinventer la roue. Essayons juste de voir comment a fait l?Inde vis-à-vis des USA dans le domaine de l?informatique. Il y a des fortunes colossales qui ont été faites par l?Inde avec le marché américain. A son échelle, Maurice a une carte évidente à jouer.

? Sur le plan de la formation informatique, sommes-nous prêts à affronter ces défis ?

Comment être up to date si on n?a pas de gens formés, qui ont eu la chance d?avoir une expérience autour de ces métiers ? En dehors d?Accenture et de quelques autres qui font du développement, on ne peut pas dire que Maurice soit up to date. Le vrai challenge, c?est de réunir tous les paramètres pour que, dans un laps de temps raisonnable et cohérent, je pense à deux ou trois ans, nous soyons sur le plan des cadres informatiques, tout à fait en phase avec les besoins du marché mondial. Il y a des modèles très intéressants à mettre en place. Nous avons quitté en informatique le domaine du cousu-main pour celui du prêt-à-porter, quasiment du prêt-à- jeter. Il nous faut être capable de faire des développements informatiques rapides souples juste pour des opérations ponctuelles que l?on jette ensuite. Par exemple, on crée un logiciel pour un projet marketing direct pour un projet précis. Cela dure deux mois. L?objectif est atteint. Le logiciel est obsolète, on le jette. Il s?agit là d?un énorme marché. Et cela l?infrastructure des grosses sociétés informatiques est trop lourde pour bouger aussi vite. Maurice, avec ses entreprises informatiques de petite taille, a un rôle à jouer dans ce domaine. La phase de production de ses logiciels se ferait à Maurice même si le monitoring technique viendrait des grosses sociétés des pays industrialisés. Cela sous- entend que, d?ici trois ans, on ait assez d?ingénieurs. Il faut mettre en place un organisme local qui puisse former des gens Bac plus 2 ou 3 qui seraient à même de prendre en main ce genre de développement de logiciels prêts à jeter. Il faut attirer les grosses marques informatiques à Maurice. Ce qui n?est pas le cas.

?La cybertour est la seule tour mauricienne visible depuis Paris pour le milieu des affaires?.

?Nous avons quitté en informatique le domaine du cousu-main pour celui du prêt-à-porter, quasiment du prêt-à-jeter. Maurice, avec ses entreprises de petite taille, a un rôle à jouer?.

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