Publicité
De la morale en politique
Le président de la Commission anti-corruption lui-même, un notaire, un avocat parlementaire ! Tous trois dégringolent de leur piédestal devant la nation stupéfaite. C'est plus qu'il n'en faut pour conduire les citoyens à la méfiance sinon au rejet des institutions et des hommes qui les représentent.
A ce point de défiance, Maurice n'est pas loin de sombrer dans l'anomie. C'est ainsi en effet que les groupes humains se désagrègent et se déstructurent quand disparaissent les normes et les valeurs que l'oncroyait communes. En ces temps de doute et de désarroi, il ne reste plus que les leaders politiques. Ils ont l'immense responsabilité de rétablir la crédibilité de la République. Ils sont malgré tout notre seul recours.
La dernière affaire en date, celle qui implique le tonitruant avocat parlementaire Dev Hurnam, est un test direct de la conduite des chefs politiques. Il sera possible de voir immédiatement le chemin que prennent nos dirigeants. Celui de l'honneur ou celui de l'avilissement. Le MMM a fait un geste, c'est le strict minimum. Le Parti travailliste va plus loin, mais c'est pour lui plus facile et c'est intéressé.
Il y a dans cette crise deux aspects distincts que l'on ne doit pas chercher à confondre. Il y a une affaire de police et de justice. Il y a aussi une question de morale et d'éthique.
Dev Hurnam, comme tout justiciable, a droit, au plan juridique à la présomption d'innocence malgré ses antécédents troublants. Cette fois, les accusations qui pèsent sur lui sont gravissimes. Un homme public mauricien a rarement été accusé de délit aussi sérieux. Mais son accusateur est un bandit repenti. Il importe que l'on s'en méfie, même si jusqu'ici Antoine Chetty a fait des révélations que la police prend très au sérieux parce qu'elles sont corroborées. Hurnam risque la prison et le déshonneur; il a droit à un procès équitable et juste.
L'avocat parlementaire est un battant. On peut penser qu'il se défendra bec et ongles; il va contre-attaquer; le déballage qu'il annonce risque d'ébranler fortement le judiciaire. La boîte de Pandore est désormais ouverte. L'exercice pourrait être douloureux, mais salutaire. Ce n'est pas parce qu' Hurnam est ténébreux et excessif qu'il a forcément tort dans tout ce qu'il dénonce.
Mais au-delà des accusations de Chetty et des règlements de compte au sommet du judiciaire, il y a la question immédiate de la place de Dev Hurnam au sein de l'Assemblée nationale et de la majorité gouvernementale. Chacun peut, pour des motifs pas toujours innocents, se prévaloir du principe de la présomption d'innocence pour éviter les inconvénients d'une prise de position. Ce n'est que parade dérisoire. Il y a d'ores et déjà suffisamment de motifs accumulés pour justifier l'expulsion d'Hurnam de la majorité gouvernementale ? pas seulement une suspension ? et sa démission de l'Assemblée nationale. Si cela ne s'est pas encore produit, c'est que les politiques sont plus enclins à sauvegarder leurs intérêts qu'à défendre la morale et l'éthique. Sur ce plan, Hurnam est déjà condamné.
Il est inconcevable que Dev Hurnam puisse encore se prévaloir de l'honorabilité que lui confère son appartenance à l'Assemblée nationale alors que la Cour suprême, même si elle a cassé sa condamnation pour des raisons techniques, vient d'établir que le député a effectivement participé à une conspiration pour fabriquer un faux alibi afin de protéger un coupable impliqué dans un hold-up. Un législateur protecteur d'un hors-la-loi !
Les juges ont estimé l'affaire suffisamment grave en raison justement du double statut d'Hurnam ? avocat et parlementaire ? pour inviter les autorités, en particulier l'« Attorney General », membre du gouvernement à considérer la pertinence d'une « action disciplinaire» contre l'avocat. Rien n'a encore été fait ? ni par l'« Attorney General », qui dit être impuissant, ni par le chef juge qui en aurait les moyens. Et voilà que des accusations encore plus graves viennent d'alourdir une histoire tourmentée de démêlés incessants avec la police et le judiciaire durant les vingt dernières années. Tout autre élu qu'Hurnam aurait été depuis longtemps expulsé du parti qui avait fait de la morale en politique son credo. Aujourd'hui que la realpolitik socio-ethnique a phagocyté la morale, Hurnam s'est senti protégé. A l'issue de son bureau politique d'hier, le MMM sauve la face, mais pas son honneur.
Le pays n'a pas encore digéré les révélations ahurissantes de Chetty sur les agissements mafieux attribués au notaire Deelchand que des pratiques contestables sont à nouveau reprochées, au commissaire Beekarry, cette fois, dans des dépositions du syndicaliste Jack Bizlall à la police. Un fois encore, le rôle des politiques est mis en exergue. Deelchand aurait bénéficié par le passé d'appuis politiques qui l'ont propulsé au statut de notaire malgré des antécédents qui auraient dû l'en empêcher. Cela commence à se savoir. Son parrain politique n'est sans doute pas responsable de tout ce dont Chetty accuse aujourd'hui le notaire, mais l'incident illustre bien ce à quoi les dirigeants politiques nous exposent à chaque fois qu'ils protègent leurs intérêts partisans et personnels au détriment du bien collectif.
On peut se demander si ce n'est pas pareillement l'assurance d'une protection politique qui permet à Beekarry et consorts de traiter avec morgue et indifférence toutes les accusations qui ont été formulées à leur encontre. Le cahier des plaintes, sévères et documentées, contre les hauts responsables de l'Icac n'ont abouti à rien jusqu'ici. L'honneur de la République a été piétiné par les fauves politiques dépeçant le pays charcuté. Un désaccord politique au sommet de l'Etat entre les partenaires de la majorité gouvernementales et une étrange complaisance de l'opposition protègent Beekarry et l'Icac d'une investigation rigoureuse, seule capable de lui restituer sa crédibilité perdue à un moment où les Mauriciens croient que le pays est irrémédiablement pourri.
Pourtant, quelles que soient leurs faiblesses, leurs calculs et leurs stratégies, il faut encore espérer un sursaut des responsables politiques. Il le faut même si leurs agissements ne sont pas toujours à la hauteur de notre anxiété. C'est inquétant, un Premier ministre qui croit nous rassurer en disant qu'il n'y aura pas de « cover-up » dans l'affaire Hurnam. Comme s'il pouvait y en avoir. Il nous inquiète aussi, le leader de l'opposition qui suggère une indulgence calculée de la police dans la définition de l'accusation retenue contre le suspect Hurnam. Si la morale devait se séparer ainsi de la politique, il ne nous resterait plus qu'à tirer la chasse.
Publicité
Publicité
Les plus récents