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Dans l?étau de la drogue
«Pour encore combien de temps tu vas ?rouler? papa ? Tu es en train de finir tout l?argent de maman». C?est une phrase que Nasrullah entend souvent de la bouche de son fils de sept ans. A 35 ans, l?homme se bat toujours contre la dépendance. «Je ne veux plus faire souffrir mes deux fils. J?ai décidé d?arrêter. J?espère y arriver cette fois-ci», nous confie cet habitant de la capitale. Ce n?est pas la première fois que Nasrullah tente l?aventure de la désintoxication. C?est à l?âge de 11 ans qu?il a commencé à prendre de la drogue. Comme tous les novices, il a débuté avec la cigarette, est passé au gandia, s?est initié à l?opium avant de céder devant l?héroïne. Aujourd?hui, il livre un constat limpide : «Il suffit d?un seul toxicomane pour paralyser toute une famille.»
<B>Il a tout essayé</B>
«J?ai essayé toutes sortes de drogues. Aujourd?hui, je veux seulement m?en sortir», explique, pour sa part, Cyril, 54 ans, marié et père de quatre enfants. Cyril a, en effet, vécu l?enfer de la drogue sous ses différents aspects. Il a touché à tout. Il a même fait de la prison. Il se drogue depuis 30 ans. C?est un homme malade qui témoigne désormais.
«Au début, je faisais des petits boulots pour me procurer mes deux à trois doses quotidiennes. J?ai succombé à la drogue à travers des amis. J?ai vécu l?enfer mais je n?ai jamais volé», assure-t-il. En traitement dans un centre de désintoxication, il vit l?abstinence depuis cinq mois. «Mais les rechutes sont faciles. Et on ne peut jamais les prévoir», précise Cyril. Il sait de quoi il parle : ce n?est pas la première fois qu?il tente de s?en sortir. «Quand on dépend de la drogue, il n?y qu?une chose qui compte : se procurer sa dose quotidienne.»
«Eta? Monn gagn enn mayako 24 carats? kase mete? siloy net ! Vini nou met enn nisa coool ! ! !» Cela commence invariablement comme ceci ! Les mots et expressions varient avec les modes et les milieux. S?installe alors une connivence, une appartenance et, bien vite, un mode de vie : s?en procurer, se réunir, en consommer et échanger? des stupidités? car l?esprit est détourné de sa fonction première de penser et rien ne semble avoir quelque importance. «On rit pour un oui pour un non, parfois sans pouvoir s?arrêter, et toutes les choses, dites sérieuses, paraissent futiles et absurdes», raconte, de son côté, Jean-François Rey.
Il se souvient encore de ce paradis artificiel où tout est moelleux, confus et vague. «C?est comme si on regardait et ressentait le monde à travers une loupe déformante dans une longueur ouatée. On est comfortably numbed comme le chantait Pink Floyd», ajoute Jean-François Rey.
C?est entendu. Le toxicomane, c?est un esclave. Et il faut une volonté herculéenne pour s?en émanciper. «Je ne veux plus entendre mon fils me dire que je fais du mal à sa mère. Je ne veux plus être un homme qui se fait entretenir par sa femme. Je ne veux plus entendre ma femme me dire qu?elle ne vit avec moi que pour ses enfants. Je ne veux plus me lever chaque matin avec la seule angoisse d?avoir à trouver ma dose», confie Nasrullah. Pis encore, parce qu?il a fait le choix de ne pas voler afin de ne pas faire souffrir davantage ses enfants, précise-t-il, Nasrullah ne veut surtout plus avoir à mendier. Car c?est la vie qu?il mène. Il passe de maison en maison pour quémander ces quelques dizaines de roupies qui vont lui permettre de se payer sa dose.
<B>Vivre comme une loque</B>
Le calvaire ne s?arrête pas là car Nasrullah se voit aussi contraint, parfois, de débarquer sur le lieu de travail de sa femme pour lui soutirer de l?argent. «Pour éviter le scandale à son travail, elle est obligée de me donner de l?argent qu?elle va, elle-même, emprunter à ses collègues», poursuit-il, lucide.
Aussi longtemps que l?on reste sous l?emprise de la toxicomanie, il n?y a qu?une vérité qui compte. C?est celle de s?assurer sa dose quotidienne. Rien d?autre n?existe. Avec un peu de distance, le toxicomane aurait pourtant vu les choses différemment. «On verrait alors ceci : un personnage à l?aspect négligé, qui se baigne rarement, car le moindre effort lui est insupportable; un personnage dont la parole a été remplacée par des onomatopées du genre ouuuuaaaiss, wadé wadire et tâââââ?. et dont la motivation pour toute chose est totalement absente. Les faits qui en découlent sont les suivants : répression scolaire et physique, repli sur soi, égocentrisme exacerbé, courage et effort annihilés, perte de l?estime de soi et sensation d?être un loser. Tout cela amène irrémédiablement à l?état de dépression chronique jusqu?à en être malade? et fatigué d?être malade? et encore fatigué», fait ressortir Jean-François Rey. «Au fait, ceci n?est pas un mauvais feuilleton ou une critique subjective. C?est le début de mon histoire que je partage avec vous afin de dissiper vos doutes et d?éclairer vos pensées», enchaîne notre interlocuteur.
Même message des autres interlocuteurs : il faut encadrer les jeunes afin qu?ils ne succombent pas à la drogue. Nasrullah dit sa peine de voir des jeunes de 11 ans devenir victimes de la drogue. Les jeunes adultes toxicomanes ont toujours cette habitude de faire miroiter les plaisirs de la drogue. «Ils vont jusqu?à vanter, auprès des plus jeunes, les effets aphrodisiaques de la drogue», déclare Nasrullah. «Qu?ils aillent faire du sport ! Qu?on leur explique, à l?école, les méfaits de la drogue ! Qu?on leur dise que certains finissent par prostituer leurs femmes pour de la drogue ! Que la famille de désintègre ! Que des femmes deviennent veuves, des enfants orphelins et des hommes prisonniers?
C?est aux autorités et à toute la société de remplir leur rôle dans la répression et la sensibilisation !», tonne Nasrullah.
Cyril est tout aussi critique et alarmé. La drogue, c?est la mort, prévient-il. C?est cette expérience d?une vie qui rime avec mort que racontent nos interlocuteurs. Ils rappellent aussi que le système ne tient que grâce à l?aide de complices et au manque de courage des autorités. Ils soulignent surtout la vulnérabilité des jeunes. C?est cette vulnérabilité qu?exploitent les jeunes dealers. Le mécanisme est connu : on propose gratuitement des doses à des enfants et à des jeunes pour les initier et susciter la dépendance. Une fois cette dépendance développée, le jeune initié est appelé à écouler la marchandise des trafiquants pour pouvoir se procurer sa propre dose. Il existe aussi des méthodes pour créer l?accoutumance chez les femmes.
De la drogue à la prostitution en passant par le sida, c?est le continuum le plus vicié et le plus dangereux qui puisse miner une société. Chaque toxicomane, chaque ancien toxicomane le rappelle incessamment. Cette lutte n?est pas la leur uniquement. C?est celle de toute la société. Pourtant, il existe des individus malades qui profitent de la faiblesse des uns et des autres pour perpétuer le mal. Ce ne sont pas des inconscients, des cupides mais des criminels?
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