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Cibler le préscolaire

2 mars 2008, 00:00

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Il est une question de fond qui est revenue incidemment au premier plan cette semaine, mais elle risque de se perdre dans le fatras de nos fausses priorités et de nos débats stériles. C?est le Premier ministre qui l?a évoquée à l?occasion de l?inauguration d?une école maternelle à Baie-du-Tombeau. Parlant du combat contre la pauvreté, il soulignait le rôle de l?éducation en rappelant une vérité souvent occultée : pour promouvoir la mobilité sociale, pour assurer l?accès d?un pauvre à l?éducation, c?est à un très jeune âge qu?il faut l?encadrer. Les experts, partout dans le monde, estiment que l?essentiel du développement futur de l?enfant se détermine entre zéro et deux ans. La clé, c?est donc le préscolaire ; or, c?est le maillon faible du système mauricien.

La science psychologique est formelle : la confiance est acquise, pour la grosse majorité des enfants, quels que soient leur environnement social et leur niveau culturel, lors des tout premiers mois, avant même qu?ils ne commencent à parler. Les enfants qui vivent dans un milieu matériellement ainsi qu?affectivement stable et stimulant démarrent plus tard à l?école, avec des atouts déterminants. Les enfants épanouis des classes moyennes se retrouvent avec de meilleures notes? Ceux qui naissent dans le dénuement affectif et culturel vivent très mal, plus tard, le choc de l?école. L?adaptation sociale est une épreuve traumatisante, la langue d?enseignement un facteur d?aliénation ; ces enfants sont terrorisés et angoissés. Il ne faut pas chercher plus loin les causes de l?échec scolaire à Maurice.

Ce problème est courant dans nos sociétés de classe et les gouvernements les plus attentifs à l?égalité des chances ont cherché à y répondre en consacrant beaucoup de ressources à l?enseignement préscolaire. Le constat fait est que les enfants des pauvres ont peu de chances de réussir leur parcours scolaire. C?est pourtant lui qui détermine l?avenir professionnel.

Pour briser le cercle vicieux des inégalités, c?est donc très tôt que l?État doit apporter son soutien. Au primaire, c?est trop tard, la course au succès est déjà lancée et les défavorisés en sont exclus. Ils débarquent à l?école primaire avec des déficiences de toutes natures, celle de la langue, du vocabulaire, de la capacité d?éveil. Les enseignants, obnubilés par l?obligation de résultat, n?ont ni les compétences ni la volonté de jouer les psychologues et les assistants sociaux. Loin d?atténuer et de corriger les handicaps de départ, l?école primaire accentue la marginalisation de l?élève en difficulté. C?est pourquoi les démocraties avancées, notamment les pays scandinaves, font du préscolaire le socle de leur politique éducative.

La solution se trouve effectivement dans une prise en charge précoce des enfants démunis dans des crèches, des garderies et des écoles maternelles où travaillent des éducateurs formés. Ce n?est pas un système facile à mettre en place, mais il vaut mieux que l?on sache que sans cette réforme de l?éducation, nous continuerons à prétendre à l?égalité de chances quand notre système éducatif est en fait une machine à reproduire les inégalités. Il nous coûte, en plus, Rs 5 milliards chaque année !

Voilà pourquoi ? et ce n?est pas la seule raison ? je continue à penser qu?un meilleur ciblage des dépenses publiques en faveur de ceux qui ont vraiment besoin du soutien de l?État, est indispensable. À l?exception de quelques-uns qui brandissent leur « mandat électif » pour justifier leur clientélisme de classe, je suis persuadé que les Mauriciens sont capables de reconnaître la pertinence d?une politique sociale qui, par exemple, économiserait sur la pension des personnes âgées aisées au profit des jeunes enfants pauvres. En comptant uniquement les classes moyennes supérieures et les gens fortunés, il y aurait des millions à économiser. Il s?agit de faire davantage pour les défavorisés, avec les mêmes moyens et sans pénaliser qui que ce soit. Les Mauriciens sont naturellement solidaires, souvent en avance sur leurs dirigeants politiques. Ils sont d?ailleurs une majorité, selon un récent sondage Sofres, à approuver une politique de ciblage de l?aide sociale.

Au-delà de la question incontournable du ciblage, l?État doit rester logique avec lui-même. Le Premier ministre ne peut pas souligner, à juste raison, combien il est impérieux d?encadrer les enfants par une prise en charge pédagogique dès la maternelle, et ne pas se préoccuper de l?insuffisance des ressources mises à la disposition du préscolaire par le gouvernement. C?est d?autant plus regrettable que des pédagogues qui ont analysé depuis longtemps l?échec scolaire à la fin du cycle primaire, ont déjà démontré combien les facteurs socio-économiques, sont un fort déterminant de l?échec. Cela fait plus de quinze ans que l?on sait que les enfants qui n?arrivent pas à passer leur CPE au bout de sept années d?études primaires « come from low socio-economic status families generally ? low parental interest and the resulting low pupil involment are offshoots of low socio-economic status ».

L?erreur a été de chercher à régler le problème par des réformes du primaire, alors que les causes sont largement ailleurs. Dans l?absence, justement, d?un encadrement pédagogique capable de suppléer aux déficiences des familles elles-mêmes trop démunies pour prétendre préparer l?avenir de leurs enfants.

Je crois que les Mauriciens sont sensibles aux efforts faits sous plusieurs gouvernements, malgré des ratés, pour améliorer continuellement l?offre éducative. Un pays qui consacre une part aussi importante de son budget à l?éducation fait un formidable investissement dans sa jeunesse. Mais on voit bien que beaucoup trop de nos jeunes ne parviennent pas à saisir les opportunités que le pays leur offre. C?est parce qu?ils sont éliminés avant même de concourir.

Combattre les fatalités de la naissance doit commencer dès la naissance. À cinq ans, c?est souvent trop tard.

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