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Cho Time
Cho Seung-Hui. Tout le monde parle de lui. Ses photos, étalées cette semaine dans tous les journaux, resteront dans les archives aussi longtemps qu?existera Internet. Et c?est justement ce qu?il voulait : sortir de l?anonymat du campus de Virginia et devenir une tête d?affiche de série noire.
Pour parvenir à ses fins morbides, ce jeune Américain de 23 ans, né en Corée du Sud, n?a pas fait dans la demi-mesure. Il a scénarisé sa démesure. Ce « Natural Born Killer » auto-proclamé et auto-produit, après avoir froidement fusillé ses deux premières victimes, dans une aile du campus à l?abri des regards, s?est rendu tranquillement à la poste pour envoyer un colis à la chaîne de télévision NBC News. Puis, il est revenu faire feu sur une trentaine d?étudiants et d?enseignants, avant de retourner ses deux revolvers contre lui. Au milieu d?un bain de sang, Cho s?est donné la mort. Dans un geste jubilatoire. C?était son seul « exutoire »?
Deux jours plus tard, alors que des milliers d?enquêteurs (de la police criminelle et de la presse sensationnelle) passent au peigne fin le passé de Cho Seung-Hui, pour tenter de comprendre ce qui a pu le pousser à commettre la plus sanglante des tueries universitaires de toute l?histoire des États-Unis, le colis de Cho arrive, par le biais du facteur, dans les locaux de NBC News ! Scoop journalistique ou piste policière. En tout cas, ce colis semble tomber du ciel. Tel un envoi satanique. Mais reçu comme du pain béni.
Après « maintes hésitations et réflexions », la chaîne new-yorkaise NBC décide de rendre public le contenu du colis : un enregistrement-vidéo de Cho, des photos de lui avec des armes à feu, dignes de Robert de Niro dans Taxi Driver, ainsi qu?un message de haine envers tous ceux qui ne l?ont pas reconnu jusqu?ici à sa juste notoriété. Selon NBC News, l?enregistrement a été remis au FBI. Mais juste avant, la chaîne a pris soin d?en faire une copie et a choisi, dans un « souci purement journalistique », de diffuser un extrait « soigneusement édité ». « Sans visée commerciale », les extraits ont accessoirement pulvérisé tous les records de l?audimat de la NBC !
Une étoile de la toile
Et en quelques secondes seulement, ces images inédites de Cho ont fait le tour du monde. Depuis elles ont fait la une de tous les journaux, de tous les sites Web. Du coup, la presse a oublié les 32 victimes de Cho ; leur meurtrier leur ayant volé, au-delà de leur existence, et jusque dans l?au-delà, la une des médias.
En metteur en scène et auto-producteur, Cho a posé devant sa caméra avant de passer à l?acte meurtrier. Il a choisi son meilleur profil. Il a aussi choisi de poster, au lieu d?envoyer par courrier électronique, le contenu digitalisé de son script et de ses « rushes ». Ce jeune branché savait que les services postaux, mode de transmission de courrier qui lui est pourtant peu conventionnel, lui donneront suffisamment de temps pour réaliser son massacre de scénario. Il voulait qu?à sa mort, on privilégie sa version et ses images à lui : « You thought it was one pathetic boy?s life you were extinguishing. Thanks to you I die to inspire generations of the weak [?] like Eric and Dylan? » La référence posthume à Eric (Harris) et Dylan (Klebold) se rapporte, pour les initiés, à la tuerie de la Columbine High School en 1999, ou 13 morts étaient à déplorer. Cho voulait battre ce record. Il l?a fait. Et il l?a fait savoir. À la face du monde entier.
Au-delà des débats qui agitent en ce moment les États-Unis, 1. sur le choix de NBC de diffuser la vidéo de Cho ? un débat largement faussé par la concurrence entre les chaînes, qui à défaut d?avoir eu le « scoop », versent dans la pseudo-moralité, alors qu?à les suivre elles sont manifestement toutes à l?affût du moindre indice sur ce dossier Cho pour remporter la bataille de l?audience ?, 2. sur la vente autorisée des armes à feu (près de 200 millions sont en libre circulation sur le territoire US !), 3. sur la nécessité d?amender la Constitution américaine pour prohiber le port d?armes (Bush à Virginia est resté silencieux sur ce chapitre tabou), 4. ou encore sur les séquelles de la politique belliqueuse des faucons du Pentagone, à notre avis, deux questions, d?ordre médiatique celles-là, méritent que l?on s?y attarde sur l?épisode Cho. Elles demeurent :
Qui fabrique les bêtes des médias aujourd?hui ? Et surtout qui peut les contrôler ?
À bien voir, même les principales chaînes de télé, contrôlées par des puissants groupes économiques, semblent dépassées. Alors qu?il n?y a pas trop longtemps avec leurs American Idol, Survivor, Star Academy, et autres télés-réalités, elles avaient le pouvoir de transformer l?homme de la rue ? dont John Doe est l?ancêtre ? en star planétaire, aujourd?hui, grâce à des sites comme MySpace ou Youtube, n?importe quel Cho Seng-Hui peut, de l?anonymat, se mettre en scène sur les écrans du monde entier. Chaque internaute devient metteur en scène, réalisateur, producteur et diffuseur. Il suffit d?une étincelle de démence pour devenir une étoile de la toile. L?architecture est en place.
Sains d?esprit et esprits tordus
Et c?est là justement où réside le danger si les filtres éditoriaux, encore faut-il qu?ils ne soient pas dictés par la seule logique de marché, n?ont plus prise sur les générateurs d?infos. C?est le triste revers de la démocratisation de l?information, le mauvais côté des nouvelles technologies. Avec celles-ci, le grand marché de l?information est ouvert à tous. Ouvert aux vrais comme aux faux, aux sains d?esprit comme aux esprits tordus. Ces générateurs d?infos de tout acabit livrent une guerre haut débit sans terrain de bataille défini, sans armées constituées, sans frontières. Une guerre numérisée aux mobiles multiples. À l?ère des blogs, du Blackberry, des infos en continu, des satellites de plus en plus sophistiqués.
Après ces images inouïes de Cho, d?autres bandes-vidéo, par le biais d?Internet, ont atterri dans les locaux du FBI ces jours derniers. Copycat Versions, selon les experts en comportement humain, de ceux qui veulent imiter Cho. La police et la presse sont, eux, aux aguets. Entre-temps, on oublie la guerre en Iraq et le génocide au Soudan, où pourtant les morts se ramassent à la pelle. Mais c?est du déjà-vu. L?heure médiatique est au règne des stars-kamikazes. C?est Cho Time ici aux États-Unis?
Nad Sivaramen (des États-Unis)
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