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Chemin de lumière
<B>Comment est votre vie depuis la mort de Kaya ?</B>
Pour le moment, j?ai réussi à échapper à des choses qui sont en permanence dans ma tête. Je me suis refaite un peu. J?ai des activités qui me prennent du temps, mon travail aussi. Sinon, il y a des moments qui sont vraiment difficiles. J?ai fini par accepter ma vie telle qu?elle est. Je survis. C?est vrai que j?ai toujours beaucoup de peine. Mais je ne pourrais pas vivre éternellement dans cette peine. La vie change, les choses évoluent. Les enfants grandissent et avec le temps, les choses, la vie prennent un nouveau visage. Kaya reste dans nos coeurs, mes enfants et moi. Mais il faut bien essayer de vivre.
<B>C?est quoi vivre pour vous aujourd?hui, après toutes ces épreuves ? </B>
Vivre, c?est tout bêtement faire son devoir de parent. Elever les enfants, les envoyer à l?école, veiller à leur éducation, travailler, gagner sa vie, assurer que nous ayons un toit, de quoi manger, s?habiller. De temps en temps, un petit dîner en famille avec les amis proches. Voilà ce que c?est que vivre pour moi. Mais j?ai aussi mon engagement dans l?association Brutalité policière. Tout ça me fait grandir, fait grandir ma vie. Ce n?était pas facile au début, dans la mesure où j?ai toujours été une femme au foyer. Toutes ces épreuves ont eu au moins un point positif. Elles m?ont fait devenir une femme entièrement responsable. Je suis debout maintenant.
<B>Vous vous estimiez trop passive ? </B>
Après la mort de Kaya, je suis restée en réflexion, un peu abasourdie. Je me suis sans cesse demandée pourquoi tout ça était tombé sur moi. Aujourd?hui, je me dis que c?est sans doute que j?ai été choisie pour me retrouver là, à ce moment précis avec Kaya. Tout ça n?est peut-être pas pour rien.
<B>Comment envisagez-vous l?avenir ? </B>
L?avenir dépendra de mes efforts, de la force de ma volonté. Si j?ai envie d?arriver, je vais y arriver?
<B>Ce serait quoi ?arriver? ? </B>
Oh, pas grand chose ! Acheter une petite maison pour moi et mes enfants, un moyen de transport. Et ça, je vais y arriver grâce à mon travail. Et puis je dois mettre les affaires de Kaya en ordre. Ses droits d?auteur. Je suis en train de le faire, avec l?aide d?un avocat.
<B>Avec cinq ans de recul et un relatif apaisement, vous êtes-vous posé la question : qui avait intérêt à nuire à Kaya puisque c?est la thèse que vous favorisez ? </B>
Je ne sais pas. Je ne sais même pas si j?ai envie d?en parler?
<B>Pourquoi ? </B>
Je crois que Kaya parlait de choses qui gênaient. Il disait : ?Il y a des choses qui se passent. Pran Kont ! Quand il vous dit que les racines de son peuple brûlent, il dit des choses qui vont loin. Et je pense que ces vérités font peur aux politiciens.
<B>Un messager qu?on voulait ?faire taire? ? </B>
Je le crois, sincèrement.
<B>Vous sous-entendez qu?il y a eu ?ordre? venu d?en haut ? </B>
Je ne peux pas dire ça. Tout ce que je peux dire c?est que quand Kaya a quitté la maison pour aller chanter, il était en pleine forme. Quand je l?ai revu, quand j?ai eu son corps de la morgue, il y avait 32 marques de coups, du sang caillé, des griffures sur son corps. Et quand on connaissait le goût de Kaya pour la vie, sa joie, ses rires, personne ne pourra me convaincre qu?il s?est fait ça tout seul et qu?il s?est tué. Même s?il avait envie de le faire, il n?aurait pu le faire par lui-même vu les endroits où se trouvaient les blessures.
<B>En 1999 on avait évoqué un ?cover up?, le gouvernement a depuis changé, vous sous-entendez donc qu?il y a de nouveau ?cover up? ? </B>
Je ne sais pas. Je ne sais pas quoi vous dire. Quand le nouveau Premier ministre s?apprêtait à prendre ses nouvelles fonctions à la fin de l?année dernière, nous avons le Mouvement de Libération de la Femme (MLF) et moi, fait une chaîne humaine et nous avons déposé une lettre à son bureau. La lettre disait : ?Cela fait cinq ans que Kaya est mort et rien ne s?est toujours passé, regardez ce que vous pouvez faire?. Il n?a pas répondu à la lettre. Après un mois, nous lui avons écrit de nouveau pour lui dire que nous attendions une réponse, faute de quoi nous aurions à prendre une décision. Nous n?avons toujours pas obtenu de réponse à nos deux lettres. Voilà ce que je peux dire. Moi, j?ai fait mon devoir. Je vais plus loin. L?Etat doit une réponse à mes enfants et à moi-même. Il doit aussi une réponse aux Mauriciens qui doivent savoir la vérité. C?est un devoir et une responsabilité. Je ne demande rien : juste comment est mort mon mari et qui en est le responsable ?
<B>Il y a eu des conclusions de l?enquête. Mais vous n?êtes pas d?accord avec?</B>
Quatre médecins ont vu qu?il y avait eu des coups portés à la tête. Et un seul médecin, celui de la police, a trouvé qu?il n?y avait rien. Kaya était en bonne santé. Quand on a eu son corps, il y avait une trace sur son pied faite,vraisemblablement, par une porte qu?on aurait refermé sur son pied. La porte ne s?est ni fermée, ni ouverte toute seule. Un médecin de son côté a même dit qu?il est mort de la diarrhée en buvant l?eau de la prison.
<B>Kaya avait-il des problèmes d?épilepsie ? </B>
J?ai habité avec Kaya pendant neuf ans. S?il souffrait de cette maladie, je crois que je l?aurais remarqué.
<B>Avez-vous le sentiment que la mort de Kaya a été exploitée par les politiciens ? </B>
Il y a eu une tentative. Ils se sont servis de lui le temps d?une campagne électorale. S?ils voulaient aider, ils auraient pu le faire en essayant de trouver la vérité. Mais là, c?était juste pour une campagne électorale. Une fois arrivés au pouvoir, rien ! Ils auraient mieux fait de ne rien dire.
<B>Après la remise de votre lettre au Premier ministre, vous dites que vous auriez à prendre une décision. Quelle est-elle ? </B>
Je ne peux pas en parler maintenant. Mais nous avons prévu des choses. Quand le moment arrivera, nous en parlerons.
<B>Comment avez-vous vécu les émeutes qui se sont déroulées après la mort de Kaya ? Comme quelque chose dont l?ampleur vous dépassait ? </B>
On ne peut pas empêcher les gens de manifester leur colère, après une telle chose. Les gens l?aimaient et n?ont pas accepté de le voir mourir comme ça. Au début, ils étaient seulement en colère contre la police. Après, il y a eu des agents politiques provocateurs qui ont été faire des choses : comme mettre le feu dans des maisons.
<B>Avez-vous déjà imaginé ce qu?aurait pensé Kaya de ces émeutes, de cette violence ? </B>
Tout le monde le sait : Kaya était un homme de paix. Mais je ne peux répondre à sa place. Il n?est plus là? Ce que je regrette, c?est que quand il a quitté la maison ce jour-là, je ne savais pas que c?était la dernière fois que je le voyais. Ses chansons parlaient de réunion, de paix, de vérité. Et il n?a jamais eu peur de la vérité. ?Je suis là pour ça.? m?avait -il dit. Il est revenu de France où il avait été enregistrer un album et il m?a dit, avec beaucoup de déception : ?Quand je rencontre les Mauriciens à l?étranger, ils n?ont pas de communauté. Ils sont tous Mauriciens. Quand ils reviennent ici, ils redeviennent partie d?une communauté. Qu?y a-t-il dans ce pays pour que nous devenions comme ça ?? Un jour, j?ai servi une boisson fraîche à des amis dans des gobelets parce qu?il n?y avait pas de verres. Je lui ai dit : ?Kaya, Il nous faut acheter quelques verres?. Il m?a dit: ?Cé qui to pé boire là ki important pas verre la?.
<B>Jusqu?où ira votre engagement, m?avait-il dit ? </B>
Mon engagement au début, c?était uniquement pour Kaya. Puis, au fur et à mesure de mon action, j?ai pris conscience des problèmes auxquels nous avons à faire face. Celui des jeunes, par exemple. Et ce problème de violence dans les prisons. Combien de jeunes sont enfermés, battus? Souvent, je vois un petit fumeur de gandia rester longtemps en prison. Et puis, ce scandale où l?on voit des gens qui détournent des millions, pas une menotte dans les mains, pas de prison, rien! La loi est supposée être pour tout le monde et on voit le contraire. Cela me chagrine vraiment, mais par ailleurs, ça me donne du courage pour lutter. Je n?ai pas envie de voir les générations à venir subir le même sort.
<B>Votre ton devient celui de l?engagement politique?</B>
Je ne crois pas que je m?engagerai en politique. J?ai été sollicitée. Mais dans la vie, il faut faire juste ce qu?on est en mesure de faire. Il ne faut pas aller jouer sur des terrains qu?on ne connaît pas. Pour le moment, je dis non. Je vois de telles souffrances dans notre pays. Et j?ai envie d?aider, à ma manière, par des choses concrètes. Se révolter ne suffit pas. La révolte, elle est en nous, dans nos coeurs, dans nos esprits, mais ça ne suffit pas. Il faut changer la rage en action. Kaya disait de la politique : ?L?idée politique, li dans nous, couma l?antéchrist?? Si Kaya s?était lancé en politique il l?aurait fait avec Gaëtan Duval. Il aimait beaucoup sa bonté et sa franchise. Il avait beaucoup aidé Kaya. Il était très ému de la manière dont Duval aimait les gens pauvres.
<B>Vous n?êtes pas d?accord avec la version donnée par la police de la mort de votre époux, Kaya. Quelle est la vôtre ? </B>
Je n?ai pas envie d?en parler. Je vais blesser trop de gens. Et puis, j?aurais à revivre tout ça dans la tête. Cela va me blesser aussi. Je revois tout devant moi et ça me fait mal. Excusez-moi, je ne veux pas répondre à cette question. Cela fait trop mal.
<B>Que dites-vous à vos enfants ? </B>
Je leur dis la vérité.
<B>Votre vérité ? </B>
(Rires) Vous avez raison, ?ma vérité?. Je leur dis que leur père était un homme de paix. Qu?il faisait danser et chanter dans la joie 40 000 personnes. Mais ils savent aussi que leur père est mort en prison. Un jour, je suis revenue après le verdict qui disait qu?il n?y avait pas de foul play, que Kaya était donc mort naturellement, et j?ai pleuré pendant longtemps à la maison. Mes enfants m?ont questionnée et je leur ai dit ce qu?il y avait sur mon coeur. L?autre jour, au concert, d?eux-mêmes, ils ont chanté et dansé. Je ne leur avais rien demandé.
<B>Vous aimeriez que vos enfants s?engagent dans la musique ? </B>
Je ne vais rien choisir pour eux. Ils ont la musique dans le sang. Le seul choix, c?est que je veux qu?ils aillent à l?école pour avoir une bonne base d?éducation. Ce sera leur liberté.
<B>Quand Kaya est mort, nombreux sont ceux qui parlaient de lui alors qu?ils ne connaissaient pas son existence une semaine plus tôt. Cela vous agace ? </B>
Cela m?a fait sourire, même si j?étais en colère. Par contre, je me rappelle d?un journal qui avait demandé à la police d?agir au cours du meeting contre la dépénalisation du gandia. Et puis quand les choses se sont envenimées, ils ont changé de langage. C?était une terrible provocation. Je l?ai ressentie comme ça. Mais la vie est comme ça. Kaya devient un symbole et du coup tout le monde le connaissait. Il est mort depuis cinq ans, et je dois vous dire aue pas plus de 5 personnes viennent prendre de mes nouvelles quand ils reviennent en vacances. Car certains de ses amis sont en France. Mais c?est vrai que sur le chemin, j?ai sans cesse de gestes et des signes de sympathie. La vie est comme ça : Là où il y a du miel il y a des mouches. Là où il y a du vinaigre il n?y en a pas. La vie est comme ça. Allé, nou mette are li coume ça même !
<B>Le monde, la société vous paraissent plus durs aujourd?hui après toutes ces épreuves ? </B>
Tout change. Nous vivons, nous courrons après un train. Chacun cherche son avantage personnel. On court tellement en regardant au loin qu?on ne voit pas ce qui est là, devant nous. Maurice change, devient stressant. Il n?y a pas d?unité. Il y a si peu de dialogue entre les gens. Nous menons une vie artificielle. Chacun se replie sur soi, devient son propre esclave. Les religions, quant à elles, mènent un rôle de division. Pourtant je suis croyante. Tout le temps elles amènent la division. Je vous le dis : retirez les religions de Maurice et vous verrez comment les hommes et les femmes vivront en paix. Il y a tant de belles choses qui pourraient être faites à ce moment-là.
<B>Après toutes ces douleurs, quel regard portez-vous sur l?amour ? </B>
Nous avons tous l?amour en nous. A un moment, on a l?impression qu?il meurt. Mais ce n?est pas vrai, il est toujours là? Sans amour, comment vivre ? Mais je sais avoir perdu l?amour à un moment. Tellement la douleur était forte. Mais je me suis dit que ce chemin était dangereux. Kaya était la bonté même. Je ne l?ai jamais oublié. La vie était difficile parce qu?il était très sensible.
<B>Imaginez Kaya présent, là avec nous, que lui diriez-vous ? </B>
(Long silence) Vous m?emmenez dans un drôle de monde? Il y aurait tant de choses à se dire. S?il faut une phrase je dirais : ?Je t?aime, je t?ai toujours aimé. Veille sur les enfants et moi, et emmène nous sur le chemin de la lumière.?
<I>?Je vous le dis : retirez les religions de Maurice et vous verrez comment les hommes et les femmes vivront en paix. Il y a tant de belles choses qui pourraient être faites à ce moment-là.?</I>
<I>?Si Kaya s?était lancé en politique il l?aurait fait avec Gaëtan Duval. Il aimait beaucoup sa bonté et sa franchise. Il était très ému de la manière dont Duval aimait les gens pauvres.?</I>
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