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Cet imaginaire qui nous ressemble
Pas si fictif. Notre imaginaire. Même plutôt organisé. Pragmatique. Est-ce que c?est ce que nous sommes ? Surtout ne pas tomber dans la psychanalyse de supermarché. Un instant, se surprendre à écouter. A regarder. Ces images et ces sonorités qui racontent l?imaginaire mauricien.
Bien sûr, Malcolm de Chazal ? on en passe toujours par là, offensés détournez-vous ? a dit : «A Maurice, on cultive la canne à sucre et les préjugés.» Mais bon, c?était Malcolm. Le controversé. Le mal aimé. Justement parce qu?il ne prenait pas de pincettes pour balancer des vérités.
Depuis, la canne a été broyée ? au vu de la conjoncture internationale ? et les préjugés sont restés. Les vieux réflexes sont là, comme celui de calquer le caractère de l?individu sur une étiquette galvaudée accolée à la communauté à laquelle il appartient. Exemple : «si pa badinn menot», «kreol vantard».
L?imaginaire en est là. Résumer à la fois l?unique et le groupe. Faire comme si tous pour un, un pour tous. Mais de manière négative. Quatre catégories s?imposaient d?emblée pour tenter de saisir l?insaisissable. En effet, comment enfermer l?imaginaire dans des boîtes, lui qui, par exemple, se veut l?infiniment grand dans l?infiniment petit (de notre cerveau !) quatre catégories donc : du travail à l?amour, en passant par la représentation de l?île aux loisirs.
«Quelle est la définition d?un ?bon? travail ?» s?interroge d?emblée Dev Virahsawmy, linguiste, poète et dramaturge. Il nous laisse réfléchir, avant de reprendre cette formule classique : «travay dan gouvernman». «C?est seulement les ministres qui sont au gouvernement», rigole-t-il, mais c?est l?image qui traduit un état d?esprit par rapport au travail. Conjurant ainsi toutes les visions de l?Etat providence, réduisant nos attentes à la vie réglée du fonctionnaire. Une vie à obéir. A avancer au pas. A guetter une promotion qui peut-être ne viendra jamais. Une vie à exécuter. Mais ne nous clouons pas nous-même au pilori. Car les entrepreneurs existent.
«Dimoun nepli explik zot zanfan»
Pour sa part, Rama Poonoosamy nous propose les «images et les sons de travailleurs aux champs autour des usines sucrières. Les pêcheurs qui prennent la mer et les dockers dans le port». Cristallisant l?image du travail autour d?un symbole national : Anjalay. Lutte des classes, premiers pas du syndicalisme. Tribulations bien réelles, inscrites dans l?imaginaire. Avec ses clichés, qui font comme si le coupeur de canne n?a rien à voir avec la mécanisation. Que le pêcheur est toujours sous la coupe du banyan.
Décidément, la psychanalyse nous poursuit. Car si dans ce cas l?imaginaire a tout de collectif, nous ne pouvons que passer outre les diktats de cette science qui veut que l?imaginaire soit avant tout et surtout individuel.
Pour sa part, Marcel Poinen, qui, avec humour, dit : «mo nepli narien», après avoir été président de la Mauritius Society of Authors, nous propose d?autres pistes, au gré de ses observations personnelles. Pour avoir posé la question «assez souvent» à des enfants, il dit avoir remarqué que la réponse sera : «Rogers ou La Sentinelle, cybercité» à l?opposé du «mo papa lapolis» auquel ont joué plusieurs générations d?enfant.
«Avec l?évolution, le métier n?est plus expliqué à l?enfant.» Il ne voit plus les tâches effectivement entreprises par les parents, il construit l?image du travail par rapport à un nom de société ou d?un lieu. «Dimoun nepli explik zot zenfan ki zot travay.»
Pour ce qui est des loisirs, Marcel Poinen est d?avis qu?«on a tendance à voir les loisirs institutionnalisés. Très souvent, on entend les gens dire qu?il n?y a pas de loisirs et on associe les fléaux de la société au manque de loisirs. Désormais, c?est la politique qui fait les loisirs.» Marcel Poinen y voit une redéfinition du loisir. «Si l?Etat n?organise pas quelque chose, il n?y a pas de loisirs, pas de programmes.»
A l?autre bout de la chaîne, notre interlocuteur se souvient du temps où les enfants «ti zoue dan later, ti mars dan lapli, ti al zoue amba pon». Avant de s?inquiéter du fait que maintenant les loisirs sont entre quatre murs : l?ordinateur, la télévision. «Aller au supermarché est devenu un loisir. On se met sur son trente-et-un pour y aller. On emmène la grand-mère. Où sont passés les jeux, les randonnées, les mars marse dan boi ?»
«Le loisir est devenu individuel»
Poursuivant sa réflexion, il citera l?expression : «get le pasan». «Il y a des années de cela, c?était un loisir. On rencontrait des gens, des amis. Maintenant, on a la climatisation, on s?enferme chez soi. Le loisir est devenu individuel. Enn dimoun li pou get bout bout fim. Li bizin zape. Loizir finn vinn dan regard. Li nepli dan partisipasyon aktiv.» Et de demander : «Vous avez déjà été à un concert. L?animateur aura beau s?égosiller, s?époumoner : «Tap lame, leve lame lao», le public restera amorphe. C?est ennuyeux.»
Pour Rama Poonoosamy, on peut imaginer autre loisir qu?«aller à la mer», même si nombre d?entre nous ne savent pas nager. Ou encore les courses hippiques quand c?est la saison ? que faire les six autres mois restants ? - suivre les retransmissions de matchs de foot anglais et le traditionnel : «prendre un grog entre amis». Réponses à peu près systématiques si on faisait un sondage ? Il y a de fortes chances. Est-ce à dire que nous manquons d?imagination quand il s?agit de se divertir ? Il y a de fortes chances. Est-ce à dire que nous tenons à nos habitudes? Il y a de fortes chances.
Fort en chance pour conter fleurette. Pour notre imaginaire amoureux, Rama Poonoosamy nous propose le couple Paul et Virginie. Fiction recréée. Roman devenu étendard que l?on fait flotter à l?intention des touristes. Mais pour l?amoureux local, quelles sont ses références ? Marcel Poinen parle, lui, du code pour «courtiser», du «psst?psst» aux sifflements, en passant par les coups de klaxon. Le Mauricien s?imagine-t-il comme un romantique ? Vaste programme. Notre interlocuteur note que : «Auparavant, les parents devaient être les premiers avertis d?une histoire entre des tourtereaux, maintenant ils sont les derniers au courant.»
LA RIVIERE TANIER, L?EAU SUR LES PLAIES
■ Elle existe la rivière Lataniers. On le sait. Mais pourquoi elle spécifiquement? Avons-nous un imaginaire spécifiquement portlouisien ? Berceuse-type, les jeunes l?ont-ils toujours à l?oreille ? Pas si sûr. Leur grands-mères prennent-elles la peine de la leur chanter ? En ces temps où le rythme berceuse n?est pas tendance face au reggae dancehall par exemple.
S?il est un dramaturge chez qui cette berceuse créole revient de manière quasi systématique, c?est bien Henry Favory. Quarante ans d?histoire. Pour «la rivyer Tanier». Même plus que cela.
«Mo mama ti kontan sant sa», témoigne-t-il. «C?est elle qui me l?a transmise. Se pli gran sante ki nou ena sa.» Selon lui, la phrase la plus importante de cette berceuse est «fo travay pou gagn son pin». Henry Favory explique : «C?est un repère dans le temps, on vous demande plus de travail. C?est le chant qui représente tous les travailleurs mauriciens. Je me considère moi-même comme un travailleur. J?étais enseignant à l?école primaire, c?est être un travailleur. Mo pann regne mo rasinn travayer.» Et de noter que cet imaginaire là ne change pas. «On aura tout le temps besoin de travail.»
TIZAN, LE REBELLE
■ «Le Mauricien type, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais Tizan représente le non-conformiste. C?est le rebelle, l?insoumis, même si je ne veux pas généraliser», explique Henry Favory qui en a fait le personnage de l?une de ses pièces : «Tizan kont misie plak lor». «Dans cette intrigue, il est un justicier, luttant contre les injustices de la société.» Tizan, c?est aussi le débrouillard, explique Dev Virahsawmy. Le «traser». Celui qui trouve toujours un moyen de s?en sortir. Ses aventures sont nombreuses. Sans doute la plus connue est celle où il est impliqué avec des «gato moutay». Reflet d?un «nous» en butte à l?espace insulaire. D?un «nous» avec pour moteur un manque.
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