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Ces métiers qui disparaissent

18 décembre 2005, 20:00

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Ferblantiers, ça plie mais ne rompt pas

Lorsqu?on arrive au petit matin dans la rue qui abrite l?atelier et le magasin de Sundran Thungavelu, à Stanley, on découvre sur le présentoir de nombreux objets en fer blanc qui reflètent le soleil, encore bas dans le ciel.

Moules à gâteau de toutes formes, arrosoirs, cheminées, décorations d?intérieur, tirelires, ?tilamok?, boîtes à lettres, ?manzwar?, ?cornis?, dalot... Autant d?objets qui s?amoncèlent dans son petit atelier et sur la devanture.

Entre les plaques de tôle, d?aluminium et d?inox, Sundran est dans son élément. De 8 à 16 heures, il tape, soude, agrafe, coupe, plie, tourne et assemble le fer blanc dans son atelier. Ces gestes n?ont plus de secrets pour lui.

Depuis l?âge de 13 ans, il voue sa vie à la fabrication d?objets en fer blanc. A l?aide des connaissances et des techniques apprises de son père, il perpétue cette activité, véritable tradition familiale, pour répondre à la demande de ses clients, mais aussi pour satisfaire la passion qui l?anime pour son métier. Transformer la matière, créer ou réparer des objets, voilà la voie que Sundran a choisie de suivre et qui le fait vivre.

Le métier de ferblantier est un véritable art aux gestes et techniques précis. Les matières premières sont achetées à Port-Louis. Telles l?acide, la ?soudure?, les plaques d?inox, d?aluminium, d?acier et de cuivre.

Marteaux, ciseaux, cisailles, pinces, ?pie drwa?, plieuse, ?masinn rebor?, ?soudez à pwoin?, tous ces outils lui permettent d?obtenir la forme et l?effet recherché.

Ce métier demande des précautions compte tenu que le ferblantier travaille avec des matières coupantes ou brûlantes comme la tôle, le feu, l?acide. ?Ena gan en prinsip, me tan ki ou vizilan, pena problem.?

De la précision et du temps

Dans son atelier, Sundran découpe ces grandes plaques de fer blanc. Il leur fait prendre la forme voulue à la main ou à l?aide d?un marteau avant d?assembler les différentes pièces en les soudant à l?étain ou en les agrafant. Ces gestes demandent de la précision et du temps. En une journée, il peut ainsi fabriquer deux arrosoirs.

Pour lui, ce métier n?est pas voué à disparaître. ?Forzeron inn disparet parski ena ferayer. Lontan forzeron ti bat feray. Aster ferayer pe tourne soude. Me ferblantie pena lezot metie ki pou ranplas li, metie la pa pou disparet.?

Pourtant, cet art devient de plus en plus rare sur notre île. ?Lontan ti ena boukou ferblantie. Azordi inn diminye. Mo capav dir inn diminye de 90 %.? D?ailleurs, Sundran est peut-être le seul ferblantier des Plaines-Wilhems.

Ce qui lui fait penser que son métier ne disparaîtra pas, c?est l?importante demande, encore aujourd?hui. ?Ena boukou klian atraver lil ek ayer, la Réunion, Madagascar, Seychelles?? La vente se fait à des particuliers mais surtout dans les hôtels. Et les commandes affluent, affirme-t-il !

Rien ne pourrait le faire abandonner son métier. Malgré la baisse de cette activité, cet artisan passionné s?accroche, y croit et innove afin de s?adapter à son temps. Il perpétue ainsi cette tradition familiale qui fait partie intégrante de notre patrimoine national.

FABRICATION

L?évolution des outils

■ En 38 ans de métier, Sundran a été le témoin de l?évolution de son activité. Evolution des techniques, des outils, mais aussi de l?offre et de la demande. Dans les années 70-75, avec l?apparition de l?usage étendu du plastique, Sundran s?est demandé si ce métier dans lequel il se lançait à l?époque avait de l?avenir. Mais aujourd?hui, il affirme : ?Travay tol, ferblan, pou res touzour vivan. Osi lontan ki ena materio li pou reste.?

Mais ce qui importe pour Sundran, c?est la qualité du produit fini. Il est précis et méticuleux dans son travail afin de satisfaire ses clients. Pour arriver au résultat de qualité escompté, l?amélioration des outils du ferblantier a sa part dans le travail. ?Lontan pa tiena laparey osi sofistike.? Et leur démocratisation a permis aux petites fabriques familiales telles que la sienne de s?en munir. ?Avan zis dan gran lindistri ki ti gagn souder, pliez. Mo papa pa tiena tousala.?

Cette évolution des outils du ferblantier a eu bien sûr des conséquences sur les conditions de travail des ferblantiers. Dans son enfance, Sundran explique que le métier était plus éprouvant. Il n?avait pas accès à tous ces outils qu?il possède aujourd?hui et qui rendent le métier plus facile. Les commandes aussi évoluent avec le temps. ?Azordi ena gato tou form !? Des moules en forme d?avion, de chiffres, de livre, de coeur, de trèfle, de fer à cheval? Sundran en crée de nouvelles, adaptées à la demande, tandis que d?autres disparaissent du marché. ?Travay inn sanze. Avan tiena marsan dile, ti fer bidon. Azordi inn fini.? Il s?efforce de toujours évoluer dans son travail afin de satisfaire les nouvelles demandes de ses clients. ?Bizin mars avek letan, satisfer legzizans bann klian.?

TRADITION

Un savoir-fer passionné

■ Sundran pratique son travail de ferblantier avec amour et passion. Un amour qui lui a été transmis par son père, lorsqu?il devint son apprenti, à l?âge de 13 ans. ?Metie la li enn tradisyon familial. Mo bann gran paran ki sorti dan le Sid l?Inde kinn koumans fer sa, 100 tan de sela. Deziem zenerasyon, mo papa, mwa, troiziem zenerasyon ki la.? Ce métier, qui fut pratiqué par ses grands-parents dès leur arrivée du Tamil Nadu, s?est transmis de père en fils. Aujourd?hui encore, cette tradition demeure dans la famille. L?unique fils de Sundran n?a pas choisi cette voie. ?Maler, mo garson pann soizir sa metie la. Pa so vokasyon sa mem. Li pe fer letid.? Mais ses neveux, dont l?un est dans le métier depuis dix ans, perpétuent la tradition.

Suivant les traces de son père, le métier compte beaucoup pour Sundran. ?Mo la vi sa metie la. Metie la ena enn gran valer pou mwa.? Son père lui-même a continué de travailler jusqu?à sa mort, à 72 ans. ?Tou so lamour ti ladan, boukou inn dekouraz li pou sa metie la.? Mais aujourd?hui l?entreprise familiale tourne bien et elle est connue dans toute la région. Pour Sundran, cet art est bien plus qu?un métier qui le fait vivre. C?est avant tout une passion. ?Mo ena sa vokasyon la pou fer li. Sa mem tou pou mwa. Mo fer mo metie avek pasyon ek lamour.?

Charbonniers, la couleur d?une époque

1930, au pied du Morne. Un petit village du nom de Trou-Chenille abrite quelques cases en paille, bordées d?aloès. D?autres petits hameaux sont implantés tout autour de l?imposante montagne. Les terres alentours sont peuplées de b?ufs, de cerfs et de singes. Boisé de filao, le bord de mer ne connaît encore ni hôtels, ni golfs. Seuls les travailleurs de la propriété parcourent le paysage, s?attelant à leurs tâches, entre les salines, plantations de coton, troupeaux de b?ufs et plants de filao. De longues journées de travail rythment le quotidien de ces paludiers, laboureurs, pêcheurs et charbonniers. On retrouve des hommes, femmes et enfants. Toute la famille travaille afin de gagner quelques sous et la ration de riz du propriétaire du ?tablisman?.

Retour au Morne : nous sommes en 2005. La côte bordant la montagne a bien changé de même que le mode de vie et les activités de la population locale. Les salines ont disparu du paysage, cédant la place aux hôtels de luxe. Plus de charbonniers, ni de filaos. Il reste encore quelques pêcheurs mais les jeunes générations préfèrent se diriger vers les emplois offerts par les hôtels de la région. ?Le Morne lontan, ti ena bisron, kas ti pake, me azordi pena sarbonie, zot tou inn mor.?

Isnar, assis sous un arbre en bord de mer, raconte son passé. Il témoigne de cette activité de charbonnier qui a rythmé les vies des membres de sa famille durant des générations. ?Mo tonton ti fer sa, tout mon bann tonton...? Toute sa famille était bûcheron et charbonnier, le métier se transmettant de père en fils. Lui-même y a travaillé jusqu?à ce que la production cesse.

Seul dans son élément

Tout comme au Morne, cette activité a peu à peu disparu de tous les recoins de l?île. Mais où sont les quelques rares irréductibles artisans du charbon ? Il devient difficile de trouver des charbonniers pouvant témoigner de cette tradition.

Cap sur Gros-Caillou dans le ?tablisman? de M. Devaux. Après avoir suivi un petit chemin de terre rocailleux, entre les cannes, vergers et bois, on arrive à la lisière de la forêt. Ce n?est qu?en pénétrant entre les arbres qu?on peut apercevoir Roger Laviolette. Sa machette à la main, une casquette sur la tête, de grandes bottes et de gros gants protégeant ses pieds et ses mains, les vêtements noircis par la fumée et le charbon, cet homme de 72 ans est en plein travail. Seul, dans son élément, il parcourt les bois afin de construire un four où il cuira le bois destiné à être transformé en balles de charbon. Actuellement en pleine coupe du bois, Roger essayera d?allumer son four avant le 15 décembre, afin de pouvoir profiter des fêtes en famille. ?Bizin kwi sa avan lane !?

Avec des gestes précis, il entasse le bois coupé. Il connaît toutes les subtilités de ce métier qui représente pour lui toute une vie. Déjà à l?âge de neuf ans, après les cours, il aide son père à transporter du bois. C?est lorsqu?il arrête l?école, à 14 ans, que son père, spécialiste dans le domaine, lui enseigne le métier et les techniques de construction d?un four. ?Mo papa inn travay la dan depi ki linn gagn pansion, laz 40 tan ziska 83 zan. Avan sa li ti forestie.? Depuis 63 ans, la vie de Roger est consacrée à cette activité. Rythmée par la coupe du bois, l?allumage du four et la mise en sac du charbon. ?Depi ti zanfan mo travay aswar lizour, tan ki mo gagn couraz.?

Bien que les techniques de cuisson n?aient pas changé, les conditions de travail se sont quelque peu améliorées. ?Lontan nou ti trap ek la min, aster met legan. Nou la min brile kan ti kas four me mo abitie trap dife.?

Lorsqu?il allume le four, durant trois jours et trois nuits, Roger ne quitte pas la forêt. Afin de contrôler la cuisson du charbon, il campe dans une atmosphère emplie de volutes de fumée, côtoyant les moustiques, rats, chiens, cochons marrons, cerfs et autres animaux peuplant la forêt. Rien ne l?arrête. Qu?il pleuve ou qu?il vente, il veille sur son feu, gagne-pain et passion de toute une vie. ?Mo res tou sel dan bwa, mo kontan mo metie. Mo ena enn lamour dan travay.?

FABRICATION

Un travail épuisant

■ Il est 5 heures du matin. Le soleil n?est pas encore levé mais Roger est déjà au ?tablisman? de Gros-Cailloux. Une longue journée l?attend, qui ne prendra fin que lorsqu?il tombera de fatigue. La fabrication du charbon débute par les tâches du bûcheron. ?Bizin ou bisron pou ou vinn sarbonie. Ena dibwa bon, ena pa bon. Ena diferan fason kwi. Ici, colofann, li kwi bien, li fer enn zoli sarbon, byen lour.?

Durant des jours, le bois destiné à la fabrication du charbon est abattu et amené à la force des épaules jusqu?au lieu prévu à l?établissement du four. Un grand nettoyage s?impose à l?aide d?outils tels que le ?râteau? ou le ?râteau-peigne?. ?Mo grat la ter an ba, landrwa bizin prop? avant la construction du four qui se compose de cercles de bois superposé, qui peut atteindre 2 m à 2 m 50. Le charbonnier doit alors se munir d?une échelle de bois pour atteindre le sommet et continuer l?élévation. La pyramide de bois est recouverte de paille et arrosée d?eau avant qu?une couche de terre bien tassée ne recouvre le four. Dernière touche, quelques trous percés dans la terre en guise de cheminée afin de pouvoir allumer le feu. A partir de ce moment, le charbonnier doit veiller sur son feu nuit et jour. Pour 25 à 30 balles de charbons (une balle de charbon correspond à un sac en ?goni? de 25 kg), le bois doit brûler durant trois jours et trois nuits. Mais le temps de cuisson du four dépend du type de bois utilisé et de son état de sécheresse.

La cuisson est terminée, l?artisan s?applique à détruire son four. Il faut laisser les braises refroidir, avant de réduire les blocs de charbon en petits morceaux. Puis il faut encore nettoyer les blocs de charbon.

Le produit fini peut enfin être embarqué sur un camion qui ira livrer les balles aux revendeurs au prix de Rs 60 la balle. ?Lepok kan mo ti tipti, ti Rs 5 bal.? Mais les revendeurs vont ensuite monter leurs prix à Rs 150 la balle ou Rs 60 le sachet de charbon, prix auquel nous l?achetons en magasin.

Depuis la première étape de la coupe du bois jusqu?à la dernière qui est la livraison aux revendeurs, Roger aura pris deux mois pour fabriquer 50 balles de charbon. Il doit encore payer le camion et les sacs de ?goni?. En fin de compte, il ne gagne que Rs 2 000 sur ses 50 balles.

A peine termine-t-il avec un four que Roger repart dans les bois, à la recherche de nouveaux arbres à abattre. Car il ne faut pas attendre que le stock de charbon soit épuisé...

TRADITION

Quand l?artisan fait feu de tout bois

■ Activité si courante il y a encore que quelques années, le métier de charbonnier sombre dans l?oubli. ?Dimoun pa konn travay mem. Zot pann trouve mem enn four.

Zame zot inn trouve !?

Bien que ce métier soit dur physiquement et avec peu d?avenir, Roger continue cette activité qu?il a toujours faite. Pour rien au monde, il n?arrêtera. ?Mo pou travay ziska ne pli capav, mo ena enn lamour dan travay, mo kontan kwi.? Plus qu?un métier, cette passion semble faire partie intégrante de sa vie. ?Mo travay pou mo mem, mo pa esclav enn dimoun. Kan ou travay pou ou, ou lib.?

Ses enfants n?ont pas voulu prendre la relève. ?Mo ena enn garson me li pa le fer sa metie la. Li enn metie bien diffisil, li pa le aprann sa.? Mais il n?en est pas pour autant attristé car il sait que même si cette activité diminue, elle ne mourra jamais. ?Mo osi mo pou arete me pou ena touzour sarbon.?

Néanmoins, certaines connaissances tomberont dans l?oubli avec ces derniers artisans du charbon. Des connaissances, des techniques mais aussi des secrets transmis par son père. ?Ladan ena sekre. Kan ena siklon, la pli, mo papa ti montre mwa bizin fer enn la krwa pou ki dife la pa teygn. Mem si ena dilo mo konn kwi !?

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