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Ces groupuscules trouble-fête
Si les politiques et les mouvements dits socioreligieux ou socioculturels agissaient à équidistance, la question ne se serait peut-être pas posée. Mais elle est posée et elle est une menace réelle à l?ordre public. «Il faudrait avoir pour principe de garder ses distances. Or les deux parties tentent de se servir l?une de l?autre. Je ne crois pas qu?on arrivera à mettre un terme à cela dans le court terme», confirme d?emblée Virendra Ramdhun, président de la Hindu House.
La relation est pernicieuse et dangereuse. La société politique risque de se voir prise en otage. La pratique est connue. Contre un soutien, qui peut prendre diverses formes, les groupuscules sectaires assurent apporter des bassins de voix. Dans les faits, les choses ne se passeraient pas réellement de cette manière. Tant le rayonnement et l?adhésion qu?ils peuvent susciter semblent être relativement réduits. Il n?en demeure pas moins que des politiques crédibilisent ces mouvements tant ils sont obsédés par les considérations ethniques. «Ces groupes n?ont aucune crédibilité. Mais lorsqu?une élection se joue sur 200 ou 300 voix, les politiques deviennent vulnérables et croient que leur soutien peut faire la différence. C?est ainsi que ces groupes font du marchandage et manz banan dan de bout», constate l?ancien ministre Harish Boodhoo.
Pour Marcel Poinen, artiste et entrepreneur, dans leur inlassable effort de «casser les majorités en minorités», les politiques ont fini par travestir les votants. D?électeurs-citoyens qu?ils auraient dû être, ils sont devenus des électeurs-ethniques. «Le pire dans cette histoire, c?est que la question religieuse est en train de devenir une problématique ethnique.»
Il importe cependant d?éviter les simplications. Chaque groupe socioreligieux, précise à cet effet le père Alain Romaine, fonctionne selon ses propres références. Chacun développe un type d?intervention et appuie son action sur une logique propre.
Historiquement, les organisations sociales et communautaires ont toujours eu une incidence sur la société politique. «L?émancipation même de la population s?est faite à travers l?action des sociétés socioculturelles. C?étaient des mouvements qui visaient à éduquer les gens, à promouvoir leurs droits. À partir de là, au lieu de créer leur propre base électorale, les partis politiques ont tissé des liens avec ces organisations qui disent représenter des intérêts spécifiques. Profitant du système bipartite, les organisations socioreligieuses jouent la rivalité pour en tirer des gains ou une légitimité. Pour les citoyens, on estime que c?est un mal nécessaire. Si les dirigeants de ces mouvements ne sont pas nécessairement des gens qu?on va fréquenter, par contre, on les tolère comme des garde-fous», analyse le sociologue et chargé de cours à l?université de Maurice, Ibrahim Koodoruth.
Un certain imaginaire collectif s?est mis en place en ce sens. Il existe des associations qui ?uvrent pour des groupes ethniques distincts. «Lorsque les gens d?une communauté donnée veulent résoudre un problème ou cherchent une faveur, ils vont donc approcher ces personnes qu?ils croient être proches des politiques. Ce réflexe témoigne de notre ignorance de nos droits en tant que citoyens», lance Marcel Poinen.
Ignorance des citoyens et peur de certains acteurs institutionnels à remplir leur rôle. La loi existe et la police est censée agir à cet effet. «Il y a de nombreux exemples où la police aurait dû agir mais elle semble être soumise à des considérations politico-électoralistes qui la dépassent», note Marcel Poinen. «Il faut définitivement se poser des questions sur le rôle de la police», enchaîne Harish Boodhoo. La faiblesse conjuguée des politiques et de certains agents institutionnels a fini par faire croire à certains sectaires qu?ils peuvent tout faire. «Gouverneman dans nou la min.» L?expression est connue et elle est souvent utilisée, quel que soit le gouvernement en place. C?est ainsi que des enjeux rationnels deviennent de vaines négociations passionnelles. «Pour moi, les dirigeants de ces associations sont des personnes qui gagn muray. Soit des personnes qui le soir, comme des chauves-souris, vont se permettre d?écrire n?importe quoi sur les murs et jouissent d?un sentiment d?impunité. Or à Maurice, un simple dessin peut provoquer les pires dérives», prévient Marcel Poinen.
Profitant de la faiblesse de certains politiques, d?une realpolitik qui a fait son nid au sectarisme et de la passivité de l?esprit citoyen et républicain, des groupuscules font litière des règles. Mythe ou réalité ? Du moins, ils ne s?embarrassent pas de faire croire qu?ils sont les justiciers de la société mauricienne alors qu?ils ne sont que des matamores.
<B> Société civile en panne ?</B>
■ L?un des recours à la dérive que peuvent provoquer les mouvements sectaires, c?est la société civile. Or la société civile mauricienne est en plein processus de construction alors que certains de ses segments sont plutôt dans un état de décroissance. C?est dire les difficultés de la société civile à incarner une voix d?autorité. En effet, les syndicats s?affaiblissent, les ONG sont nombreuses à être dans un état de dépendance financière vis-à-vis de l?Etat, les associations de quartiers ont un rôle minimal, les associations des consommateurs souffrent d?une adhésion limitative?
Analysant la situation, le syndicaliste et animateur de Rezistans ek Alternativ, Ashok Subron, admet, par exemple, que le mouvement syndical connaît un émiettement certain. «C?est la conscience communale qui prime sur la conscience citoyenne. Du moins la première est plus bruyante alors que la seconde semble être plus passive. Lorsque les gens agissaient sur une base de classe, le phénomène communal était insignifiant», explique Ashok Subron. Pour lui, le communalisme existera aussi longtemps qu?on demeure ses complices. Relevant qu?il existe un communalisme passif qu?on tolère et un communalisme actif qu?on dénonce, il estime qu?il faudrait une société civile qui puisse agir sur le phénomène passif afin de faire reculer le réflexe chez tous ceux qui sont vulnérables. «Il faudrait que les gens aillent vers les mouvements de quartier et non vers des organisations extrémistes lorsqu?il y a un problème dans une localité. La conscience citoyenne doit se mettre en place à travers des actions concrètes», suggère Ashok Subron.
L?histoire contemporaine, assure-t-il, démontre que le mouvement communal classique a dérivé vers une forme d?intégrisme. Le clientélisme de la société politique n?a fait qu?appuyer le phénomène. «Agir violemment au nom de l?ethnicité, c?est faire preuve pour certains d?esprit de justice et de courage. Il est vrai que ce ne sont pas des courants majoritaires mais, même en étant minoritaires, ils créent une spirale communalo-intégriste dont on ne peut prévoir l?aboutissement et surtout ils rôdent autour de l?Etat. Ce sont les politiques qui finissent ainsi par les légitimer», dénonce Ashok Subron. Ou lorsque la société politique est prise à son propre jeu?
QUESTIONS À? PANDIT VED GOPEE
<B>«Les pseudo-leaders fonctionnent pour les intérêts de leur famille»</B>
● <B>Que vous inspirent les événements récents autour de la «Voice of Hindu» ? </B>
Nous vivons dans un pays multiculturel et, avant même de prendre la parole, il faut réfléchir longuement surtout lorsqu?on sait que les idées qu?on va émettre risquent de ne pas être partagées par nos coréligionnaires. Sur toute cette question, je voudrais d?abord demander si, à l?intérieur de l?hindouisme, on peut faire de la politique ? Cela dit, je tiens à souligner qu?à Maurice, les pseudo-leaders fonctionnent principalement pour les intérêts de leur famille. Lorsqu?ils ne représentent pas 500 temples, ils soutiennent pouvoir apporter quelque 5 000 voix ! C?est leur logique et ce n?est pas un reflet de la réalité. Pour revenir à l?hindouisme, il faut savoir que nous ne dissocions pas la politique de la religion. D?ailleurs Krishna, dans le Bhagavat Gita, affirme qu?entre «les gens, il est le roi». Il est roi dans le sens qu?on est aujourd?hui Premier ministre ou Président. Il est le représentant de Dieu sur terre. Et les valeurs qu?il véhiculera sont bien indiquées dans l?hindouisme.
● <B> Les choses ne se passent pas toujours selon les écritures sacrées? </B>
Malheureusement, le matériel nous a rattrapés. Une certaine notion de la culture religieuse aurait pu inspirer les politiques. Je pense que nous devrions avoir une école de politique. Ce n?est pas parce qu?on a de l?argent ou un patronyme qu?on doit systématiquement devenir un politique.
● <B> Mythes ou réalités, les pouvoirs des groupuscules qui s?appuient sur l?ethnicité pour se poser en relais ?</B>
Ils font effectivement du marchandage. Désormais, il nous faut toute une nouvelle race de dirigeants à la tête des associations socioculturelles. Ce n?est pas en organisant des concours de récitations du Ramayana qu?on va pouvoir lutter contre les fléaux qui rongent la société. La situation empire. Il faut accompagner son temps. Il faut donner l?occasion aux jeunes qui sont en phase avec leur temps, de moderniser notre force et d?être vraiment proches des gens. Ce qui faisait recette il y a 50 ans n?est plus fonctionnel. Cependant, j?estime qu?il ne faut pas faire d?amalgame. Par exemple, ces temps-ci on parle beaucoup des symboles comme le trishul, l?épée, le swastika? Il faut savoir que l?épée est l?un des cinq éléments fondamentaux de la communauté sikh. C?est le symbole du courage, de la protection et le moyen de lutte contre les forces occultes. C?est pourquoi je dis qu?il importe d?éviter d?en faire des tabous.
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