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?Carambole?, fruit bien défendu

16 octobre 2006, 00:00

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Il s?est fait rare. Le carambole. Pour que sa saveur n?existe pas que dans notre souvenir, Philippe Forget nous ouvre les portes du ?jardin des sens?, avec son nouveau recueil de nouvelles intitulé Carambole.

Pour explorer le ?jardin des sens? à son aise, l?auteur fait d?abord taire ?un mielleux carambole? qui prétend au titre de roi du verger. Joyeux prologue qui fait venir l?eau à la bouche. En y évoquant pommes de Cythère, jamalac, pomme jacot et mangue la corde, Philippe Forget plante le décor. Celui d?une ?tentative d?être le plus Mauricien possible?.

Qu?est-ce donc qu?être Mauricien ? Interrogation lancinante qui balaie l?ouvrage. Que ce soit dans le quotidien transformé en palpitantes aventures ou dans les observations frappées au coin du bon sens placées en deuxième partie de recueil.

Car Carambole, ce n?est pas qu?une ?poignée d?histoires pour une légende?, un talent de conteur qui sait polir des tournures de phrase empruntées du créole, pour les intégrer à sa prose en français, lui donnant du goût, de la valeur ajoutée. Des images immédiatement reconnaissables.

Fruits de l?expérience

En plus de raconter, Philippe Forget se raconte. Dans la deuxième partie intitulée Insérés, l?auteur partage avec nous ses intimes convictions. à la pure fiction succèdent des pièces à l?emporte-pièce. Des billets à couper le sifflet.

Fruits de l?expérience de la vie, des gens et des choses. Philippe Forget s?y prononce en faveur de la gloire de la femme, sur le ?plaisir sexuel (qui) fait tourner le monde?. Méthodiquement, à la manière d?un éditorialiste, il aligne les arguments, esquisse le contexte et l?époque, griffe au passage certaines susceptibilités et bouscule des a priori. Beaucoup de saines vérités dites avec un ton parfois grinçant, se moquant (gentiment) autant du lecteur que de lui-même.

Carburant à la phrase choc, Philippe Forget affirme qu?il ?ne fallait pas occuper les îles. On aurait dû se contenter des continents?. Ou que ?le meilleur lecteur d?un livre, c?est l?auteur lui-même?.

Mieux, il expose sa théorie de l?écriture et de l?identité. L?auteur se ménage son propre ?espace du bonheur ? où sa plume peut prendre fait et cause en toute liberté.

Il peut alors débusquer l?essence du Mauricien dans la toponymie, ces lieux incarnés qui ?expliquent le choix de lieux mauriciens comme personnages principaux d?une littérature identifiable?.

Sensible aux questions linguistiques, il imagine l??écriture totale, l?écrire mauricien comme nous parlons mauricien. Cela veut dire que pour être réaliste, l?écriture dans notre littérature devrait s?inspirer de la langue parlée (?) oublier de faire de la littérature?.

Pour avoir raconté des tranches de vie, l?auteur ne pouvait pas ne pas s?intéresser à la mort, cet ?après-vie (qui) n?existe pas. Cet après-vie (qui) ne veut rien dire.? Nulle référence chrétienne, nulle tradition d?un état de mort transitoire, corridor vers le meilleur (le paradis) ou le pire (l?enfer). L?auteur est catégorique. Scientifique. ?La mort est le point final de la vie. (?) Un mort est un mort. Celui que l?on regrette, c?est le vivant. Il ne peut y avoir de regret pour un cadavre en décomposition.?

?Carambole? est publié en 80 exemplaires numérotés. Renseignements : Sandrine Colin au 421 9440

PARCOURS

■ C?est d?abord à la médecine que se destine Philippe Forget.

Il obtient ses diplômes de médecin à Londres en 1955. Après de brèves années de pratique, le docteur abandonne la médecine et s?investit dans le journalisme. Il est là en 1963 à la fondation de ?l?express?. Philippe Forget occupera les fonctions de directeur-rédacteur en chef du journal jusqu?en 1983, année où ?il se retire sous le gouvernement Jugnauth/Duval en raison des attitudes qui prévalent à l?encontre de la presse?. Débute alors sa carrière d?auteur, avec la publication de romans à intervalles réguliers :

?Le Marginal? en 1993, ?Pour l?honneur de Céline? en 1994, ?Quatre-épices? en 1996. La même année, il est lauréat du Prix Jean Fanchette. Philippe Forget se met à la poésie et publie ?Poèmes d?escale et d?évasion? en 2000. L?an dernier, il nous gratifiait d?un ouvrage multiforme composé d?un roman, de chroniques, de poésies et d?histoires regroupés sous le titre ?Les lieux incarnés?.

EXTRAIT

La casserole de lait

Tout à coup, une violente odeur de brûlé !

?Di lait fine tombé ! ?

Des galopades inutiles convergent.

?Fine tombé ??

?Fine tombé??

L?oncle Villiers affirmait qu?aucune femme ?sous la calotte des cieux? n?est capable de faire bouillir du lait sans qu?il ?tombe?. Techniquement, il faut préciser qu?avant de ?tomber?, le lait ?monte?.

Et le lait monte sans prévenir, dès qu?on a le dos tourné ; c?est sa manière. Le sarcasme piquait au vif toute la gent féminine qui se promettait de ?rester debout? à ?regarder? le lait bouillir. Mais, toujours, une distraction survenait?et l?odeur de brûlé, immanquable, suivait :

?Fine tombé ? ?

?Fine tombé?.

?Arr-ah! Mo fek guette li. Ene coup li fine monté.?

C?est bien ça : ène coup ! à tous les coups.

Villiers, lui, ne faisait jamais bouillir de lait. Laisser cette tâche aux femmes était trop réjouissant.

Le lait des ménages sortait, en ces temps-là, du pis des vaches par traite à main nue dans une ?écurie? (l?étable) au plancher de branchettes nues, de bouse et de purin. Au vu de cet environnement insalubre, le faire bouillir avant d?en consommer était un impératif (?) L?ébullition avait l?effet de séparer du liquide appauvri une peau riche en graisses et toute ridée dont la ménagère faisait vers 1920 du beurre, vers 1950 des toffees, et dans les dernières décades du siècle, rien.

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