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Botticelli ou l?obsession de tout peindre

21 décembre 2003, 20:00

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D?ABORD, il y a la lumière, une clarté de grand jour comme on n?en avait plus vu au Musée du Luxembourg, à Paris, depuis des années, tant il était voué aux clairs-obscurs électriques. Ensuite, il y a la sobriété de l?accrochage, qui laisse à chaque ?uvre l?espace nécessaire à son déploiement, sobriété qui rompt avec les habitudes d?entassement prises depuis aussi longtemps. A l?exposition consacrée au peintre Botticelli, ces qualités opèrent instantanément : le regard, que rien ne dérange ni ne guide non plus, se laisse prendre dans le cercle de la Vierge en adoration devant l?Enfant.

L??uvre, un tondo ? tableau de forme ronde ?, a été placée à l?entrée autant parce qu?elle est emblématique de son auteur que pour ses qualités particulières : une Vierge jeune et blonde se pâme, mains jointes, au-dessus de son fils, qui repose la tête posée sur une gerbe de roses. D?autres roses fleurissent les buissons qui, comme des rideaux festonnés, encadrent la scène. Saint Jean-Baptiste lève les mains en signe d?émerveillement.

Des roses, une jeune femme pâle et belle, des enfants, un ciel clair, une herbe sombre, un sentiment de tendresse proche de la mièvrerie, une élégance poussée jusqu?à l?afféterie : voilà bien Botticelli tel qu?on croit trop le connaître. Pourquoi, cependant, s?arrête-t-on devant ce panneau ? En raison de sa couleur intense et de ses transparences, des nuances de bleu et d?ivoire : pour ses qualités matérielles donc, que la présentation rend évidentes.

Celui qui a peint cette ?uvre excellait dans son art au point de s?autoriser d?étranges fantaisies discrètes, telles ces lignes de lumière le long des doigts de la Vierge, placées là au mépris de tout réalisme. Et c?est bien ce que l?exposition veut montrer : Sandro Botticelli, qui naquit à Florence en 1445 et y mourut en 1510, fut un dessinateur et peintre plus étrange qu?on ne le croit. Elle ne se prétend pas exhaustive ? ce qui aurait été impossible puisque ni La Naissance de Vénus ni Le Printemps ne sauraient quitter la Galerie des Offices, à Florence, et que les dessins pour La Divine Comédie sont restés à Berlin.

L?exposition ne raconte pas plus une vie ? celle de Botticelli manque d?accents, à l?exception de sa sympathie probable pour la cause de Savonarole, qu?il vit sans doute pendre et brûler en 1498. Hors cet épisode et une affaire de m?urs confuse, sa biographie se compose de commandes, de travaux et de paiements proportionnels à sa réputation, qui fut immense dans sa ville dans le dernier tiers du XVe siècle.

Pureté linéaire

L?exposition, qui dure jusqu?au 22 février 2004, obéit à un dessein plus simple et plus urgent : elle donne à voir dans les meilleures conditions possibles une trentaine de peintures et de dessins, ainsi que deux fresques depuis longtemps détachées de leurs murs, la très dynamique Annonciation du Spedale di San Martino et le Saint Augustin exécuté pour l?église d?Ognissanti.

L?accrochage suit à peu près l?ordre chronologique, mais il est clair que Daniel Arasse et Pierluigi De Vecchi, commissaires de l?exposition, ont d?abord voulu permettre à chaque visiteur de se trouver face à Botticelli et de l?examiner à loisir, selon son goût et ses curiosités.

C?est alors que les surprises commencent. Dans le Saint Augustin, l?amateur d?astronomie remarquera la sphère armillaire, et celui de géométrie les figures tracées dans un livre. A moins que ce ne soit la mitre, l?horloge, les draperies du manteau ou les boucles de la chevelure qui attirent l??il ; ou la variété des nuances de rouge, équilibrées par le vert du mur ; ou le naturalisme sculptural du visage.

Celui que ses contemporains tenaient pour le successeur toscan d?Apelle fut en effet un observateur acharné de la nature. Le pelage bouclé du centaure, la hallebarde dorée de Pallas, une palissade au Jardin des Oliviers, l?âne broutant un rameau durant la Fuite en Egypte, le décor d?un palais, les mèches voletantes d?une chevelure sont autant de motifs que Botticelli traite à fond. Il ne supporte ni l?imprécis ni l?approximatif. Pour lui, comme pour Mantegna, il faut que toute chose soit entièrement décrite, et pour cela placée en pleine lumière, définie par des lignes continues et pétrifiée dans la matière immatérielle de la peinture.

Religieux ou mythologiques, ses tableaux abondent en détails méticuleusement précisés. Aussi restent-ils parfois énigmatiques, à la fois très présents et peu explicables, à l?instar de La Calomnie, étrange allégorie confuse qui désespère les interprètes. Les portraits ont la même pureté linéaire, favorisée par la pose de profil.

A cette obsession de tout peindre, Botticelli est resté fidèle jusqu?à sa mort, ce qui lui a valu de finir démodé par rapport à Léonard de Vinci ou Raphaël. Mais cette manie est ce qui intrigue et séduit aujourd?hui dans son ?uvre : non sa supposée douceur élégiaque et son symbolisme compliqué et allusif, mais une netteté de l??il et une dureté lumineuse que l?on n?a jamais mieux vues que dans cette exposition.

Philippe Dagen

© Le Monde, Distribué par

The New York Times Syndicate

?Botticelli ne supporte ni l?imprécis ni l?approximatif. Pour lui, il faut que toute chose soit entièrement décrite, et pour cela placée en pleine lumière, définie par des lignes continues et pétrifiée dans la matière immatérielle de la peinture.?

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