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Bons Baisers de Bruges
Le titre évoque ces banalités imprimées sur le devant des cartes postales, au milieu de photos montrant les principales attractions à n?importe quel endroit. La ville Bruges, elle, a la particularité d?être «la cité médiévale la mieux préservée de toute la Belgique» nous apprend Brendan Gleeson en lisant dans son guide de poche. Colin Farrell (Ray) et lui (Ken) sont deux tueurs à gages devenus touristes malgré eux pour deux semaines à Bruges, à cause d?une sale affaire. En exécutant un prêtre pour son premier contrat, Ray a accidentellement tué un enfant.
Derrière ses airs de carte postale, Bons Baisers de Bruges dissimule en fait une rare originalité. Pour son premier long métrage, l?anglais Martin McDonagh (déjà connu pour ses pièces de théâtre) nous raconte un drôle de drame, le temps de deux déambulations simultanées et contrastées à travers la ville. La première, attendue, est celle de Ken?Brendan Gleeson, le plus âgé et le plus pondéré des deux tueurs. Philosophe et sachant apprécier les vrais plaisirs de l?existence, celui-ci prend le temps de goûter aux charmes de la vieille ville, appréciant ses monuments, joyaux architecturaux et musées, etc. Et, le film prend l?aspect attendu d?un documentaire somptueux, avec de magnifiques images de Bruges en hiver, ses principaux monuments éclairés la nuit. La deuxième est celle de Colin Farrell / Ray tueur débutant, anglo-saxon rustre et tête brûlée, rongé par le remords et en pleine déprime. Bruges, pour lui, n?est qu?un «trou merdique» au milieu de nulle part (opinion qu?ont les Anglais de la Belgique) ?jusqu?à ce qu?il tombe sur le tournage d?un film d?art et essai, rencontrant un acteur nain (Jordan Prentice) et une ravissante vendeuse de drogue (Clémence Poesy).
«Pourquoi j?irai monter tout en haut du beffroi pour voir la grande place, alors que je la vois très bien d?en bas ?» demande Ray hargneux à son complice. Ou encore, philosophant devant un tableau de Jérôme Bosch, sur la nature du purgatoire: «?ça doit être un endroit un peu comme Tottenham. » Bons Baisers de Bruges est un film qui reste presque en suspens, dans l?attente du drame mis en mouvement par un coup de fil du patron. Attente marquée par divers échanges ou prises de tête, dans le registre de l?absurde, du tragi-comique ou de vérités (notamment sur les nains et les obèses) assénée sans gentillesse, ainsi que par quelques bagarres. D?où ce contraste entre une immobilité dans l?action et un récit qui progresse à travers ses personnages qui se révèlent au fil d?un scénario brillantissime faisant moult pieds de nez au politiquement correct.
Ce film est d?ailleurs une extraordinaire rencontre de contrastes : la comédie et le drame, l?abjection et l?honneur, la damnation et la rédemption, le pardon et la vengeance. Autant d?éléments contradictoires souvent contenus dans une même scène ou dans des personnages hauts en couleurs, portés par des interprètes magnifiques. Cela faisait longtemps qu?on n?avait pas vu Colin Farrell aussi sympathique et émouvant, tout en émotions contenues. Face à lui, Brendan Gleeson est tout aussi attachant de générosité et de noblesse. Et, si le scénario le rend très présent de par son absence durant la plus grande partie du film (comme Orson Welles dans Le troisième homme), l?apparition de Ralph Fiennes vers la fin ne déçoit aucunement les attentes. On déplorera seulement le fait que ce film n?ait pas été projeté en version originale, ce qui aurait donné toute leur portée à certains dialogues. Par exemple, une phrase comme «(?) Il aurait pu nous avoir envoyés aux Bahamas ?ou à Coventry» perd tout effet en français.
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