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Björk à la recherché de l'énergie tellurique
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Björk à la recherché de l'énergie tellurique
Elle est énervante avec ses airs boudeurs et ses excès élevés au rang d'image de marque. Elle fait beaucoup de jaloux : sa réussite en tant que star symbole d'une époque, fondée sur une musique pas facile, sans refrains évidents, conçue dans un pays certes avancé mais paumé, l'Islande, avec une langue pas possible, a de quoi ennuyer Brésiliens, Indonésiens et Sénégalais. Même si Björk chante en anglais et vit entre Reykjavik et New York, «deux capitales».
Son nouvel album, Medulla, comporte des accents dans tous les sens et deux poèmes en islandais, dont Vökuro de Jakobina Sigurdardottir, poète et compositrice islandaise septuagénaire. L'entité M/M, qui avait déjà réalisé la pochette de son précédent disque, a poursuivi son idée serpentine : glissade de matières visqueuses et enfilades de rus inconnus.
Elle montre pour Medulla la chanteuse gorge nue, masquée d'une parure de lave noire, fils enarrière, tatouages héliographiques devant.
«Medulla : the inner part of an animal or plant structure» ? en bref : la moelle ? est un album presque uniquement fabriqué avec des voix. Celle de Björk, mais aussi celles de The Icelandic Choir (une trentaine de voix entremêlées) ou de la chanteuse inuit Tanya Tagaq, spécialisée dans le chant de gorge. Il y a aussi, mais si peu, des ordinateurs ? beats secs, coupants, délivrés par Rahzel, Shlomo and Dokaka ? et des séquences informatiques très discrètes programmées par Mark Bell ou Matmos... Il en fallait, car sinon, Medulla aurait pu tomber dans les bacs de polyphonies du monde.
Pourquoi ces chants complexes, mais ardus ? Medulla reviendrait-il à un tellurisme païen ? "L'homme est au centre de Medulla, répond-elle. C'est un disque physique. Sans doute parce que j'ai été enceinte, j'ai accouché d'un enfant. Alors je me suis demandé jusqu'où le corps pouvai aller tout seul, sans aucune aide. Et puis, lors de ma dernière tournée, j'avais accumulé les instruments et les musiciens, il y avait une véritable tribu en scène. Je voulais vérifier que je pouvais faire encore une chanson «d'une seule main». Je viens d'une famille de chasseurs qui tiraient le gibier avant de le cuisiner. Ils se suffisaient à eux-mêmes.»
L'anglais n'est pas sa langue maternelle. Elle bute sur des mots, «poet» et «poem» par exemple, mêlant le «t» et le «m», car en islandais, il y a deux mots distincts pour le poète et le poème. «Medulla est un terme médical, précise-t-elle. Pour moi, c'est quelque chose de très ancien. Je peux imaginer que ce soit du sang dans le corps, mais ce sang serait noir. Ce ne serait pas seulement le mien, mais celui de mes ancêtres et de leurs ancêtres. Ce serait l'âge de pierre, préhistorique.»
Il y a dans ce recueil de quinze titres presque fastidieux à la première écoute, une recherche des racines et des origines. Björk y a inclus Oceania, écrite pour les Jeux olympiques d'Athènes par Sjon, «un ami et poète islandais féru de mythologie grecque». «On aurait pu faire We Are The World ? elle se met à chanter. Mais nous n'avons pas choisi comme trait d'union la race, la religion. Ici, c'est l'océan, l'histoire de l'évolution. Nous sommes des créatures nées dans la mer. Puis, nous avons marché sur le sable. La race humaine, après cette longue marche de l'évolution, est encore faite de cet océan. Notre transpiration est salée.»
Pourquoi mettre de la musique électronique, même en quantité homéopathique, dans ce retour aux sources ? Björk chantonne, réfléchit. Ce qui l'intéresse, c'est l'électricité. «Nous utilisons tous de l'électricité comme outil. Comme un couteau, une fourchette, un tournevis. Mais elle est plus, elle n'a pas été découverte au XXe siècle, elle existait avant l'être humain, avec les éclairs, le tonnerre.
C'est une source naturelle d'énergie. Les hommes craignent toujours que les outils les contrôlent - la roue, le feu... Et la musique électronique est parfois bien plus que du son : c'est le cas pour les rave parties ou des pièces de Stockhausen, qui utilise les synthétiseurs comme une reproduction des forces de la nature - «wouwouwwouw» (ondes sonores). D'autres énergies, comme celle du cerveau, sont plus intériorisées, avec de l'électricité statique.»
Pourquoi parler de don et de pardon dans Medulla ? «A priori, je n'ai pas fait très attention aux textes, je voulais faire un album intuitif, je ne voulais pas réfléchir, mais être spontanée, affirme-t-elle. Nous devons penser à la générosité. Par la maternité, on donne beaucoup à son enfant, de la nourriture, d'abord. Mon fils aîné a dix-huit ans. Je ne le vois pas beaucoup, mais je lui demande : «Tu viens dîner ?» Je veux lui donner à manger, mais la vraie question est : «Je peux te voir, je peux t'avoir ?»» Björk s'exalte. Elle dit : donner, mais quoi ? De l'argent, pas forcément, de l'amour, de l'émotion, de l'énergie, des jeux. «Je ne juge rien, je ne prêche rien, je me teste moi-même», ajoute-t-elle.
Le Monde 2004 distribué par The N. Y. Times Syndicate
«Je ne juge rien, je ne prêche rien, je me teste moi-même.»
Comment la chanteuse a bâti «Medulla»
Pour bâtir Medulla, Björk s'est-elle inspirée de la riche tradition vocale de l'extrême Nord européen? «En tant que chanteuse, je n'ai jamais écouté les autres voix, même pas pop. Le guitariste n'écoute pas les autres jouer de la guitare. Il se protège pour créer sa propre identité. Donc, 90 % de la musique que j'ai écoutée était instrumentale. Mais aujourd'hui, sans doute, je me sens assez mûre pour me sentir forte à côté d'eux.»
Björk a entraîné dans sa reconquête du chant quelques complices, qu'elle évoque ici. Tayia Tagaq, chanteuse inuit. «Dans son village, les femmes se livrent à des joutes vocales, ce n'est pas un chant, ce sont des respirations rythmiques. Elle a commencé à y introduire des émotions, et tout le village s'est fâché», car la peur, la joie et la peine ne rentrent pas dans les schémas rythmiques féminins. Jacobina Sigudardottir, écrivain. Björk lit la première strophe de Vökuroen islandais et traduit en anglais en s'appliquant, écolière perdue, poétique : «Ma ville et ta ville dorment heureuses en silence. C'est une berceuse, pour une petite fille. Je voulais travailler avec Jacobina pour Vespertine, l'album précédent. Elle avait fait trois chansons, je n'ai pas eu le temps de les enregistrer. Elle avait écrit, il y a quatre ans, ce texte qui finit par «Elle a fermé ses yeux bleus». Et voilà que je viens d'avoir une fille aux yeux bleus. Des tas de choses dans cet album sont arrivées ainsi, sans le concours du cérébral, par hasard. J'ai confiance en mon instinct et, dans ce cas, la nature prend soin de vous».
E. E. Cummings, poète américain, né à Cambridge (Massachusetts) en 1894, mort en 1962, champion de l'ellipse et du balbutiement, grand inventeur de syntaxe. «C'est étrange. Adolescente, j'ai lu plein de poètes, les Islandais en ont beaucoup. Mais je n'ai jamais eu envie de chanter un poème. De la même manière que quand je vais voir une exposition, je n'achète pas les oeuvres, il me suffit d'être heureuse de les avoir vues. Mais Cummings est une exception : quand je l'ai lu, j'ai eu envie de le mettre en musique. Moi, j'écris des mots simples, ce sont des émotions, quand je veux entrer dans les détails, les nuances, je suis troublée».
Matmos, duo électronique assez puriste, champion de la rythmique électronique désossée, et très présent dans Vespertine, beaucoup moins dans Medulla. "Ils ont suggéré un son, celui des machines à sous des casinos : quand s'alignent trois fraises, elle font : «bourou bourou bourou» (dindon ferrailleur). Ils ont pris ce son. Et je l'ai chanté en l'imitant. Mais je ne voulais pas de «tsstssstss», pas de trouble, mais des basses («woum, woum, woum»), parce que cet album est physique.»
The Islandic Choir et The London Choir. «Dans cet album, vous avez d'abord les voix, les technologies les appuient. C'est un service rendu aux voix. J'ai utilisé l'électricité pour couper, pour monter. J'ai pris chaque voix, chaque bruit, et j'ai utilisé le matériau voix pour composer de la musique. Quand vous entendez cet album, ce n'est pas évident d'y trouver l'électricité, mais elle a servi à ce découpage. Si la voix est haute, vous pouvez la rendre profonde, plus lente : «hello» («joyeux»), «haalllo» («caverneux»), «many» («court») «many many many many» («en acier trempé»). J'ai l'impression d'avoir tricoté un chandail aux couleurs changeantes, d'avoir construit une mosaïque. Enregistrer les voix durait deux jours, les travailler prenait trois semaines.»
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