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Belle apothéose de l?accordéon rodriguais
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Belle apothéose de l?accordéon rodriguais
Le Centre culturel Charles-Baudelaire (CCCB) a permis, mercredi dernier, à David Constantin et à ses collaborateurs, de présenter un documentaire, intitulé Les accords de Bella. Il se présente comme une apothéose d?une démocratisation de l?accordéon à Rodrigues car il démontre à l?évidence que son rythme ensorcelant, ses sonorités envoûtantes, sont essentiellement la musique de Rodriguais, par des Rodriguais, pour des Rodriguais. Les non-Rodriguais n?ont plus qu?à se remplir les yeux, les oreilles, le c?ur, et à regretter de ne pas être nés Rodriguais.
Les accords de Bella est un document anthropologique sur une âme rodriguaise essentiellement musicale et consensuelle de par cet envahissement d?accordailles. Cette musique d?accordéon nous renvoie, bien sûr, aux accords du verbe accorder, signifiant étymologiquement la mise ensemble des c?urs.
Ses origines sont lointaines et diversifiées. Les Anciens racontent l?impression laissée sur les meilleures oreilles musicales d?entre eux, par des marins de passage de diverses nationalités mais aussi par des fonctionnaires du Royaume-Uni quand il ne s?agit pas de missionnaires venus de Bretagne, de Normandie ou d?Alsace.
Les plus talentueux des Anciens ont su capter le meilleur de leur bref passage dans leur île : la maîtrise d?un instrument capable de traduire les différents sentiments, les différentes émotions, pouvant faire palpiter un c?ur d?homme. Il leur restait ensuite à « rodriguaniser » ce pouvoir magique.
Respect et vénération
Une belle expression, typiquement rodriguaise d?ailleurs parcourt Les accords de Bella. Elle sort fréquemment des lèvres des acteurs principaux, narrant l?évolution de ce patrimoine musical rodriguais. Ils disent avec une légitime fierté : Mo fine trappé. Comprenez : j?ai saisi les airs étrangers de passage? J?ai fait mienne la musique des Anciens qui m?ont précédé?
Et puisqu?il est question, ici, d?Anciens, il convient de saluer avec respect et vénération, la mémoire de Gabriel Fernand qu?on situe volontiers aux origines de la tradition de l?accordéon rodriguais. Rendons aussi hommage à ceux qui savent si bien nous raconter, grâce à l?équipe de David Constantin, ce que sont l?âme musicale rodriguaise et son accordéon fétiche : Ben Gontran, Legentil, Dawood et Sylvio Legentil, Florent Augustin, Philippe Imbert et tant d?autres.
Des sonorités attachantes
L?évocation des mânes de Gabriel Fernand incite à parler du respect des Anciens et de la vénération des traditions qui sont à la base de la société rodriguaise. Ils vont même jusqu?à obliger les enfants à s?initier en cachette au savoir-faire des Anciens de peur de leur manquer ouvertement du respect.
Ainsi l?enfant d?un accordéoniste attendra une absence paternelle pour oser poser un doigt irrévérencieux sur son instrument de musique. N?ayant pas été foudroyé, il osera le sortir de sa boîte, avec parfois la complicité d?une mère, toujours plus compréhensive qu?un père, le manipuler, en exsuder les premières sonorités et rêver à une plus grande maîtrise.
David Constantin traduit bien ce respect rodriguais des traditions.
Son film s?ouvre d?ailleurs sur la liturgie du casse boîte. L?heure est aussi solennelle qu?un minuit chrétien. On prend religieusement son temps pour ouvrir le boîtier et sortir l?accordéon.
Les plus doués des Rodriguais « attrapent » donc les différentes subtilités de la maîtrise de l?accordéon rodriguais. Mais chacun l?attrape à sa manière. Sakène so trapé. Au départ, il y a un air commun à tous mais, à l?arrivée, on se retrouve avec autant d?interprétations qu?il n?y a d?interprètes. Ce talent inné, li enraciné en nous dépi nous naissance !
La loi de sakène so manière se heurte pourtant aux poids des traditions, telle la loi des séries. Ce n?est pas tout pour un accordéoniste d?être fier de pouvoir faire danser le beau monde. Il doit cependant respecter la loi des séries et surtout ne jamais permettre à une polka de suivre une autre polka. Les différentes danses doivent se suivre dans un ordre déterminé dans la nuit des temps.
Les accords de Bella raconte bien la tradition des week-ends dansants. La messe du dimanche matin sert curieusement de mi-temps et de repos entre une nuit de samedi et une journée dominicale pareillement endiablées, ne laissant aucun repos aux accordéonistes comme aux danseurs et autres traceurs.
Il y a aussi la tradition du bal des Rois (mages), suivi de ceux du ranne zaricots. Ceux-ci servent aussi aux mariages arrangés. On s?arrange pour que les fèves tombent sur un célibataire endurci et sur celle ayant déjà coiffé sainte Catherine. C?est le mariage poucé parce qu?il bénéficie d?un coup de pouce.
On ne sait si la musique rodriguaise adoucit les c?urs, en tout cas elle les accorde, l?accordéon aidant. Quand celui-ci émet ses sonorités attachantes, il n?y a plus de Rouges, de Noirs, de zens la côte, de zenfants les hauts, de banne La Ferme, de banne Saint-François. Il n?y a plus que des créoles, que des Rodriguais. Ene sèle la misique, ène sèle nation, ène sèle léker ! Nous sommes tous zenfants l?accordéon. De quoi réjouir Le vieux Léon de Brassens.
Bien sûr, le gramophone, le delco (permettant d?utiliser l?électrophone ? pick-up, banne zénesse pas pou comprend ?) la guitare électrique, le mini-orchestre cum baffles, se sont dressés sur la route de l?accordéon rodriguais. Comme le chêne de La Fontaine, il plie mais ne rompt pas.
La relève est là. Filles et garçons se passionnent de nouveau pour lui. On fabrique même à Rodrigues des accordéons par des Rodriguais pour des Rodriguais. Avec moins de vibrato si possible. Pour cela on se sert du grand acajou abattu par le cyclone Bella. D?où le nom donné à ces accordéons et des Accords de Bella.
Ce documentaire est riche en expressions rodriguaises qui donnent de la couleur à cette musique locale. La plus belle c?est cette grand-mère qui ordonne à ses petits-enfants en désignant leur grand-père : Pas enterre moi ek sa grand couillon-là. Ene léternité nous pou la guerre !
Célébration du rythme rodriguais
La prise de vue de David Constantin est intelligente. Il privilégie la plongée. Plongée sur les vallées et le lagon. Elle plagie volontiers Lautréamont : « Je te salue Vieil Océan ! » Elle privilégie le contrebas tandis que la musique célèbre le contre-ut. Certains appellent cela le contraste. Elle s?attarde excellemment sur la mâchoire de l?accordéoniste vibrant avec les sonorités de son instrument. Du grand art cinématographique. Il y a aussi ces regards tournés vers l?infini, mystiques, impénétrables, impavides, rodriguais.
Les Accords de Bella, c?est le mariage de l?accordéon, de la ravane et du triangle. C?est la célébration du rythme rodriguais. Ce sont les accordailles de sortilèges instrumentaux et du déhanchement des danseurs. C?est l?union des c?urs. Les épousailles d?une génération (la précédente) à une autre (la suivante). Les accordéonistes demeurent les acteurs principaux du film. Les techniciens savent s?effacer pour permettre la rencontre de l?interlocuteur et de l?écouteur, le face-à-face du musicien et de celui que l?accordéon captive déjà. Ce n?est pas un hommage à l?âme d?un peuple particulièrement estimable. C?est l?apothéose d?une nation-accordéon.
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