Publicité

Balade au sein des littératures coralliennes

8 janvier 2005, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Conférence des petits États insulaires oblige, vous êtes invité à une tournée des littératures insulaires, à la fois si proches (par le c?ur) et si lointaines (géographiquement parlant), de nos émotions intellectuelles locales. Le temps nous étant compté, nous nous contenterons d?une sélection de destinations et d?une option arbitraire en faveur des expressions créoles et françaises, sans pouvoir toujours aborder la littérature contemporaine et si vivante.

Première escale : la Réunion voisine, l?île s?ur, selon l?heureuse appellation de Marius-Ary Leblond. L?ancienne Bour-bon, devenue Réunion par une volonté révolutionnaire, a donné à la littérature française tant de ses génies les plus purs qu?on n?a guère tardé à l?appeler « l?île des poètes ». Le plus célèbre d?entre eux est sans conteste Charles Leconte de Lisle (1818-1894). Ne l?isolons surtout pas de ses illustres devanciers et successeurs : Antoine de Bertin (1752-1790) l?auteur des Amours, au style plein d?agréments même si parfois trop affecté. Le chevalier Évariste Désiré de Forges Parny (1753-1814) dont les Chansons madécasses et les Poésies érotiques exercent une certaine influence sur Lamartine et le romantisme français. Eugène Dayot (1810-1852) plus émouvant que Parny, malheureux qu?il est d?avoir contracté la lèpre qui le mutile. Il fonde le journal Le Créole.

Un noble souffle humain

Il est de tous les combats humanitaires dont l?émancipation des esclaves. L?avant-propos de son roman Bourbon pittoresque est un chant d?amour pour son île. Étienne Azéma (1776-1851), magistrat manqué, se tourne vers l?agriculture, avant d?être nommé substitut du procureur général, conseiller à la Cour royale, délégué de son île auprès de la marine.

Il traduit volontiers Virgile quand il ne compose pas une tragédie, Médée, ou des poésies originales ou librement imitées. Il s?inspire de la nature et du soleil des tropiques. Son admiration est sincère et vrai son enthousiasme.

Auguste Lacaussade (1815-97) produit une poésie à l?image de son île foisonnante. Le combat social qu?il mène apporte de l?eau au moulin de ses détracteurs. Le statut social de sa mère, une libre de couleur, ne lui facilite guère la vie. Il préfère s?installer en France, où il s?exerce à diverses tâches littéraires, tout en étant le secrétaire de Sainte-Beuve et le bibliothécaire du Sénat. Il seconde les efforts de Victor Sch?lcher et publie un texte enthousiaste à propos de la libération des esclaves. On retient de son ?uvre Les Salaziennes, Poèmes et paysages, et Les épaves.

Charles Leconte de Lisle est un génie universel qu?on ne peut présenter en quelques lignes. Il passe peu de temps à la Réunion mais assez pour en dégager une religion de la Beauté. Un amour malheureux, Elixène de Lanux, et la maltraitance des esclaves lui fournissent d?autres sources d?inspiration. Ses Poèmes antiques lui assurent ses premiers succès littéraires qu?il confirme avec Poésies barbares et Poèmes tragiques. Il succède à Victor Hugo à l?Académie française. Son perfectionnisme fait de lui le maître du Parnasse.

Comme Leconte de Lisle, Léon Dieux (1838-1912) connaît un amour malheureux (méchantes cousines réunionnaises) et un exil en France. La vie y est facile et agréable. La notoriété lui vient avec Les lèvres closes (1867). Une banqueroute familiale l?oblige à un train de vie modeste. On le préfère à Heredia, pour succéder à Mallarmé comme « prince des poètes ».

Jean Ricquebourg (1868-1914) maîtrise aussi bien les codes administratifs que les règles poétiques. Sa bible des fonctionnaires des douanes est aussi connue que ses recueils de poésie. N?oublions surtout pas ses nouvelles et des pièces de théâtre, mélangeant harmonieusement des inspirations réunionnaises et indochinoises.

Raphaël Barquisseau (1888-1951), universitaire et docteur-ès-lettres, est très connu dans l?espace francophone indocéanique comme à Paris. Historien, romancier, critique, il est lauréat de l?Académie française à plusieurs reprises. Un noble souffle humain traverse son ?uvre prolifique et ses multiples occupations culturelles et associatives.

Avec Barquisseau s?achève l?époque romantique de la littérature réunionnaise. Elle cède la place à une autre moderne, engagée, révoltée même. Elle est joliment anticipée par le roman d?avant-garde de Louis Timagène Houat, Les marrons, que Raoul Lucas a réédité. Il faut voir dans le tandem des cousins Marius-Ary Leblond d?autres précurseurs de la littérature réunionnaise contemporaine. Ils se font les apôtres du « roman colonial ». Ils savent dépeindre les déchirures ethniques, le dépaysement hexagonal des exilés réunionnais. Leur disparition sera suivie d?une éclipse. Elle prend fin avec l?arrivée d?Axel Gauvin, de François Sam-Long, de Daniel Vaxelaire. Parallèlement, la Réu-nion peut s?enorgueillir de plusieurs poètes connus et appréciés : Guy Agénor, Jean-Henri Azéma, Jean Albany, Gilbert Aubry, Alain Lorraine, Carpanin Marimoutou.

N?ayant pas répondu à l?appel du général de Gaulle, Henri Azéma choisit l?exil à la Libération. En Suisse d?abord, puis en Argentine. Cela l?oblige à exercer différents métiers. Olographe, testament d?un exilé est un chant d?amour pour son île natale. D?azur à perpétuité évoque sa jeunesse et ses exils tumultueux.

La grandeur de chaque destinée

Jean Albany (1917-84) est aussi à l?aise en peinture qu?en poésie, tout comme il excelle aussi bien en français qu?en créole réunionnais ce qui nous vaut son Piment des mots créoles.

De la Réunion, passons aux littératures malgaches où prédomine la notion de la présentation aux autres de la meilleure image qui soit de soi-même, d?où l?importance du masque idéal. Les modes d?expression des états d?âme sont aussi divers que la vaste gamme des tribus ethniques à la fois unes et multiples, communes et diversifiées.

Tout témoigne d?un peuple constitué par vagues successives. Une langue comprise de tous est rattachée au groupe dit malayo-polynésien. Les Mérina, de type indonésien, ont progressivement imposé leur domination. Vers 1820, Radama 1er impose une graphie latine aux langues malgaches. Cette uniformisation et l?introduction de l?imprimerie permettent de multiplier les activités littéraires, connues et appréciées par nombre de gens.

Le maréchal Gallieni, après avoir supprimé l?Académie royale des quarante des Ranavalona, fonde, le 23 juin 1902, l?Académie malgache. C?est dire que littérature et pouvoir politique coexistent.

Il importe toutefois de les distinguer. Toute communication se résume en un dialogue avec son créateur et la nature qui est aussi son ?uvre, un autre avec autrui et un dernier avec soi-même.

Les traditions littéraires orales malgaches comprennent, bien sûr, des contes. Bon nombre d?entre eux se rattachent à des légendes proches des mythes cosmogoniques. Le roman malgache est peu connu de l?étranger, surtout quand il se publie dans des journaux locaux et que se pose la barrière des langues non-universelles. Des noms commencent à se détacher comme celui de Charlotte Razafiniaina, bonne observatrice du monde féminin et de la société qui l?entoure.

La littérature malgache du xxe siècle comprend nombres d??uvres de théâtre, d?histoire, de critique. Elle explose surtout dans le domaine poétique. La brusque flambée poétique malgache de la mi-XXe siècle non seulement se fera entendre dans les autres foyers littéraires mondiaux et pas seulement francophones, mais encore donnera un nouvel essor aux divers genres littéraires locaux. Les idées occidentales agissent comme un ferment. Avana Rama-nantoanina est un des poètes malgaches les plus chantés dans la Grande Ile. On connaît surtout la forme très recherchée de son Chant de fiançailles.

On doit à Narivony une anthologie de poèmes malgaches. Les poètes aident leurs compatriotes intellectuels à prendre conscience de leurs particularismes. Le régionalisme ne lui cède en rien et met en exergue les différentes traditions littéraires. Le pays betsileo (région de Fianarantsoa) s?enorgueillit de son grand poète lyrique Ramanato. Il chante à merveille la grandeur de chaque destinée humaine. Il meurt tragiquement décapité.

Les poètes d?expression française donnent à la poésie malgache son essor et son universalité. J.J. Rabemananjara parle d?humanisme franco-malgache. La littérature écrite progresse aussi à grands pas et s?épanouit en la personne de Jean-Joseph Labearivelo. Il se suicide tragiquement à 36 ans. Il incarne bien l?écartèlement entre deux vocations littéraires dans lequel il faut voir l?une des voies sans issue de son désespoir, l?angoisse de l?ambiguïté de sa pensée et de son expression. Il cherchera en vain le pouvoir de « fiancer l?esprit de ses aïeux et sa langue adoptive ».

Rabearivelo passe le flambeau à Jacques Rabemananjaro. Cet ancien ministre des Affaires étrangères marque durablement la poésie et le théâtre dramatique. Nous devons à Flavien Ranaivo un Essai sur la littérature malgache. Subjugué par la beauté des paysages de l?Imerina, Ranaivo fait de son chant une mission. Le « malgachisme » d?Andrianarahinjaka est original et puissant. On doit enfin à Rajemisa Raolison un Dictionnaire historique et géographique malgache.

De Madagascar, transportons-nous à Haïti dont la population a montré aux autres peuples noirs la voie à suivre et pas seulement en matière d?autonomie politique et de revendications libertaires. Sur le plan littéraire, les Haïtiens montrent l?exemple, depuis l?aube du xixe siècle.

Trois chefs-d??uvre s?imposent d?emblée : Chouchou, d?Oswald Durand, Haïti chérie, d?Othello Bayard et Cric-Crac, fables de La Fontaine, traduites par Georges Sylvain. Une école littéraire veut élever le créole haïtien au rang de langues capables de traduire la gamme de sentiments des tragédies les plus poignantes.

Les esclaves haïtiens parviennent très tôt à faire leur le goût de leurs maîtres français pour le théâtre, les salons littéraires, les jeux de société, la lecture. L?Haytien expatrié, pièce de Fligneau et sa revue, L?abeille haytienne, témoignent du plaisir des Haïtiens à partager les penchants culturels de leurs maîtres. En 1836, le journal Le Républicain introduit le romantisme en Haïti. Emile Nau en sera son théoricien. Vers 1847, les historiens Madion, Beau-brun, Ardouin, Saint-Rémy mettent en exergue la richesse du patrimoine historique de leur pays natal.

La France cesse, à l?aube du xxe siècle, d?être la source majeure de l?inspiration intellectuelle. Les Haïtiens se tournent de plus en plus vers l?Amérique du Nord ou vers l?Afrique. Les tenants de l?esprit latin sinon cartésien s?opposent aux nouveautés anglo-saxonnes. L?occupation militaire américaine (1915-34) est un joug pesant pour la pensée. Une littérature de résistance fait son apparition. Constantin Mayard, Émile Roumer et Léon Laleau témoignent de ce déchirement. L?historien Dantès Bellegarde souligne l?apport français dans la tradition haïtienne. L?anti-américanisme et ensuite l?anticolonialisme encouragent de nouveaux venus à puiser davantage dans le tréfonds africain. L?ethnographe Price-Mars fait école. Son Ainsi parla l?oncle (1928) devient le livre de chevet d?une nouvelle génération, souvent regroupés autour de La Revue indigène ou encore au sein du Groupe des Griots.

De l?école indigéniste, nous arrivons à une école prolétarienne. Le livre Les Gouverneurs de la rosée (1944) de Jacques Roumain a beaucoup d?admirateurs et de disciples. Avec René Depestre, qui nous a fait l?honneur d?un séjour en terres mauriciennes, nous entrons dans l?ère contemporaine. Les écrivains haïtiens célèbres, dans et hors Haïti, sont si nombreux qu?il n?est pas possible de citer ici leurs noms.

Terminons notre balade au milieu des littératures insulaires avec les Antilles et la Guyane. Elles se contentent jusqu?au xxe siècle de fournir à la France quelques talents confirmés dont le plus célèbre est sans contexte le diplomate Alexis Léger, plus connu sous son nom de plume de Saint-John Perse. Au xxe siècle cesse cette stagnation grâce, entre autres, à Daniel Thaly, médecin à la Dominique.

Des écrivains et poètes prolifiques

Aux régionalistes de la Belle Époque, succèdent les surréalistes de l?entre-deux guerres. Leur manifeste est le Légitime défense d?Étienne Léro. Mais leur chef de file est sans conteste Aimé Césaire. À la fois violent, passionné, extrémiste mais aussi capable d?une tendresse humaine inattendue, il signe, en 1939, Cahier d?un retour au pays natal, que suit une ?uvre shakespearienne, la Tragédie du roi Christophe.

Le secondent Frantz Fanon, le Guyanais Léon G. Damas, le Guadeloupéen Guy Tirolien, les romanciers Raphaël Tardon, Joseph Zobel, Édouard Glissant, la Guadeloupéenne Simone Schwatz-Bart, l?historien Auguste Joyau, Patrick Chamoi-seau, Lafcadio Héarn, Daniel Boukman, Raphaël Confiant, Maryse Condé, Daniel Maximin, Poirié Saint-Aurèle.

Nous n?avons pu que survoler une toute petite région de la vaste littérature insulaire d?expression française et créole. Il faudrait encore parler de toute la littérature corallienne d?expression anglaise. Concluons donc sur cette constatation : la littérature insulaire est grande, ses écrivains et autres poètes nombreux et prolifiques. Font seulement défaut des lecteurs assez nombreux et assez talentueux pour ressusciter et multiplier autour d?eux ce bon grain intellectuel mis en terre dans nos îles.

Publicité