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Ave Césaire

16 octobre 2006, 00:00

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Un homme debout au bout du petit matin. Revenu de ?toutes les plaies, de toutes les peurs, de toute l?angoisse des Antilles?. En révolte contre le ?morne oubli?. Contre l?esclavage, contre la colonisation, contre l?exclusion. Titubant dans les ?marées de la faim?, l?homme qui n?a eu qu?une envie, celle de partir, revient.

Cahier d?un retour au pays natal. Carnet d?un voyage à rebours consigné par Aimé Césaire. Mis en scène et interprété par Jacques Martial. C?était vendredi soir au théâtre de Port-Louis. Un bruit de train, un bruit de pas. Le spectateur reste dans le noir pendant de longues minutes. Ses sens travaillent, fouillent cette scène qui s?ouvre sur un voyageur fatigué.

Dans ses sacs de voyage, un monde de sensations que le comédien déballe avec force. Et le merveilleux se produit. Prouesse physique. Performance de comédien qui met toutes ses facultés au service d?un texte engagé. Le flot des mots enragés, engrangés par l?expérience humaine coule abondamment comme la sueur sur le front, le dos et le torse nu de Jacques Martial. Des mots crus, des mots violents, pour rejeter le colon tout autant que le charme trompeur des Antilles.

Un texte sans aucune compromission

C?est à un véritable marathon de la mémoire auquel nous avons assisté vendredi soir. Jacques Martial, seul sur scène a dessiné à lui seul les contours non d?un pays, mais d?un continent, qui n?a ?rien à voir avec la Joséphine des Français, ni des conquistadors?. Par la force de son investissement physique dans le texte, Jacques Martial a donné corps aux ?bassesses et aux renoncements?. Aux saisons, à la Noël façon Antilles avec ses cantiques enjoués, sa messe de minuit colorée.

Par la force des mots, nous voilà projetés dans une case sentant mauvais la misère. Où la mère pédale nuit et jour sur une Singer afin de nourrir une ribambelle d?enfants. Le petit, ancêtre de l?homme désabusé qui nous parle, n?a qu?une envie, tenace, vivace : partir.

Cri de révolte, cri de rébellion à l?ombre de Toussaint. Ouverture sur le mal être du ?nègre?, inadapté partout où il va. Dont le ?seul record battu est celui de l?endurance à la chicotte?. Le texte, fondateur d?un combat, n?admet aucune compromission. Il se moque des ?styles nègres? du jazz, des claquettes. Rien n?échappe à la perspicacité de Césaire. Rien n?échappe à la mise en scène de Jacques Martial.

Ses accessoires : des bouts de chiffons qu?il déballe du sac. D?abord informes, ils deviennent costumes des jours de fête. Ils deviennent eux aussi des pays grands comme des boubous, zébrés, divisés comme une peau de fauve.

Cahier d?un retour au pays natal est un ouvrage datant de 1947. Son auteur engagé dans la recherche des sources de la ?négritude? autopsie la civilisation occidentale. Et quand on voit ce que Jacques Martial en fait, ?on ferme sa gueule?, comme nous l?a dit Edouard Maunick, poète, à l?issue de la représentation.

EXTRAIT

Debout maintenant, mon pays et moi

Au bout du petit matin, flaques perdues, parfums errants, ouragans échoués, coques démâtées, vieilles plaies, os pourris, buées, volcans enchaînés, morts mal racinés, crier amer (?) J'accepte et la détermination de ma biologie, non prisonnière d'un angle facial, d'une forme de cheveux, d'un nez suffisamment aplati, d'un teint suffisamment mélanien,et la négritude, non plus un indice céphalique, ou un plasma, ou un soma, mais mesurée au compas de la souffrance

Et le nègre chaque jour plus bas, plus lâche, plus stérile, moins profond,,plus répandu au-dehors, plus séparé de soi-même, moins immédiat avec soi-même, J'accepte, j'accepte tout cela (?)

Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n'est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l'audience comme la pénétrance d'une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l'Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,

Car il n'est point vrai que l'?uvre de l'homme est finie que nous n'avons rien à faire au monde que nous parasitons le monde qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde. Mais l'?uvre de l'homme vient seulement de commencer et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force.

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