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Autonomie et indépendance
La question devait être posée, tôt ou tard. C?est chose faite. Annoncer que l?on se propose de réclamer l?indépendance d?un territoire est une revendication politique majeure. Elle ne procède pas uniquement d?un problème de politique intérieure, elle fait appel à un principe de droit international. Le droit des peuples à l?autodétermination est fondamental et inaliénable. Les Rodriguais peuvent légitimement s?en prévaloir. Ni l?exiguïté de leur territoire, ni la faiblesse numérique de leur population, ni même les déficiences de leur économie ne sont des contraintes politiques qui disqualifient la cause. Même s?il est encore trop tôt pour mesurer la fermeté des intentions de Johnson Roussety, l?Etat mauricien doit déjà savoir qu?il va faire face à un dilemme de dimension internationale qu?il faudra traiter avec diplomatie.
Beaucoup de Mauriciens, mal informés ou condescendants, se sont imaginé que les Rodriguais n?ont aucun autre choix que celui de se satisfaire de ce que Maurice veut bien consentir à leur proposer. Les Rodriguais, mobilisés hier par Serge Clair, se sont souvent révoltés contre ce joug à relents colonialistes. C?est ce combat qui a produit « l?autonomie », une des formes de gouvernement permettant à une population de gérer elle-même ses affaires. Mais il arrive souvent que les limites de ce statut soient inacceptables pour les administrés. Ils revendiquent alors des systèmes plus évolués, plus respectueux de leurs droits. Nous en sommes là ; la première exigence est de bien comprendre cet enjeu.
Ce que les dirigeants mauriciens qualifient de « provocation » du chef commissaire de Rodrigues va bien au-delà d?une querelle sur l?interprétation d?un pouvoir administratif. C?est un défi qui s?appuie justement sur l?idée d?autodétermination, qui est « le principe selon lequel un peuple doit avoir le droit de déterminer sa propre forme de gouvernement? » On notera ici le mot « peuple ». C?est le premier écueil.
Si l?Etat mauricien ne peut s?opposer au principe de l?autodétermination, il peut, comme c?est le cas dans de nombreux pays, rejeter une revendication qui met à mal l?intégrité territoriale de la République. Des exemples contemporains montrent que c?est la définition du mot « peuple » qui suscite les divergences politiques les plus irréductibles. L?Etat peut considérer l?ensemble de ses citoyens, où qu?ils vivent, comme un peuple unique, mais il arrive qu?une minorité se considère comme un « peuple » à part entière et revendique son droit à l?autodétermination. Je ne sais jusqu?où veut aller Johnson Roussety, mais s?il va au bout de sa logique, il ne pourra se satisfaire d?une autonomie administrative qui ne reconnaît pas un « peuple » rodriguais, libre de gérer ses affaires à sa guise. Le Conseil régional n?exerce ses fonctions que grâce à des pouvoirs délégués « as done on behalf of the Government of the Republic of Mauritius. » Il lui est même expressément interdit de formuler le moindre projet de loi qui pourrait chercher à suspendre, rejeter, ou contourner les lois de la République. Dans tous les cas, l?Assemblée régionale doit solliciter l?approbation du ministre de tutelle.
Cette « autonomie » est d?autant plus réduite que le Conseil régional rodriguais est totalement dépendant, financièrement, de l?Etat mauricien. Ce rapport inégal incite les dirigeants mauriciens à penser que Rodrigues est condamnée à vivre à leurs basques. Pourtant, l?histoire politique contemporaine tend à montrer le contraire. Il existe aujourd?hui dans le monde de très petits Etats, 17 micro-États indépendants, qui regroupent de maigres populations sur des surfaces étroites et connaissent des fortunes diverses. Certains sont riches, très riches, comme Monaco où vivent 32 000 personnes sur moins d?un mille carré. À l?autre extrême, Tuvalu, et ses 12 000 habitants ou Timor Est, qui a obtenu son indépendance de l?Indonésie, il y a moins de dix ans. Dans pratiquement tous les cas, c?est l?impérieux besoin de gérer leurs propres affaires et la quête de leur dignité qui ont poussé ces peuples à se prendre en main et à rejeter des tutelles jugées pesantes et indignes, malgré les difficultés initiales, les contraintes de l?éloignement et la pauvreté de leurs ressources.
Mais M. Roussety se trompe, ce n?est pas l?indépendance en soi qui lui donnera les moyens de distribuer l?argent public à qui il veut. Il y aura d?abord sans doute moins de moyens. Il se garde de le dire aux Rodriguais. L?analyse de la situation économique de ces petits États indépendants révèle en effet un paysage désolé d?économies arriérées, basées sur une agriculture de subsistance ou de pêche, rarement de produits d?exportation. La plupart d?entre eux végètent dans la misère. Ceux qui s?en sortent possèdent des ressources naturelles ou ont su bâtir des industries de service, le tourisme, l?offshore financier.
À la manière dont il mène les affaires de Rodrigues, je crains que M. Roussety ne pousse davantage les Rodriguais dans la dépendance et l?assistanat. Ce n?est qu?en motivant les Rodriguais à produire davantage, comme ils savent le faire, dans l?agriculture, la pêche et l?artisanat, qu?on justifiera leur revendication.
Encore que la voie de l?indépendance, si elle apparaît comme une évolution naturelle dans le temps, n?est pas une fatalité. S?il existe des micro-États plus ou moins viables, il y a aussi dans le monde une bonne centaine de petits territoires toujours placés sous la souveraineté d?autres entités. Beaucoup sont des petites îles ou des fédérations d?îles situées dans le Pacifique et les Caraïbes. Elles ont adopté diverses formes de gouvernement qui leur offrent parfois une large autonomie dans la gestion de leurs affaires, mais leur conservent la protection et la solidarité d?un État plus grand.
Il appartient maintenant au chef commissaire de préciser ses intentions. Il est difficile de mettre une menace de sécession sur le compte d?un « chantage » ou d?un dérapage verbal. Si tel est le cas, M. Roussety est un irresponsable. Si, en revanche, il confirme son ambition politique, il devra être traité avec considération par un État respectueux de ses obligations. La déclaration des Nations unies relative aux territoires non autonomes demande aux puissances administrantes « d?assurer, en respectant la culture de la population en question, leur progrès politique, économique et social? » La question du progrès politique de Rodrigues est désormais posée.
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