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au gré de l?eau vive

5 mars 2005, 00:00

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Et au milieu coule une rivière. Rien à voir avec le scénario de Robert Redford. Lundi, le ?National Environment Commission? décide d?amender le ?Local Government Act 2003?. Objectif : décentraliser l?entretien des rivières et autres canaux. Une décision prise à la suite d?un audit de la Police de l?Environnement.

Ameenah est en sueur. Les pieds dans l?eau glacée, la lavandière se liquéfie sous l?effet de la chaleur. Dos courbé contre la route de Canot, rien ne perturbe son tête-à-tête intense avec son paquet de linge sale. Tout à l?effort, elle ne nous a pas entendu arriver.

De grosses gouttes perlent à son front. Coulent le long de son nez, viennent saler ses lèvres. C?est le sel du labeur d?Ameenah qui frotte, brosse et décrasse les vêtements de sa famille dans ce canal de bord de route. Inconfortable dans son t-shirt troué et sa jupe trempée, Ameenah a hâte d?en finir avec la corvée de lessive.

Non, elle n?a pas le temps de parler. Tranquillement, nous nous asseyons sur le bord du canal en évitant soigneusement de nous poser sur les « ros lave ». Petit temps d?adaptation. Suffisant pour ne pas rater les minuscules poissons aux allures de têtard qui vont et viennent entre les pieds d?Ameenah.

Méthodiquement, elle jongle avec le bout de savon bleu, la bouteille de liquide lessive, la cuvette et la brosse. Volontairement, elle ferme les yeux sur les étiquettes de bouteilles de boissons gazeuses qui fleurissent au bord du canal.

Qu?est-ce qui pousse Ameenah, la trentaine, à quitter son cadre familial pour venir s?esquinter au bord de la route ? «Kont delo vinn boukou», confie-t-elle. Toutes les formes d?économie sont bonnes à prendre pour cette mère «ki travay dan zardin» tout en élevant seule ses deux enfants en bas âge.

Un souci d?économie qui fait écho à la nécessité de Shakuntala Devi Sahai. Accompagnée de deux de ses voisines, elle fait sa lessive à la rivière qui traverse Albion. Au-dessus de leur tête, la route, indifférente à leurs conditions de vie. Les yeux exorbités, un peu essoufflée d?avoir frotté du linge, Shakuntala ne cache rien de sa misère. «Nou res dan lonzer.»

Des maisonnettes de fortune qui abritent quatre familles d?Albion depuis une quinzaine d?années maintenant. « Nou finn fatige fer demars. » Trimballée de ministère en ministère, Shakuntala ne croit plus dans les promesses de l?administration.

Sa vie est comme celle de «sa» rivière. Pleine de rochers, certains pratiques, d?autres instables. Autour d?elle, deux enfants et un chien jouent à qui sera le plus mouillé. Junior ? le chien- plus qu?un compagnon,s est aussi une garantie de sécurité dans un lieu où il y en a peu. «Delo la fer tapaz ou pa tande si dimoun vini.»

Luchma est une de ces petites bonnes femmes de trois ans qui font plus que leur âge. Attachante et gaillarde, elle parle facilement aux étrangers. Echappant à la surveillance de sa mère, Luchma grimpe, pieds nus, les quelques marches qui séparent la rivière de la route. «Mo papa travay dan bis», nous dit-elle. Et les classes ? «Mo tro tipti pou al lekol», lâche-t-elle avec conviction.

Son joli rire de Luchma camoufle un dénuement criant. Celui de quatre familles vivant sans eau courante, sans électricité. Les longères n?étant pas pourvues de ces facilités de base, c?est au bord de la rivière que les familles ont trouvé refuge. «Nou fer tou la mem», avoue Shakuntala. Stupeur. «Nou bwar delo la tou.»

Intolérable cruauté du quotidien. Interrogée quant aux risques de maladies, Shakuntala, résignée, avoue : «Parfwa latet fer mal, zanfan gagn lafiev.» Mais les impératifs de la nécessité la poussent toujours du côté de la berge.

Intriguée par l?exubérance de Nishi, le petit frère de Luchma, nous posons une question à leur mère. «Bann zanfan pa finn al lekol zordi ?» Sans sourciller, elle nous répond du tac au tac : «Non zot malad.» Maladie du manque de moyens sans doute. De celle qui ne se voit pas physiquement mais qui ronge le tréfonds de l?âme. De la société.

S?il y a une certitude qui se dégage de notre tournée de quelques rivières, c?est leur place primordiale dans le quotidien. Si elles servent à décrasser le linge de nos compatriotes, elles ont elles-mêmes besoin d?un nettoyage urgent. Qui a envie d?aller pique-niquer au bord de la rivière Lataniers, à Port Louis ? Une berge aménagée certes, mais envahie par les immondices. Broussailles se sentant pousser des envies de jungle. Tas de cadavres de bouteilles en plastique. Le scénario est le même, qu?on soit sous le pont Bruniquel, à Baie-du-Tombeau ou au bassin bucolique de Solitude.

Pour combien de temps encore Rajiv pourra-t-il venir pêcher des tilapia dans le canal qui borde le bassin de Solitude ? Déjà la peur de la bilharziose ? maladie provoquée par un ver parasite des rivières, conduisant à l?émission de sang par les voies urinaires ? réduit ses visites. Il ne vient plus qu?une fois la semaine. Nous sommes tombés le bon jour. Celui où les poissons Oscar qu?il élève chez lui, auront du tilapia frais à manger.

Qui a envie d?aller pique-niquer au bord la rivière Lataniers à Port Louis ? Une berge aménagée certes, mais envahie par les immondices. Broussailles se sentant pousser des envies de jungle.

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