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Arafat meurt loin de ses terres
Né officiellement il y a 75 ans au bord du Nil, Yasser Arafat est décédé hier à l?hôpital militaire de Percy, près de Paris, à des milliers de kilomètres des terres palestiniennes et sans avoir vu s?accomplir le rêve d?un Etat indépendant qu?il a incarné pendant 40 ans. Son état de santé s?était détérioré dans la nuit de lundi à mardi, et il était dans le coma depuis.
Confronté à des divisions au sein de son propre camp et ignoré depuis des années par les Etats-Unis, principal médiateur dans le processus de paix avec Israël, Arafat a progressivement vu s?éloigner les espoirs nés en 1993 des accords d?Oslo, garants de l?autonomie des territoires palestiniens. ? Arafat a fait passer notre peuple du statut de réfugiés ayant besoin de s?installer quelque part ou de recevoir une aide humanitaire à celui de peuple ayant des droits?, avait déclaré le ministre palestinien Nabil Chaas sur CNN.
Il rentre en juillet 1994 de son exil à Tunis pour prendre deux ans plus tard la tête d?une toute nouvelle Autorité palestinienne. Il est couronné en octobre 1994 par le prix Nobel de la Paix, partagé avec le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin ? assassiné par un juif ultranationaliste en 1995 ? et l?ancien ministre des Affaires étrangères, Shimon Pérès.
Son rêve, celui d?un Etat palestinien, semble prendre forme peu à peu. Mais en 2000, un sommet destiné à trouver une formule susceptible de permettre l?établissement de cet Etat dans les territoires occupés par Israël s?effondre, entraînant dans son sillage une nouvelle intifada contre l?occupation israélienne. Accusé d?encourager les violences, Arafat nie, mais se trouve confiné depuis dans son quartier général de Ramallah.
Dès lors, le président palestinien ?ne peut pas même pas respecter les prescriptions de son médecin?, écrit le journaliste israélien Amnon Kapeliouk dans sa biographie ?Arafat l?irréductible? (Fayard). ?Ces conditions de vie ne sont pas sans répercussion sur la santé du leader palestinien.? Il parvient pourtant dans une certaine mesure à déjouer les efforts de Washington visant à l?isoler, sortant vainqueur à deux reprises des luttes d?influence avec les Premiers ministres réformistes nommés sous la pression des Etats-Unis.
Intifada contre l?occupation israélienne
Il semble toutefois impuissant face aux manoeuvres d?Ariel Sharon, qui veut mettre en oeuvre un plan de retrait unilatéral de la bande de Gaza ayant pour contrepartie de confirmer la présence israélienne en Cisjordanie. Dernière étape marquante d?un processus de paix vacillant, la ?feuille de route? approuvée par toutes les parties et détaillant les mesures qu?elles doivent prendre pour aboutir à la création à l?horizon 2005 d?un Etat palestinien semble remisée, même si l?Etat juif s?en défend.
?C?est lui le ciment qui tient ensemble tous les Palestiniens. Si quelque chose devait lui arriver, il n?y aurait plus de ciment?, estimait ainsi avant l?annonce de son décès l?analyste palestinien Ali Djarbaoui. Pour ses admirateurs, Arafat, de son nom de guerre Abou Ammar (Père de la construction), est un phénix qui a survécu à un nombre étonnant de complots et de tentatives d?assassinats, ainsi qu?à un accident d?avion en Libye, et surmonté plusieurs expulsions, en 1970 en Jordanie et en 1982 au Liban.
Découragé par la défaite arabe, il envisage de quitter la région puis se ravise. Il est élu en 1952 président de l?Union des étudiants palestiniens, poste qu?il met à profit pour nouer des contacts politiques. Après avoir combattu un temps du côté égyptien lors du conflit de Suez en 1956, il commence à envisager une résistance palestinienne indépendante. En 1958, avec des camarades, il fonde la première cellule du Fatah, qui préconise la lutte armée contre Israël.
En juillet 1968, le Fatah rejoint l?OLP (fondée en 1964), dans la foulée des combats de la ville frontalière jordanienne de Karameh, lors desquels Arafat, dont les hommes sont soutenus par les forces jordaniennes, accède au rang de symbole de la lutte nationale palestinienne contre l??ennemi sioniste?.
L?année suivante, le Conseil national palestinien (CNP, parlement en exil) élit Arafat président de l?OLP, décision qui reflètera une domination durable du Fatah sur la centrale palestinienne. Après la bataille de Karameh, la présence de combattants palestiniens sur le sol de Jordanie devient embarrassante pour le roi Hussein.
Les troupes jordaniennes les attaquent. Deux mille Palestiniens sont tués en 1970 durant le ?septembre noir?. Arafat fuit vers le Liban pour continuer le combat. Il doit partir en 1982 au terme d?une attaque tous azimuts contre son fief de Beyrouth-Ouest. Tunis accueille alors le siège de l?OLP.
Le 15 novembre 1988, à Alger, Arafat annonce la création d?un Etat palestinien avec Al Qods (Jérusalem) pour capitale, mais, parallèlement, rejette publiquement toutes formes de ?terrorisme? et reconnaît à Israël le droit à l?existence ? ce qui, aux yeux des Etats-Unis, permet l?établissement d?un dialogue avec Washington. En avril de l?année suivante, Abou Ammar est confirmé à la présidence de cet ?Etat? aux terres toujours occupées. Quelques semaines plus tard, il déclare caduque la charte de l?OLP.
L?effondrement du bloc communiste va peu à peu amener le chef de l?OLP à composer plus encore. Fin 1991, la dislocation de l?URSS ? qui se voulait le champion de la cause arabe, finançait et armait les mouvements anti-israéliens ? ajoute à cette atmosphère nouvelle. En octobre 1991, dans le cadre de la délégation jordanienne, des Palestiniens prennent part au lancement du processus de paix proche-oriental. En 1996, il est élu président de l?Autorité palestinienne. Celui qui aimait répéter qu?il était marié à la cause palestinienne a surpris en épousant, en 1992, une Palestinienne chrétienne, Souha Taouil, qui lui a donné une fille en 1995.
PORTRAIT :
Le catalyseur
Grand, brun, le teint blême, le regard à la fois aigu et doux, une large bouche ourlée de lèvres gourmandes, toujours entrouvertes sur des dents éclatantes, l?allure débonnaire, le leader de l?OLP n?évoque guère, pour qui le rencontre, le redoutable guérillero que d?aucuns imaginent derrière ses perpétuelles lunettes noires, qui accentuent l?aspect peu engageant d?une barbe de plusieurs jours. Quant à sa tenue d?aspect martial - keffieh noir et blanc des fedayins, tunique Mao kaki, revolver à la hanche, bottines de crêpe, - elle contribue, dit-on dans son entourage, à lui donner une ?prestance révolutionnaire?, et, ajoutent certains, ?l?aide à vaincre une certaine timidité?. (...) Il n?a rien de son bruyant prédécesseur -à la tête de l?OLP, Ahmed Choukeiri-. Piètre orateur, il déteste les envolées théâtrales et se montre en toute circonstance discret, pondéré, pragmatique. On le prend un moment pour un guérillero de salon, inoffensif, en quête d?un rôle qui lui permette de sortir de la clandestinité du maquis pour siéger autour d?une table de conférence. Or il se révèle une tête politique à l?occasion de la guerre civile jordano-palestinienne de 1970. Son autorité était alors contestée, et par les organisations palestiniennes rivales qui l?accablaient pour ses prises de position attentistes et sa ?complaisance? envers les régimes arables de droite, et par les gouvernements ?frères?, qui lui reprochaient de se laisser déborder par les groupuscules extrémistes, à tel point que ceux-ci avaient engagé, malgré lui, l?épreuve de force contre l?armée de Hussein. Pour toute réponse, Arafat s?est employé à ?tirer sa force de sa faiblesse?, selon le dicton arabe. Tout en reconnaissant les abus dont les organisations rivales du Fath s?étaient rendues responsables, il prend quand même fait et cause pour ces dernières mais s?impose à la fois aux gouvernements arabes comme l?interlocuteur le plus valable, parce que le plus pondéré et le moins démagogue. Il ne se réclame pas, en fait du marxisme-léninisme : c?est un musulman pratiquant et sobre, qui jeûne tout le mois du ramadan. Dans l?épreuve du ?septembre noir? de 1970, il est apparu comme une sorte de catalyseur de tous les courants politiques et idéologiques qui animaient la révolution palestinienne.Son habileté a toujours été de jouer les gouvernements arabes les uns contre les autres, sans jamais s?inféoder à l?un d?eux, au risque de se voir privé pour un temps des subsides indispensables à la guérilla. S?il a su, pour le plus grand profit de la cause de l?OLP, exploiter les contradictions inter-arabes, tout en prêchant, et avec quelle ferveur, ?l?unité des rangs face à l?ennemi commun, Israël?, Arafat n?a jamais accepté de cautionner une action disciplinaire destinée à mettre de l?ordre au sein de la résistance. Non qu?il refuse, comme il dit, d?endosser l?impopularité, mais il estime qu?une ?cassure? de la résistance serait plus grave par rapport aux objectifs stratégiques de celle-ci que les conséquences d?une faute dont se rendrait coupable un groupuscule égaré, ?ou qui veut faire parler de lui?. Cette faiblesse calculée lui fut souvent reprochée ; elle l?a en fait aidé à neutraliser un certain nombre de ses détracteurs. En fin de compte, si contesté soit-il par la frange ?extrémiste? de la résistance, il s?est révélé progressivement comme le leader le plus qualifié pour défendre la cause des Palestiniens.
Edouard SAAB
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