Publicité

André Masson : Nous,les tâcherons de la mémoire

3 mars 2008, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Pour rappel, en ce début de mars, un texte d?anthologie d?André Masson qu?on peut certes écourter pour qu?il entre dans l?espace imparti mais que nous devons seulement recopier et nous en imprégner le c?ur. Il reçoit la lettre d?une maman, se retrouvant seule. Ses enfants ont choisi l?exil. Chaque jour, assise près de la fenêtre, elle attend le facteur qui ne lui apporte pas des lettres non écrites. Elle prie André Masson d?écrire quelque chose sur ce silence, sur cette absence, pour toutes les mamans qui attendent en vain. Elles comprendront «surtout si c?est poétique... car la poésie soulage». Il lui présente ses excuses pour son retard à agréer cette féminine et maternelle requête : «Je n?écris que sous le choc d?une impulsion.» Il lui tend donc son «morceau», lui «l?avorton ? blanc encore» de «toutes les poésies pensables et imaginables». A toutes les mamans donc, dont les enfants sont morts ou partis...

«Nous sommes routes de nos pèlerinages. Inventeurs de notre charité sans manteau... A nous, les tâcherons de la mémoire, revient le dur privilège de nous souvenir. En nous, se mêlent ceux qui sont partis (toi mon père, toi ma mère, toi Loys et toi ma petite fille, Clotilde) et ces vivants dont nous sommes séparés, plus vivants peut-être en nous qu?en eux-mêmes et que nous ne reverrons plus en leur enveloppe de chair...»

«Prenons notre parti. Collectionnons les absences... Faisons semblant d?être présents alors que nous sommes ailleurs... pour que la désespérance ne s?empare pas de nous, si souvent démissionnaires de nous-mêmes... Il nous faut être deux fois forts : pour les autres c?urs meurtris et pour le nôtre, meurtri de leurs meurtrissures...»

«L?on s?entend avec les défunts. Au moins savons-nous que les tombes ne s?ouvrent pas. Dans l?histoire humaine, il n?y a qu?un seul Lazare... L?Eternité ne l?avait pas encore changé. A nous, ne restent que les inscriptions malhabiles dans le marbre, la pierre, le béton des pauvres, entre deux roses... Tous d?ailleurs, comme nous-mêmes, en instance de Grand Départ. Vivants séparés de nous par le temps et l?espace. Pourtant habitants d?une seule terre. Ils nous font davantage sentir le vide laissé par l?absence... Leur téléphoner ? Les conversations hâtives accentuent l?impression de séparation. Leur écrire ? Le mot n?est pas regard. Et c?est par leur regard seul que l?on trouve, irradié, le raccourci de l?amour.»

«Je la connais la diaspora des c?urs. Je m?en suis fait une philosophie. Mes cercueils, je les porte ouverts, fleuris de souvenirs... La philosophie de la séparation, je la pratique depuis une décennie. Elle est aussi simple que douloureuse. Le monde est devenu trop étroit pour que s?épanouissent les familles. Partout, les liens se rompent. Il faut partir. Il est nécessaire que le père et la mère... voient se défaire, sous leurs yeux,... les enfances qu?ils protégeaient, ces portraits d?eux-mêmes. Ni l?un, ni l?autre n?ont le droit de garder près d?eux, ce fils devenu homme, cette fille, devenue femme, fleurette d?hier, fleur d?aujourd?hui. Ces enfants toujours trop aimés, ne savons-nous pas qu?ils sont sacrifices que nous préparons ?... Nous n?avons pas vu qu?en grandissant, nos enfants se séparent de nous. Leur personnalité se développe hors de notre portée. Leurs raisonnements ne sont plus les nôtres. Ni leurs amours. Leur enfance s?évanouit. Un monde nouveau leur apparaît. Notre univers leur devient étranger. Série de petites morts, de petites résurrections, à longueur de mois, d?années...»

«Les désirs de l?homme le définissent... Il sait poser une limite à son imagination. Il sait le ciel pas toujours bleu. Des aubes radieuses cachent des tempêtes... L?homme sait qu?il rêve... L?enfant, lui se rêve. Il ne peut se procurer une navette spatiale... Il s?en imagine une... L?homme se condamne... S?impose des contraintes. Renonce à l?impossible. L?enfant vit d?impossibles. Le kaléidoscope est l?image de sa vie... Très tôt, il commence à s?absenter de la famille.»

«Demain sera la séparation définitive... Suivie de la fidélité des premières lettres... Que le silence recouvre bien vite... L?inquiétude de ne pas savoir ce qui se passe, là-bas... L?absence des vivants nous est encore plus cruelle que celle des défunts. Qui dira jamais nos appels égarés, nos désespoirs pas hurlés ?... Qui comptera les lettres non reçues car non écrites ? Nos amoureuses patiences à l?ombre mouvante du souvenir ?... Je ne sais rien de plus douloureux : l?on est soi tout en étant l?autre.»

«Que faire ? Se résigner ? Le mot sent la démission. Faire acte d?abnégation. Ecrire à ceux qui ne répondent pas. Peupler nos absences de nos fantômes... Difficile ascèse du c?ur et de l?esprit. Du moins, nous empêche-t-elle de mourir infidèles à nous-mêmes. Triomphons de nos déserts. Aimer vraiment, c?est aimer pour rien.»

A connaître par c?ur.

Publicité