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ALIX LE JUGE entre hiératisme et vertige

15 mai 2004, 20:00

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Précisons, pour ceux qui n?ont pas su s?offrir le privilège et le rare plaisir de voir assemblées dans un même lieu une quarantaine de ses ?uvres, que ce peintre-philosophe y a exposé plusieurs genres de peintures. Les premières, les contemplatives, montrent des roseaux pensants, autrement dit, des hommes et des femmes, bien en chair, mais perdus dans leur rêve, ou plus exactement tendus de tout leur être pour concevoir une destinée plus belle que la leur et qu?on devine béatifique à l?extrême. Malheureusement, il faut pouvoir être un roseau dépensant pour espérer se rendre acquéreur de tels chefs-d??uvre, représentant définitivement un temps fort dans l?histoire de la peinture mauricienne.

Nous sommes à peine descendus de l?Olympe ou des observatoires de ses créatures, qu?Alix Le Juge nous embarque à bord de barques à voile aussi fougueuses que des mustangs. Nous passons donc de l?hiératisme au vertige marin, sinon au mal de mer. Encore que, parfois, notre peintre nous offre charitablement l?opportunité et le ravissement de contempler ses voiliers, à l?ancre mais toutes voiles dehors, dans toute la beauté de l?opposition de leurs teintes contrastées.

Il y a les visages humains, qui ne permettent pas à leur créatrice de concilier l?intensité de la vie au-delà de la finition d??uvres réussies et le côté nature morte de toute ?uvre d?art achevée.

C?est beau une ville la nuit ! pourrait résumer à merveille une autre série de toiles. Le projet pictural apparaît toutefois bigrement plus ambitieux que la mélancolique constatation du beau Richard Bohringer. Grande peut, en effet, être la tentation quand, du haut du? Trou-aux-Cerfs, nous contemplons l?océan de lumières électriques s?étendant, la nuit, de La Vigie aux flancs de la chaîne de Moka et se déversant sur ce qu?on devine être, cachée derrière la montagne Orry, la cuvette portlouisienne. Mais comment peindre sur toile le scintillement de cette myriade de points lumineux ? Comment restituer les reflets glissants d?une dorure ou d?une argenture, sans tomber dans le « lécher » froid d?une publicité ou d?un académisme suranné ? Le photographe et l?imprimeur doués peuvent le faire. Le peintre aussi. Mais est-ce sa mission de continuer à faire ce que ceux-là réussissent si bien grâce à une technicité graduellement mise au point. Et c?est là où il convient de saluer plus particulièrement la réussite d?Alix Le Juge. Elle n?abandonne pas ni ne trahit

le figuratif. Elle le transcende. Elle lui donne une âme. Elle dégage son essence. Elle distille sa spécificité. Elle nous apprend à voir au-delà du réel.

C?est beau une ville pensante par une nuit de Divali, autrement dit tous les soirs, pour qui sait prendre de la hauteur mais ce ne sera jamais un Penseur de Rodin auquel s?apparentent définitivement les chef-d??uvre d?Alix Le Juge de Segrais.

La dernière série permet à notre exposante de s?affranchir davantage du figuratif pour glisser dans l?abstrait plus ou moins total. Elle pousse toutefois la charité à donner à ses abstractions artistiques des titres-références, précieuses balises pour visiteurs et contemplateurs.

Les critiques ne manquent donc pas, mais c?est l?artiste elle-même qui nous les fournit. En juxtaposant des ?uvres différentes, elle nous autorise à faire d?utiles comparaisons par la possibilité offerte d?affûter notre jugement esthétique et nos préférences. Il n?y aurait eu que certaines séries, y compris les gigantesques. C?est beau une ville la nuit, que nous aurions peut-être crié au chef-d??uvre. La juxtaposition nous permet d?avouer nos préférences, autrement dit, de confesser avoir moins aimé les visages et les espaces que les régates ou encore que ce chef-d??uvre qu?est Au bout de la nuit, un continent. Mais qu?y a-t-il de plus subjectif et de plus insignifiant qu?un jugement personnel ne valant que ce qu?il vaut, autrement dit : pas grand-chose.

Le mot exact demeure difficile à trouver quand on veut l?appliquer aux toiles que nous préférons. Alix Le Juge de Segrais atteint des sommets quand elle transmet à ses personnages l?intensité de ses pensées et de ses réflexions sur le sens de nos vies humaines. Nous les avons décrits bien en chair et en os. Ils sont musclés et pleins de vie. Nous avons cité à leur sujet Rodin. Nous aurions pu tout autant parler du peintre et du sculpteur Michel-Ange. « C?est hors sujet ! » peut s?écrier l?auteur. Elle a probablement raison. Nous refusons pourtant d?admettre nos torts. Son chef-d??uvre ainsi exposé ne lui appartient plus. Elle devient la propriété de qui peut le voir, de qui sait le voir, de qui sait voir du regard des êtres de chair et de sang qui l?animent.

Ce mot exact introuvable ou presque, pour qualifier ces chefs-d??uvre de pensée « regardant », tournée vers l?infini, sinon vers l?absolu, mesure la distance les séparant des Visages par trop figés. Dieu sait pourtant que les « Contemplatifs » d?Alix Le Juge sont « statufiés » sur ses toiles mais, comme le Penseur de Rodin, ce sont des statues pensant. Ils pensent donc, ils existent. Ils vivent et même intensément. Plus intensément que nombre de nos contemporains qui vivent idiots et qui mourront demain sans avoir développé la capacité de réflexion qui anime l?être humain et qui nous distingue de l?animalité. Qui mourront demain sans avoir jamais philosophé.

Comment alors ne pas avoir pitié de ces croyants débiles en quête de preuves irréfutables de l?existence incontestée de marrons résistants au Ce n?est pas au fond des cavernes, connues de longue date, que vous trouverez le gri-gri authentifiant une présence africaine? La preuve que vous cherchez dans vos profondeurs archéologiques, Alix Le Juge vous l?offre sur un tableau : nous devons grimper au sommet du Morne si nous voulons multiplier nos chances de retrouver notre continent perdu, si nous voulons revoir l?Afrique. Avant elle, Max Pol Fouchet avait dit quelque chose comme : « Il suffit d?un tam-tam pour que naisse l?Afrique. »

Mais à défaut de mot exact, nous retiendrons de l?exposition d?Alix Le Juge, un chef-d??uvre qui résume l?histoire de toute vie humaine. Au bout de la nuit, un continent. Au sommet de toute vie, la possibilité de rêver à une vie plus belle que la nôtre.

S?il n?y avait encore que l?hiératisme pensant. Il nous faut encore souligner le vertige que dégagent certaines marines ainsi exposées. Jeanne Gerval-Arouff nous a heureusement prévenus : Alix Le Juge est fille de capitaine au long cours et bon sang ne saurait mentir. Il se peut qu?elle soit le premier peintre local et un des rares sur la scène mondiale à pouvoir ainsi planter son chevalet sur un voilier de poche, par des inclinaisons de trente degrés ou plus, alors que tout autour tourbillonnent des vagues.

Même au repos, elle donne de la fougue à ses voiliers. À l?ancre, mais toutes voiles dehors, ils sont aussi beaux sur toile que des vitraux dont ils ont la luminosité et l?éclat parfois insoutenables. Blanches contre blanc est un autre sommet dans l?art de la composition et du contraste. C?est beau comme du Moorty Nagalingum. Mais un Nagalingum pouvant jouer sur davantage de registres et les registres bien différents les uns des autres. De quoi nous offrir une exposition mémorable.

<I>« Au bout de la nuit, un continent. Au sommet de toute vie, la possibilité de rêver à une vie plus belle que la nôtre »</I>

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