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Mohamed Mbougar Sarr: «La littérature, je ne sais pas, mais les écrivains ont une couleur de peau»

8 octobre 2022, 18:00

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Mohamed Mbougar Sarr: «La littérature, je ne sais pas, mais les écrivains ont une couleur de peau»

Une silhouette de sprinter pour un marathonien du dire. Mohamed Mbougar Sarr est à la fois généreux et précis dans ses réponses. Droit dans ses Stan Smith qui ont l’air neuves, c’est dans l’Est que le mène son destin littéraire. Il est le parrain de la seconde édition du Festival du livre de Trou-d’Eau-Douce qui fait place aujourd’hui et demain aux journées grand public.

(Hier, avec son éditeur Philippe Rey, Mohamed Mbougar Sarr a rencontré des élèves du Lycée des Mascareignes. Ananda Devi aussi était là). Vous racontez avoir lu Ananda Devi alors que vous étiez au lycée. Estelle étudiée au Sénégal ?
Elle n’est pas étudiée au Sénégal.

C’était un choix personnel ?
Oui, quand elle a eu le Prix des cinq continents (NdlR : en 2006 pour Eve de ses décombres), je l’ai lue. J’avais un professeur qui parfois se permettait de sortir des lectures imposées ou même habituelles du patrimoine littéraire sénégalais ou ouestafricain pour nous proposer des livres contemporains. A cette époque-là, j’avais lu Ananda sans savoir que des années plus tard, je la rencontrerais et qu’elle deviendrait une consœur dans l’écriture et une amie.

C’est fort, «amie».
En tout cas pour moi. Ne serait-ce que comme écrivain, je peux dire que c’est mon amie parce que j’ai lu ses romans et j’y trouve quelque chose qui me fait dire que je ressens de l’amitié. Entre nous, il s’est développé un lien amical.

Vous avez Ananda Devi pour amie, un éditeur Philippe Rey, qui est d’origine mauricienne, vous connaissez la littérature mauricienne ?
Je ne peux pas dire que je la connais, que je la maîtrise. J’ai lu quelques auteurs passés et présents.

Qui ?
Contemporain, hormis Ananda Devi, évidemment il y a Jean Marie Le Clézio, qui a des racines ici. Il y a Nathacha Appanah, Caroline Laurent qui a elle aussi des racines ici (NdlR : L’auteur de Rivage de la colère, qui parle de l’exil des Chagossiens est parmi les invités du festival). Barlen Pyamootoo que j’ai lu, Shenaz Patel. Parmi les plus anciens, il y a quelqu’un comme Edouard Maunick. De façon très étrange je n’ai jamais lu Malcolm de Chazal.

Avez- vous le sentiment que c’est une littérature sombre ? Une littérature de malaises ?
Pas tout le temps. Comme beaucoup de littératures postcoloniales, de littératures du Sud, c’est une littérature qui prend en charge la question de ce que l’on devient après la grande blessure coloniale et la grande domination. Cela se traduit par des livres aux thématiques assez graves, voire assez sombres, voire assez violentes. Ne serait-ce que chez Ananda Devi, toute son œuvre en est imprégnée. Mais aussi chez Nathacha Appanah. Il y a des exceptions. Quelqu’un comme Barlen Pyamootoo a une autre manière de parler de son rapport à Maurice, qui est un peu décalée et qui n’insiste pas tellement sur cette violence-là. Dans Whitman, c’est tout à fait autre chose, la question de la violence est là, mais elle n’est pas interne à Maurice.

C’est une littérature qui prend en charge l’héritage nécessairement violent des dominations, de la colonisation et des métissages. Les métissages ne sont pas toujours harmonieux. Même quand ils le sont, il y a derrière cette harmonie parfois des conflits silencieux et qui sous-tendent une société. Des conflits aussi bien entre communautés qu’entre classes sociales. Tout cela on le retrouve dans la littérature mauricienne, dans les quelques romans que j’ai lus.

Pour aborder le vôtre, Philippe Rey, votre éditeur, a déclaré que sur ses conseils, «La plus secrète mémoire des hommes» était passé des 700 pages initiales à 450 pages. Cela a-t-il été une souffrance pour vous ?
En ce qui me concerne, oui. C’est toujours dur de couper dans ce qui est déjà écrit.

Et de couper autant.
C’est pour ça que c’est un merveilleux éditeur Philippe, c’est qu’il voit très rapidement là où il est vraiment nécessaire de resserrer. Il ne le fait jamais simplement pour faire des économies ou arriver à des choses qui soient plus digestes. Ce sont des notes très argumentées, très liées à la dramaturgie du texte, à son avancée, à son rythme aussi.

A certains moments il m’a même conseillé – c’est rare je le concède – de développer certaines parties. C’était un projet beaucoup plus vaste que ça, quand cela l’a nécessité, il a suggéré, il n’impose jamais. Ce n’est pas dans sa nature ni personnelle ni professionnelle. Cela a donné de longues discussions…

Des bagarres aussi ?
On en a eu quelques-unes. Mais c’est un homme tellement délicat, compréhensif, qui suit tellement les auteurs et les accompagne dans leur projet. Sur deux ou trois épisodes on a un peu débattu. Je ne voulais pas enlever mais lui jugeait superflu.

Qui a eu le dernier mot ?
Sur un épisode j’ai eu le dernier mot et sur un autre épisode auquel je tenais beaucoup, il a eu le dernier mot. Il a eu raison, avec le temps.

Vous avez expliqué à des élèves du Lycée des Mascareignes (NdlR : lors d’un atelier, hier) que «La plus secrète mémoire des hommes» n’est pas un livre qu’on lit pour se divertir le soir. Vous avez conscience d’avoir écrit un livre qui n’est pas accessible à tous les lecteurs ? Par extension, est-ce que la littérature demande un effort au lecteur, aussi grand que celui de l’auteur ?
La littérature que j’aime, celle qui me touche demande un investissement du lecteur : en temps, en effort, en réflexion, en concentration. Cela ne veut pas dire que c’est la meilleure littérature, cela ne veut évidemment pas dire que c’est la seule littérature qui existe. Il y a autant de littératures que de lecteurs. Le choix est assez large pour que chacun aille vers la littérature qui l’émeut. On peut très bien lire pour se divertir…

Mais pour vous…
Pour moi, la lecture est aussi une expérience. Ce n’est pas qu’une simple activité pour passer le temps. C’est une expérience personnelle, intérieure. Pour cela, il faut qu’on plonge assez loin dans le texte, assez loin en soi.

En écrivant, je ne me suis pas dit : je vais écrire un livre exigeant, compliqué. Ce n’était pas un truc préformé. Le projet que j’avais s’est accordé à ma sensibilité et il a pris cette forme-là, qui est complexe. Mais j’en ai eu la preuve – Philippe en a parlé – cela a eu une relative reconnaissance commerciale. Je vois aussi des lecteurs très jeunes parfois qui arrivent à le lire. D’autres qui m’ont dit qu’ils ne lisent pas vraiment mais qu’ils ont lu La plus secrète mémoire des hommes. On peut y arriver. Tout est une question de l’effort qu’on déploie et le fait de ne pas avoir de préjugés. C’est simplement l’exigence que je me donne par rapport à l’écriture.

Le livre dans ce livre s’appelle «Labyrinthe de l’inhumain». Vous êtes-vous dit que le livre lui-même serait un labyrinthe ?
Si j’avais pensé le livre avant de l’avoir écrit, que j’avais un peu joué avec les nerfs du lecteur, il y aurait quelque chose de pas honnête. J’avais pensé évidemment qu’il y aurait une forme de correspondance entre Labyrinthe de l’inhumain et La plus secrète mémoire des hommes, mais je me suis dit que la forme labyrinthique devait émerger pendant l’écriture. Tout ce que j’essaie de dire c’est que je n’ai pas de plan, avant de commencer le livre. Je me suis laissé une réelle liberté. C’est ce qui donne le caractère, paradoxalement, labyrinthique.

Pour qui écrivez-vous ?
J’écris pour tout lecteur qui a la gentillesse, la délicatesse, l’intérêt de me lire. Ce lecteur peut être à peu près n’importe qui. Cela ne veut pas dire qu’il va aimer, que le livre est fait pour lui, mais j’écris pour ceux qui sont en train de me lire. C’est une relation de dialectique mutuelle. Le lecteur idéal n’est jamais préformé. Il est celui qui se forme au fur et à mesure.

Ce n’est pas ignorer toutes les questions politiques, de l’adresse, de mon pays d’origine que de dire que j’écris pour celui qui est en train de me lire. Il peut venir de n’importe où, du Sénégal comme de l’île Maurice.

Quand vous avez eu le Goncourt, on s’est empressé de rappeler que pile cent ans avant, en 1921, René Maran avait été le premier Goncourt noir. Est-ce que la littérature a une couleur de peau ?
La littérature je ne sais, mais les écrivains ont une couleur de peau. La question importante, c’est où est-ce que l’on place la valeur de cette couleur de peau ? Est-ce qu’il faut l’oublier ? Quand on écrit, l’idéal c’est qu’à un moment donné on oublie les origines particulières pour aller vers une résonance. Même si le point d’origine est très éloigné du nôtre. Cela ne veut pas dire être dans une sorte d’abstraction. Au contraire, parfois plus un livre est incarné, situé, plus il parle à toute personne qui serait ailleurs.

On ne peut pas gommer la couleur de l’écrivain, mais il y a toujours un moment où le travail de littérature doit aller au-delà des questions de couleur. Malheureusement, dans la sociologie éditoriale et dans les rapports de domination, il y a encore la question de la couleur qui joue encore un certain rôle.

Ce rappel historique vous a dérangé ?
J’imagine que le symbole était trop beau : pile cent ans. Certains se sont même dit que c’est pour ça qu’on m’avait donné le prix. Je n’y accorde pas tellement d’attention parce que peut-être que c’est simplement une gigantesque erreur, une coïncidence. On aurait tout aussi bien pu dire que c’est presque 30 ans après Patrick Chamoiseau. Toute la question est vraiment de savoir si le livre mérite ce prix, littérairement. Ce n’est pas à moi de répondre. C’est au lecteur de se faire son avis. Cela veut dire d’abord le lire et ne pas rester dans un discours assez superficiel.

On vous pose tout le temps la question : à quand le prochain livre ? Un an après pareille consécration, vous avez été sollicité de toutes parts, avez-vous eu le temps d’écrire ?
Pour l’instant, non. Ce n’est pas maintenant. On verra dans quelques années.

Vous prendrez dix ans ?
Il faut laisser le temps faire les choses. Le temps de la régénération est important. Je ne suis pas dans une course contre qui que ce soit.

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