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Sudhir Hazareesingh: «Si l’on fait des choix avec l’histoire cela devient de l’idéologie»
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Sudhir Hazareesingh: «Si l’on fait des choix avec l’histoire cela devient de l’idéologie»
L’historien Sudhir Hazareesingh enseigne depuis 32 ans au Balliol College, à l’université d’Oxford. Le mercredi 14 septembre, il était l’invité du musée intercontinental de l’esclavage, où il a présenté «Black Spartacus The Epic Life of Toussaint Louverture», son ouvrage paru en 2020.
À chaque fois que vous revenez, on vous demande quand est-ce que vous écrirez sur l’histoire de Maurice. Vous sentez la pression ?
Pression non, parce que les gens sont très gentils. Je suis toujours inspiré par Maurice. Cela a été le cas pour ce livre sur Toussaint Louverture. Les révolutionnaires haïtiens ont une sensibilité créole au sens littéraire : des gens qui se sont retrouvés tous ensemble et qui ont inventé quelque chose de nouveau à partir de principes de liberté et d’égalité. C’est, avec les nuances qu’il y a ici, tout le projet d’un mauricianisme que nous continuons à rechercher.
Quand Louverture dit qu’il veut la réconciliation, que toutes les communautés travaillent ensemble, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mon père (NdlR : Kissoonsingh Hazareesingh, premier directeur du Mahatma Gandhi Institute, auteur entre autres de A new history of Mauritius, 1989), à toute cette génération qui a fait l’indépendance. Avec le grand compromis au moment de l’indépendance, la minorité possédante a conservé tous ses acquis mais a perdu le pouvoir politique.
Elle contribue à financer le pouvoir…
C’est elle qui finance le pouvoir.
Donc l’a-t-elle vraiment perdu ?
Les possédants ne perdent jamais. Ils trouvent toujours les moyens de faire jouer leur influence. Le pouvoir, c’est aussi la symbolique. Nous avons une réelle démocratie. Mais elle est incomplète parce qu’on ne parle pas de manière approfondie de l’histoire, notamment de l’histoire de l’esclavage. Avec cette initiative de musée intercontinental de l’esclavage, nous pourrons creuser davantage les fondements de notre identité commune. Je suis très heureux de voir que c’est une initiative pleinement soutenue par le gouvernement. On souhaite lui donner le même rayonnement que l’Aapravasi Ghat qui reçoit 200 000 visiteurs par an. Mais, surtout, que ce soit un endroit où tous les Mauriciens se reconnaissent.
Vous voulez vous pencher sur l’histoire des résistances. Quel est ce projet ?
Quand on termine un livre, on regrette beaucoup de choses. On l’aurait presque écrit différemment. Une fois terminé le livre sur Toussait Louverture, où j’ai répété l’idée que la révolution haïtienne est la seule révolution d’esclaves qui a réussi, je me suis rendu compte que l’idée de résistance n’est pas du tout exceptionnelle. Partout où il y a eu des esclaves, il y a eu des mouvements de résistance. Cela va m’amener enfin à travailler sur Maurice, entre autres.
Mercredi dernier, on a posé la question : pourquoi est-ce qu’il n’y a pas eu de révolte à Maurice ? On devrait poser la question différemment : comment se sont manifestés les phénomènes de résistance ? Comment ont-ils été gérés par la plantocratie et les administrations coloniales ? À Maurice, on dit parfois – à tort – que les esclaves n’ont pas résisté alors qu’ailleurs ils l’ont fait. Ce n’est pas du tout le cas. La résistance est un phénomène universel. Quand les esclaves sont arrivés à Maurice au 17e siècle, il y a eu des résistances immédiatement.
Le marronnage est un phénomène que l’on retrouve presque partout, avec des particularités dans chaque lieu. À Maurice, la plantocratie était plus puissante, il n’y avait pas ce déséquilibre entre le grand nombre d’esclaves, comme à Saint-Domingue, et le petit nombre de planteurs et de militaires.
Il existe déjà toute une littérature sur le sujet puisée des archives, ici. Le travail de Vijaya Teelock par exemple, celui de Richard Allen, de mon ancienne collègue Meghan Vaughan (NdlR, Creating the Creole Island : Slavery in Eighteenth Century Mauritius, 2005). Ou encore Sophie White, une historienne d’origine mauricienne (NdlR, Voices of the enslaved : Love, Labor, and Longing in French Louisiana, 2019). Souvent on se plaint, à juste titre, de ne pas entendre la voix des esclaves. Elle a eu la belle idée d’aller voir dans les archives judiciaires. Au 18e siècle, de nombreux esclaves passaient par les cours de justice, dont beaucoup de femmes. Il y a des choses passionnantes à découvrir et redécouvrir.
«La Bourdonnais avait une manière très rude de traiter les esclaves et de pourchasser les marrons. Une fois que ces choses-là sont connues, si les gens veulent continuer à dire que malgré tout, c’était quand même un grand homme, d’accord.»
L’état de conservation de certains documents aux Archives nationales laisse à désirer.
Comme tous les chercheurs qui travaillent dans les archives, on croise toujours les doigts. Cette année, c’est le bicentenaire de l’exécution de Ratsitanane. Aux archives britanniques, il y a l’intégralité de son procès, un gros volume d’au moins 1 000 pages. Certaines pages sont assez fragiles. C’est un problème général.
Avec Ratsitanane, l’une des hypothèses fondamentales que je vais essayer d’avancer c’est que les phénomènes de résistance ne reposent pas uniquement sur un seul lieu, une seule source. Il y a toujours des influences internationales, transnationales. Dans le cas de Ratsitatane, c’est un prince malgache…
Prince, fils d’un conseiller du roi, général de l’armée, qui était Ratsitatane ?
On ne sait pas. Il faut travailler un peu plus dessus. La question fondamentale c’est : est-ce qu’il voulait vraiment renverser l’esclavage ou est-ce qu’il a été manipulé ? Les Anglais l’ont amené parce qu’ils avaient des liens particuliers avec son oncle. La manière dont l’affaire a été représentée par les autorités traduit la terreur que les colons et les Anglais avaient de toute tentative qu’ils jugeaient subversive. Les colons, les administrateurs, ceux qui ont mené Ratsitatane à sa triste fin avaient clairement l’exemple d’Haïti en tête. C’est pour cela que l’on ne peut pas étudier la résistance d’un seuil point de vue, en écrivant seulement sur Maurice.
Vous avez écrit sur le mythe gaullien, Napoléon et Toussaint Louverture. Les hommes de pouvoir vous attirent ?
Ce qui m’a intéressé c’est d’une part, comment ils exercent le pouvoir et arrivent à transformer les choses. Ce qui m’intéresse surtout, c’est leur capacité à représenter les aspirations du peuple. C’est ça un vrai leader charismatique. Il ne fait pas les choses pour luimême. Il représente quelque chose de profond dans l’imaginaire de son peuple.
Napoléon a été cela. Après il est devenu un dictateur. La légende de Napoléon – c’est la thèse de mon livre – repose sur les grands principes de la révolution française bien que Napoléon ait trahi ces idéaux à partir de 1805-6. Mais sa légende est républicaine. De Gaulle devient à un certain moment un dirigeant autoritaire, presque un dictateur, mais ce n’est pas le De Gaulle de la légende. Celui de la légende qui continue d’inspirer les Français, c’est l’homme de la résistance, l’homme qui a libéré la France des nazis. C’est un héros républicain.
C’est la même chose avec Toussaint Louverture. On peut contester certaines des choses qu’il a faites mais les grandes lignes de son action politique reposent sur les grands principes : libérer son peuple de l’esclavage, unir les peuples noirs, des gens d’origines diverses qu’il voulait faire travailler ensemble. Vous vous rendez compte ? Un dirigeant noir qui arrive au pouvoir à la fin du 18e siècle et qui dit aux anciens propriétaires d’esclaves : «Il y a une place pour vous si vous acceptez le principe de l’égalité.» C’est ça le lien entre ces grandes figures.
Ces trois figures accompagnent aussi votre transition d’historien vers des études post-coloniales ?
C’est vrai. Au début je m’intéressais surtout à la politique nationale française. Je me suis rendu compte que les grands principes de la révolution française avaient été appliqués en France mais qu’il y avait un problème dans les colonies. C’est comme ça que j’ai rencontré la figure de Toussaint Louverture.
Dans toutes les sociétés où il y a eu l’esclavage et le colonialisme, on parle maintenant de toutes ces choses de manière plus profonde. Ce n’est pas seulement d’histoire qu’il s’agit, mais aussi de réfléchir aux conséquences que ces phénomènes ont eues sur nos sociétés et à la manière dont on peut enseigner les choses de manière différente. À Oxford, nous avons des discussions où on s’écharpe un peu sur les grandes figures de l’époque coloniale. Il y a deux collèges à l’université d’Oxford où des étudiants ont demandé que des noms et des statues soient enlevés.
Faut-il déboulonner certaines statues ?
Au minimum, il faut donner une information complète sur ces gens-là. À Oxford, il y a la statue de sir Cecil Rhodes, un impérialiste devenu philanthrope. Il a laissé beaucoup d’argent à des institutions universitaires dont son ancien collège à Oxford, Oriel. C’est là que se trouve sa statue. Ce n’est pas à des gens comme moi de «statuer» si la statue de Rhodes doit rester ou tomber. Mais aux communautés concernées de s’exprimer. La ville d’Oxford doit intervenir.
Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que Rhodes l’impérialiste devenu philanthrope s’est racheté. Mais c’est un point de vue légitime.
On doit expliquer sur une plaque toutes les choses qu’il a faites. Ne pas avoir une vision tronquée de l’histoire et dire seulement qu’il a été un philanthrope en occultant ses opinions très controversées. C’était un raciste. Même ses contemporains à la fin du 19e siècle pensaient qu’il avait des opinions inacceptables. Il faut le rappeler.
Si une majorité dit qu’il faut enlever la statue, on l’enlève. On a enlevé des statues sans que beaucoup de gens ne s’en émeuvent quand Saddam Hussein a quitté le pouvoir. On a enlevé des statues quand le communisme est tombé en Europe de l’Est. Les gens qui se plaignent aujourd’hui en disant qu’enlever des statues c’est oblitérer l’histoire, on ne les a pas entendus se plaindre quand la statue de Lénine est tombée.
À Saint-Denis de La Réunion, il est question de déménager la statue de Mahé de La Bourdonnais.
Il faut expliquer que toutes les réalisations pour lesquelles il est si souvent célébré ont pu se faire grâce à une main-d’oeuvre esclave. Il avait une manière très rude de traiter les esclaves et de pourchasser les marrons. Une fois que ces choseslà sont connues, si les gens veulent continuer à dire que malgré tout, c’était quand même un grand homme, d’accord. Mais nous ne pouvons pas dire, nous ne voulons pas savoir, cela ne nous intéresse pas. Avec l’histoire on ne peut pas faire des choix, dire qu’il y a certaines choses que l’on veut savoir et d’autres que l’on veut ignorer. Cela, ce n’est pas de l’histoire, c’est de l’idéologie.
Décoration républicaine: l'historien n’a pas encore reçu la plus haute distinction de l’État
<p>Depuis la pandémie, l’historien est venu deux fois au pays. Mais il n’a pas encore reçu sa médaille républicaine. En 2020, Sudhir Hazareesingh a été élevé au rang de<em> «Grand Commander of the Order of the Star and Key of the Indian Ocean»</em>, la plus haute distinction de l’État. <em>«Je suis un peu embarrassé»</em>, avoue-t-il.<em> «À chaque fois que je reviens, je passe sous les radars.</em>» Il espère que ce sera chose faite en décembre prochain, lors de son prochain séjour à Maurice. <em>«Je suis bien honoré d’avoir cette médaille. Avec la levée des restrictions, les choses seront plus faciles.»</em></p>
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