Publicité
Rooben Canjamalay, marchand ambulant: «Cela fait 27 ans qu’on essaie de me chasser !»
Par
Partager cet article
Rooben Canjamalay, marchand ambulant: «Cela fait 27 ans qu’on essaie de me chasser !»
Ce n’est pas la première fois qu’on lui demande de plier bagage. Rooben Canjamalay, 52 ans, marchand ambulant qui a posé ses sacs depuis 27 ans dans les rues de Port-Louis, y est toujours revenu. Rencontre, alors que les colporteurs exerçant dans la capitale ont engagé un bras de fer avec les autorités.
Cela fait 27 ans que vous êtes marchand ambulant, dites-vous. Combien de fois vous a-t-on demandé de lev paké?
J’ai perdu le compte ! Aussi loin que je m’en souvienne, je n’ai jamais vraiment travaillé en paix. J’avais commencé à vendre des ceintures à la rue John Kennedy et même à l’époque, la police nous coursait. Il y a des moments où l’on nous tolérait et d’autres pas. Mais il a toujours fallu trasé. J’ai l’impression de vivre le même scénario à chaque fois, seuls quelques acteurs changent.
Pourquoi ne pas avoir changé de métier ?
Je ne peux pas. Je ne me suis pas réveillé un jour en me disant : «Tiens, je vais être marchand ambulant.» J’ai postulé pour divers jobs, dans plusieurs domaines, mais ma candidature n’a jamais été retenue. Il a bien fallu que je trouve un moyen pour survivre et nourrir ma famille.
Puis, au fil des années, je me suis habitué à faire ce travail, je ne sais rien faire d’autre. C’est prenant et je n’ai pas eu le temps de suivre une formation pour faire autre chose.
A 52 ans, vous pensez qu’il m’est possible d’aller faire autre chose? Que se passera-t-il si nous ne trouvons pas de solution? J’ai deux fils. L’un étudie et l’autre est marchand, comme moi. Il a dû le devenir pour les mêmes raisons que moi, d’ailleurs ; sa candidature n’a été acceptée nulle part. Si le gouvernement ne veut pas nous laisser travailler, qu’il nous propose une alternative correcte.
Remontons le temps. Lorsque vous avez commencé dans les années 80, quelle en était la situation?
A l’époque, nous n’étions qu’une dizaine à travailler au niveau de la rue John Kennedy. J’ai toujours vendu des ceintures, il y en avait d’autres qui vendaient des montres. Ensuite, au début des années 90, il y a eu l’apparition des ustensiles de cuisine. Je prenais mes ceintures et je marchais, j’allais vers les clients. La police nous chassait, mais les officiers étaient nettement plus flexibles. La situation n’a pas beaucoup évolué pendant pratiquement une décennie. Et puis, il y a une dizaine d’années, j’ai moi-même assisté à la croissance du nombre de colporteurs. Les marchands de vêtements ont commencé à habiller les rues ! Les policiers étaient toujours à nos trousses, mais ils continuaient à faire preuve d’humanité. C’est à cette époque que les interdictions ont vu le jour et avec elles, les négociations, indépendamment des gouvernements et des municipalités qui se sont succédé.
Cela en fait des années de négociations…
Depuis presque 20 ans, on nous menace, on nous propose des moratoires, des solutions «temporaires» sans pour autant trouver une solution. Mais personne, jusqu’ici, n’avait fait preuve de si peu d’humanité à notre égard.
Et que répondriez-vous à ceux qui disent que vous êtes des «envahisseurs», que vous bloquez la route, que vous êtes une plaie pour les automobilistes qui peinent à circuler?
Au début, on faisait attention, on ne voulait pas gêner le passage, que ce soit pour les piétons ou pour les voitures. Nous étions des marchands vraiment ambulants, l’on sillonnait les rues. Mais petit à petit, les tables ont fait leur apparition. J’avoue que certains exagèrent, mais il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier. Moi, je me balade toujours ici et là avec mes ceintures. Et, au lieu d’être si dures, d’avoir recours à l’interdiction, les autorités auraient pu mettre en place des réglementations plus fermes.
Vous pensez sérieusement que cela aurait servi à quelque chose?
Parce que vous pensez sérieusement que cette interdiction servira à quelque chose?
Bon d’accord, on n’a jamais trouvé de solution viable. A qui la faute?
A chaque fois qu’un projet a été proposé, il a été abandonné. II y a eu le Hawkers’ Palace, l’aménagement des rues, j’en passe et des meilleurs. Là, on parle de la rue Decaen, de la place de l’Immigration; il y a là comme un air de déjà-vu. Cela fait dix ans qu’on nous en parle. La dernière fois, c’était sous le gouvernement PTr-MSM. La municipalité avait validé l’idée mais par la suite, le ministre des Collectivités locales d’alors avait repris ce site de la municipalité. Pourquoi? On ne sait pas.
Et puis, lundi dernier, sans même essayer de négocier, ils ont saccagé les étals. Même si, encore une fois, il ne s’agit pas d’une première. En 2012, la police avait fait la même chose. Une année durant, la situation était tendue. Ça m’a rappelé mes débuts. Je courais avec mes articles sur les bras aussitôt que les policiers apparaissaient.
Si vous avez tenu si longtemps malgré tous vos déboires, c’est que le «business» doit quand même être bien lucratif, non?
Non. Il y a des jours où nous ne vendons rien. Il est vrai qu’au début, à la fin des années 80, il y avait moins de marchands et nous nous en sortions mieux. Mais hormis l’absence de concurrents, la situation économique était nettement meilleure. Les gens avaient de l’argent et le dépensaient plus facilement qu’aujourd’hui. Le taux de chômage n’était pas aussi alarmant. De plus, les gens voyageaient beaucoup moins en voiture, ce qui augmentait le nombre de nos clients potentiels.
Pour en revenir à votre question, l’idée reçue selon laquelle les colporteurs sont très riches est totalement fausse. Evidemment, il y a quelques importateurs qui ont des «jockeys» mais ils ne sont pas nombreux.
Tout cela nous ramène au même problème. Vous opérez toujours dans l’illégalité…
Oui, mais je n’ai pas le choix ! Vous vous souvenez des inondations du 30 mars 2013? Je pense que sans les marchands «illégaux», comme vous dites, le bilan quant au nombre de victimes (NdlR, 11) aurait été plus lourd. C’est nous qui avons aidé les passants lorsque le niveau de l’eau a subitement commencé à monter. Nous nous sommes organisés pour que les gens rejoignent le premier étage du bâtiment en face de Winner’s.
Et si les marchands ambulants et les autorités ne parviennent pas à un accord, à quel acte héroïque aurez-vous recours?
Je ne sais pas. Après 27 années passées à travailler dans les rues, je ne pense pas que je pourrai faire grand-chose d’autre. Je ne comprends pas pourquoi on nous a tolérés pendant tout ce temps pour nous chasser alors que le plan de relocalisation était sur le point d’être finalisé.
Publicité
Publicité
Les plus récents