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« Il faut traiter avec les lobbies sans devenir leur paillasson »
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« Il faut traiter avec les lobbies sans devenir leur paillasson »
Quand le Parti travailliste était dans l?opposition, il a critiqué le « Voluntary Retirement Scheme » (VRS). Arrivé au pouvoir, il encourage sa deuxième phase. Êtes-vous de ceux qui croient que des pertes d?emploi massives dans le sucre sont inévitables ?
Je me demande sincèrement s?il faut autant de suppressions d?emplois. Et j?en reviens aux chiffres qui ont servi de base à ces décisions. On dit qu?il faut réduire les coûts de production et être davantage efficients. Là, je suis entièrement d?accord. Mais sur quelles données va-t-on se baser pour juger ? Et que comprend-on par coûts de production ? Y inclut-on les salaires de Rs 200 000 ou Rs 500 000 par mois, le chauffeur pour l?épouse et les enfants, l?école payée ? On ne nous l?a pas précisé ! Il n?y a pas de statistiques claires et transparentes sur lesquelles ce gouvernement et le précédent ont pu se baser pour prendre ce type de décision.
Ils se basent sur le rapport Landell Mills, qui semble faire autorité?
C?est la source de tout. De la Multi Annual Adaptation Strategy (MAAS) de ce gouvernement et de l?Accelerated Action Plan (AAP) du précédent. Mais qui nous dit que les chiffres qu?avance ce rapport sont les bons ? Il a été soumis à la Mauritius Sugar Authority (MSA), mais Landel Mills est le consultant de la Mauritius Sugar Producers?Association. Il présente donc le problème sous un certain angle.
Et la MSA ne devrait pas avaler tout ce qu?on lui soumet. C?est un organisme public qui aurait dû poser des questions et demander que l?industrie justifie les chiffres avancés par Landel Mills. Je ne suis pas du tout satisfaite du travail de la MSA. On devrait la fermer !
Le « Sugar Industry (Amendment) Act » a donc été voté sur des fondements erronés mardi ?
Je ne sais pas si les bases ne sont pas correctes. Elles le sont peut-être, mais nous n?avons pas assez d?éléments en main pour juger de la justesse des chiffres avancés.
Aurait-il alors fallu attendre avant de voter le « SIE Act » ?
Il n?y a pas eu de vulgarisation des objectifs de cette loi. Ce gouvernement et le précédent ont fait dans la continuité et dans l?empressement. Mais concrètement, on fait quoi ?
Il est important que le rapport de Landell Mills circule. Que les syndicats, les petits planteurs et tous ceux qui se sentent concernés, parlementaires ou journalistes, l?analysent. On aurait dû prendre trois mois pour en parler lors de débats, de causeries, d?émissions de radio et de commentaires dans la presse.
Les syndicalistes auraient apporté leur point de vue et il y aurait eu confrontation d?idées. Une fois cet exercice effectué, le gouvernement aurait agi comme arbitre et aurait établi sa politique en fonction des différentes possibilités mises au jour. J?entends certains nous lancer qu?on leur interdit de faire des profits. Mais il y a une différence entre faire des profits et devenir des rentiers qui ne fournissent aucun effort. C?est ce que certaines personnes s?apprêtent à faire.
Ne vous rendez-vous pas compte que chaque gouvernement finit par céder au « lobby sucrier » ?
Il faut traiter avec les lobbies sans devenir leur paillasson. Dans tous les pays, il y a de puissants lobbies économiques. Il existe des études du Massachusetts Institute of Technology qui démontrent que des groupes économiques puissants accaparent le pouvoir en devenant des « kleptocrates ».
Ailleurs, les institutions marchent, la société civile est beaucoup plus forte, la presse dénonce plus vigoureusement ce genre de pratique. Il y a ainsi un contre-pouvoir. Si ce dernier n?est pas assez fort, c?est la « kleptocratie » qui gagne, et c?est ce qui se passe à Maurice.
Que ce soit dans la MAAS ou le SIE, les très petits planteurs semblent être les oubliés. Que faire pour eux ?
Il faut leur dire la vérité. Il est fort probable que les petits planteurs qui n?ont qu?un ou deux arpents ne pourront pas être partie prenante de l?industrie de la canne. Par exemple, ceux qui ont un arpent de terre paniquent. Ils ne savent même pas quelle est la première étape pour changer de filière. On les accompagnera pour d?autres cultures adaptées au contexte local. Des solutions doivent exister, mais il faut leur dire la vérité sans les effrayer au point qu?ils abandonnent leur terre, ce qui ne serait pas bien pour le pays.
Dans la MAAS, il n?y a rien pour les petits planteurs. Si certaines choses sont venues s?y greffer, c?est parce que les petits ont élevé la voix. Alors quand on parle de consensus autour de la MAAS, c?est archifaux. Les gens n?ont pas eu l?occasion de repartir avec elle pour l?étudier, puis revenir vers le gouvernement avec d?autres suggestions.
Vous avez dénoncé le volet énergétique de la réforme, qui n?est pas contenu dans le « SIE Act » mais dans la MAAS. Pourquoi ?
Nous allons nous lier avec les centrales thermiques à charbon. Mais les technologies comme l?énergie solaire finiront par coûter moins cher. Aujour-d?hui, fabriquer un KW/h d?électricité avec le soleil coûte environ Rs 8,25 alors qu?avec le charbon, il faut Re 1,65. Nous sommes un pays ensoleillé. Si demain le prix de l?utilisation de l?énergie solaire arrive au même niveau que celui du charbon, que fera-t-on ? Je suis perturbée par le fait que la Commission européenne donne son aval pour ce type de décision ici, alors qu?en Europe, on a déjà établi les échéances pour une plus grande utilisation des énergies solaire, éolienne et marémotrice. On réagit par panique en prenant des décisions irréfléchies sur le long terme.
Ce que vous dites remet en cause l?existence des « Independent Power Producers » (IPP), qui vendent leur électricité au Central Electricity Board?
L?ancien gouvernement a permis cette chose monstrueuse qu?est la centrale de charbon de St-Aubin. Et voilà celle de Savannah qui arrive. Tous les pays du monde peuvent, certes, faire des erreurs, mais il existe des moyens de se réorienter. Nous pouvons ainsi laisser fonctionner ces centrales, puis les fermer progressivement. Puisqu?elles sont nocives et représentent une vraie menace pour la santé publique, il faut s?en débarrasser, comme en Europe.
À Maurice, vous préconisez donc de mettre les centrales au rancart avant même qu?elles n?amortissent leur investissement?
Quelle est l?alternative alors ?
À vous de le dire !
Si on doit perdre de l?argent, qu?il en soit ainsi, plutôt que de faire courir un risque sanitaire au peuple mauricien.
Le gouvernement peut-il seule-ment tenir ce discours au moment où il veut à tout prix faire grimper le taux d?investissement ?
Aux États-Unis, on a évalué l?impact sur la santé publique de ce type de centrales à environ 120 dollars (Rs 3 900) par habitant. Combien cela coûterait à nos finances publiques pour traiter ensuite tous ceux qui souffriront d?asthme, de cancer ou de contamination au mercure ?
Pensez-vous qu?il faille renégocier le financement et les modalités de notre réforme sucre, avec notre principal bailleur de fonds, à savoir, l?Union européenne ?
Oui, tout à fait. Il faut écrire à la Commission européenne et lui dire que nous voulons apporter des changements à notre réforme. Elle n?a pas le droit moral de nous imposer une industrie future qui sera polluante, alors qu?en Europe on est en train de favoriser le développement des technologies propres.
Je ne dis pas qu?il faut tout remettre en cause. Mais il y a une certaine flexibilité à faire accepter. En parallèle, il nous faut commencer à réfléchir ensemble ici.
■ Propos recueillis par R.B.
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