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Patricia Bheeka, ex-chef de l’éducation à L’UNICEF
Aller au bout des rêves de son père
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Patricia Bheeka, ex-chef de l’éducation à L’UNICEF
Aller au bout des rêves de son père
Les parents ne réalisent pas toujours à quel point leur rapport à l’école peut être salutaire pour leur enfant. Le vœu le plus cher du fonctionnaire Paul Bheeka pour son aînée Patricia, était qu’elle devienne docteure en médecine. À défaut d’être médecin, elle est non seulement devenue docteure en sciences de l’éducation et en sociologie mais elle a aussi eu une belle carrière à l’Unicef en tant que chef de l’éducation.
Patricia Bheeka est une jeune retraitée de l’Unicef. Elle est de retour au pays depuis février dernier, après 35 ans d’absence et de pérégrinations professionnelles débutant dans un pays des Grands Lacs, en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale et en Asie et pour terminer en Afrique australe. Si depuis, elle ressent le besoin de souffler, on sent aussi qu’elle ronge son frein et qu’elle va bientôt chercher un créneau dans lequel elle pourra faire le lien entre tout ce qu’elle a réalisé à l’étranger et le contexte mauricien.
Cette femme de 65 ans a grandi à Cité La Cure. Son père Paul est un petit fonctionnaire au ministère de la Santé, qui nourrit de grandes ambitions pour ses enfants, en particulier pour son aînée Patricia dont il voit mentalement l’avenir comme médecin. Après une scolarité primaire à l’école de la localité, celle-ci intègre le collège Bhujoharry où elle entame son cycle secondaire. Son père l’incite à opter pour des matières scientifiques, tout en l’encourageant à suivre les cours de l’Alliance française et à prendre part aux examens. Sauf qu’arrivée en Form V, Patricia se sent davantage portée pour les matières dites classiques et bifurque vers celles-ci. Bien que son père soit déçu, il l’encourage à s’accrocher et à persévérer et c’est ce qu’elle fait.
Lorsqu’elle obtient son Higher School Certificate, on est dans les années 80 et l’économie est au bord de l’asphyxie. Elle accepte le premier emploi qui s’offre à elle, soit au Teachers Training College, l’organisme précurseur du Mauritius Institute of Education, où elle ne reste que quelques mois. Paul Bheeka incite sa fille à faire acte de candidature pour intégrer la Fonction publique et Patricia obéit et est recrutée comme Clerical Officer au ministère de la Sécurité sociale. Alors qu’elle pensait ne rester que quelques mois, elle passe huit ans à ce ministère. «C’était une université de la vie car c’était le moment où le ministère développait les pensions universelles et où l’on passait de l’aide sociale à l’État providence. C’était nouveau et j’ai vu ce système se mettre en place.»
Une succession de formations
En parallèle, elle s’engage dans la vie communautaire et suit plusieurs formations en travail social, en communication, en leadership et en économie auprès de l’Institut pour le Développement et le Progrès (l’IDP). Patricia Bheeka est si appliquée et aussi très engagée dans l’action communautaire qu’elle obtient une bourse de l’IDP pour étudier le travail social à l’université de Maurice. Elle quitte alors la Fonction publique et prend de l’emploi comme Human Ressource Manager dans une usine textile.«À partir de là, j’ai commencé à me dire qu’il ne fallait pas que j’oublie le rêve que mon père avait semé dans ma tête et qui était celui de poursuivre mes études et d’obtenir un doctorat.»
Patricia Bheeka finit par faire le saut et se fait admettre à l’université Paris VIII pour étudier les sciences de l’éducation et la sociologie. Elle quitte Maurice en 1990 à destination de Paris. Elle entame alors une licence en la matière qu’elle fait suivre d’une maîtrise et d’un diplôme d’études approfondies, toujours en sciences de l’éducation et en sociologie. Très intéressée par la situation politique à Maurice, elle décide de faire un doctorat et sa thèse porte sur l’ethnicité dans le discours politique mauricien. L’internet et les réseaux sociaux étant inexistants à l’époque, elle se fie aux comptes rendus des journaux et analyse, avec le concours d’outils scientifiques établis par l’université de Chicago, comment les politiciens abordent l’ethnicité dans leurs discours. Elle note que si au départ, le discours politique est un de division, de catégorisation de la population, au fur et à mesure que le temps passe, les politiciens veulent se montrer politiquement correct et pratiquent l’ethnicisation de façon détournée «en choisissant des terminologies religieuses, socio-professionnelles ou géographiques pour souligner les différences ethniques.»
Son doctorat obtenu, elle pense d’abord à enseigner à l’université mais pour être maître de conférences, il faut montrer qu’on est publié dans des revues spécialisées. Un de ses amis à l’ambassade de Maurice lui suggère de faire une demande pour intégrer le programme des volontaires des Nations Unies. Patricia Bheeka trouve l’idée bonne et envoie un courrier au siège des volontaires des Nations Unies à Genève. Deux ans plus tard, elle reçoit une réponse et on lui fait deux propositions: intégrer l’organisation des actions humanitaires au Zimbabwe ou rejoindre l’Unicef au Burundi. Elle opte pour la seconde proposition et devient volontaire des Nations Unies dans ce pays en proie à des questions d’ethnicité qui l’intéressent. Mais dans un environnement secoué par la guerre, elle garde sa valise à portée de main en cas de rapatriement obligatoire. Elle poursuit son parcours international en tant que coordonnatrice du programme des volontaires au sein des missions du maintien de la paix.
Gérer des volontaires parfois inconscients
Patricia Bheeka est s’abord basée à Bujumbura au Bureau Intégré des Nations Unies au Burundi et doit gérer 270 volontaires, pas tous conscients des dangers qu’ils encourent en s’aventurant dans des régions qu’ils ne connaissent pas et sans la prévenir. D’ailleurs, un volontaire sénégalais y laisse la vie. Elle passe en tout quatre ans à Bujumbura avant d’être envoyée en Côte d’Ivoire et plus particulièrement à Abidjan où là encore, elle se charge du bien-être et de la sécurité de 360 volontaires expatriés. Responsabilités qui confirment ses aptitudes de leadership, d’adaptabilité aux défis car le pays est secouée par une guerre entre rebelles qui occupent le Nord et le gouvernement retranché au Sud.
Ces tâches n’étant pas de tout repos, lorsqu’elle voit qu’il y a une vacance comme chef de l’éducation à l’Unicef, ce qui relève directement de son domaine de prédilection, elle postule. Elle passe l’interview et même un examen écrit et est recrutée en 2007. Ainsi, Patricia Bheeka passe quatre ans supplémentaires comme chef de l’éducation en Côte d’Ivoire, puis retourne pour 18 mois au Burundi, part quatre ans au Vietnam et comme l’Afrique lui manque, elle est envoyée en République Centrafricaine où elle reste trois ans avant d’être mutée, toujours comme chef de l’éducation à Madagascar où elle reste quatre ans jusqu’à février dernier lorsque sonne l’heure de la retraite.
Être chef de l’éducation pour l’Unicef, explique-t-elle, c’est «accompagner le gouvernement du pays pour qu’il applique le programme et des politiques d’éducation réalistes, respectant les droits des enfants et des adolescents. L’Unicef, ensemble avec des partenaires bilatéraux, des institutions financières comme la Banque africaine de développement, la Banque mondiale, l’Agence française de développement, appuie à concevoir et à élaborer les plans d’action pour leur mise en place par les ministères de l’Éducation, de l’enseignement technique et de l’Enseignement supérieur. L’Unicef essaie de faire la différence sur son programme en se concentrant sur les enfants et les adolescents les plus exclus dans les régions les plus reculées où les indicateurs de l’éducation sont au plus bas. On essaie de travailler sur les évidences, c’est-à-dire les statistiques. On essaie de coordonner notre travail avec le ministère de la Santé pour que les enfants soient vaccinés, aient une alimentation équilibrée, soient déclarés à l’État civil. L’Unicef touche non seulement l’éducation mais aussi la santé, la protection, l’eau et l’assainissement à travers un programme intégré et inclusif. C’est un mandat très vaste.»
Patricia Bheeka a du mal à répondre lorsqu’on lui demande lequel des pays susmentionnés où elle a été en poste l’a le plus marquée. «C’est difficile à dire car il y a une spécificité dans chaque pays. Le Burundi, la République centrafricaine et Madagascar sont des pays économiquement pauvres et les conditions de vie pour les femmes et les enfants y sont extrêmement précaires. Il faut faire en sorte que les enfants de ces pays puissent étudier comme ceux de n’importe quel autre pays, qu’ils aient un bon niveau d’éducation et ne soient pas exclus de l’éducation digitale.»
Là où elle a le plus réussi sa mission, affirme-t-elle, c’est en Côte d’Ivoire où après une guerre de dix ans et la division du pays en deux, l’Unicef a pu appliquer son programme intégré avec le concours des chefs religieux et de villages et un financement important de la Banque mondiale. «Aujourd’hui, ce pays a le programme d’éducation le plus réussi de tous les pays de l’Afrique de l’Ouest.»
En revanche, elle est déçue que malgré tous les efforts déployés, l’Unicef n’ait pas obtenu les mêmes résultats au Burundi et surtout à Madagascar. «Le poste le plus décevant a été Madagascar car les conditions politiques ne permettent pas à ce pays de décoller économiquement. Le système d’éducation, qui n’est pas gratuit y est archaïque. Le gouvernement n’investit pas dans les régions reculées et les organisations internationales arrivent à maintenir un service d’éducation dans ces régions mais il n’est pas optimal.»
Maintenant qu’elle a posé ses valises à Maurice, Patricia Bheeka voudrait mettre ses compétences au service du pays, que ce soit dans l’éducation ou en sociologie urbaine. Mais lorsqu’elle voit dans les médias les propositions de réforme du système éducatif, elle estime qu’il ne faut pas se débarrasser du nine-year schooling qui avait du bon car il maintenait les enfants à l’école jusqu’à l’âge de 15 ans, leur apportant tout de même «des connaissances fondamentales.»
Elle ne se pose pas trop de questions sur son avenir. «Je dois trouver le créneau qui me convient mais ce qui est sûr c’est que ce sera un travail de recherche qui me permettra de faire le lien entre ce que j’ai fait jusqu’ici et le contexte mauricien.» De notre côté, nous sommes quasiment sûr que nous n’avons pas fini d’entendre parler d’elle…
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