Publicité
AGOA : le sursis utile, la leçon durable
Par
Partager cet article
AGOA : le sursis utile, la leçon durable
À Washington, DC, la politique commerciale avance parfois par à-coups. Le vote massif de la Chambre des représentants – 340 voix contre 54 – en faveur d’une extension de trois ans de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) jusqu’au 31 décembre 2028 est de ceux qui rassurent sans jamais dissiper totalement l’incertitude. Le texte, désormais entre les mains du Sénat, marque un retour du pragmatisme bipartite dans un paysage américain devenu hostile aux préférences commerciales durables. Pour l’Afrique, et pour Maurice en particulier, c’est un sursis bienvenu. Mais ce n’est certainement pas un retour à l’âge d’or.
La portée politique du vote est réelle. L’AGOA, créée en 2000, demeure le principal instrument d’accès préférentiel des pays d’Afrique subsaharienne au marché américain. En 2023, les importations américaines sous AGOA avoisinaient 9,7 milliards de dollars : un montant marginal pour l’économie américaine, mais structurant pour des chaînes de valeur africaines intensives en main-d’œuvre, notamment dans le textile-habillement. Lorsque le programme a expiré le 30 septembre 2025, l’effet a été immédiat : droits de douane à deux chiffres, commandes gelées, marges laminées. L’International Trade Centre estimait alors que l’absence de prolongation ferait perdre près de 189 millions de dollars d’exportations d’ici 2029, dont l’essentiel dans l’habillement.
L’extension votée par la Chambre change donc la donne à court terme. Elle rétablit de la visibilité, permet des remboursements rétroactifs de droits acquittés depuis l’expiration, et rassure les acheteurs américains tentés de rediriger leurs commandes vers l’Asie. Pour Maurice, où certains produits exportés vers les États-Unis ont subi des droits compris entre 12 % et 36 %, l’enjeu est immédiat en termes de trésorerie et de maintien des volumes. Les autorités y voient, à juste titre, un signal politique favorable et le fruit d’un plaidoyer diplomatique ciblé.
Mais ce sursis a ses limites structurelles. D’abord parce que l’AGOA reste une préférence unilatérale, révocable, conditionnelle à des critères de gouvernance et vulnérable aux humeurs de la Maison Blanche. L’épisode de 2025 l’a montré : l’exécutif peut laisser expirer un dispositif sans coût politique majeur, tandis que le Congrès agit tardivement. Ensuite parce que le périmètre des bénéficiaires se réduit : 32 pays seulement étaient éligibles avant l’expiration, et plusieurs – Gabon, Niger, République centrafricaine, Ouganda – ont été exclus pour des raisons politiques. La prévisibilité n’est donc jamais acquise.
Pour Maurice, la question dépasse l’AGOA elle-même. L’ambition affichée d’accéder au statut de pays à haut revenu au cours des prochaines années pose mécaniquement la question de l’éligibilité future. Autrement dit, même prolongée, l’AGOA est un horizon qui se rapproche, pas une assurance permanente. D’où l’intérêt stratégique, désormais assumé, d’un accord commercial bilatéral avec les ÉtatsUnis. Mais là encore, le calendrier politique américain et la montée d’un protectionnisme assumé rendent l’issue incertaine.
La leçon est plus large : l’avantage tarifaire ne suffit plus. Les tarifs NPF américains sur l’habillement – autour de 15 % pour le coton, près de 30 % pour les synthétiques – ont rappelé la brutalité de la concurrence mondiale. Dans un contexte de coûts logistiques élevés, de rareté de la main-d’œuvre qualifiée et de pression salariale, la simple reconduction d’un accès préférentiel ne garantit ni l’investissement ni l’emploi. La compétitivité se joue désormais sur la valeur ajoutée, la réactivité, la durabilité vérifiable et l’intégration de services.
L’extension de l’AGOA, si elle est confirmée par le Sénat, doit donc être traitée comme ce qu’elle est : un bonus stratégique, pas un modèle. Elle offre à Maurice – et à d’autres économies africaines ouvertes – une fenêtre de trois ans pour accélérer la diversification géographique, monter en gamme dans l’industrie, sécuriser contractuellement le risque politique et transformer les exigences ESG en prime de prix. Washington accorde du temps. Il ne garantit pas l’avenir.
En économie politique, les sursis sont précieux. À condition de ne pas les confondre avec des certitudes.
Publicité
Publicité
Les plus récents