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Interview…
Ananda Devi : «Ce roman m’est venu d’ailleurs»
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Interview…
Ananda Devi : «Ce roman m’est venu d’ailleurs»
Ananda Devi, écrivaine.
■ Votre livre s’intitule «Chronique d’un royaume perdu», mais vous insistez d’emblée sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une chronique. Pourquoi ?
Ceci n’est pas une île, comme dirait Magritte. C’est un pays, un archipel, un continent, un univers, un royaume, un rêve. En réalité Chronique d’un royaume perdu n’est pas une chronique ou un compte rendu historique. C’est une uchronie, un univers parallèle, une bifurcation que j’ai empruntée en suivant, avec une liberté absolue, les méandres de l’histoire de Maurice. Le Bouchon dont je parle n’est pas non plus le lieu qui existe réellement à Maurice. C’est un hameau fictionnel, un microcosme créé à partir d’une simple anecdote entendue il y a plus de quarante ans. Je l’ai peuplé de dieux et de démons, en tentant de recréer un mythe originel, le nôtre, celui des Mauriciens, lié à cette Lémurie dont rêvait jadis Malcolm de Chazal.
■ Cette histoire remonte donc à 1980. Comment cette anecdote a-t-elle continué à vous habiter pendant plus de 40 ans ?
En 1980, je faisais des recherches pour mon doctorat d’anthropologie. Je me rendais dans ce qu’on appelle encore des camps, sur les propriétés sucrières, et j’écoutais les récits et les souvenirs de leurs habitants. Un jour, un vieux monsieur qui m’accompagnait partout parce qu’il connaissait tout le monde m’a proposé de me rendre au Bouchon.
J’avais connu cet endroit quand j’étais toute petite, mais je n’en avais quasiment aucun souvenir. Les habitants m’ont accueillie avec beaucoup de gentillesse. Un homme aux yeux clairs et aux cheveux brun-roux, dont j’ai encore le visage en mémoire, m’a raconté l’origine du Bouchon en parcourant le village.
Pendant qu’il parlait, l’écrivaine en moi s’est immédiatement dit que c’était un sujet de roman passionnant. J’ai emmagasiné cette histoire dans cet espace de mon cerveau réservé à de telles histoires.
■ Vous avez pourtant attendu des décennies avant d’aller au bout de ce roman. Pourquoi ?
Je l’ai entrepris quelques années plus tard, mais sans aller très loin. J’avais un carnet où je notais mes idées. Je passais très vite à autre chose, ce qui m’a amenée à écrire une trentaine de livres au fil du temps, mais pas celui-là.
Pourtant, j’y revenais toujours. Des personnages surgissaient du noir, parfois littéralement au milieu de la nuit. Certains sont devenus des romans à part entière, comme La vie de Joséphin le fou. D’autres se sont infiltrés dans mes autres livres.
Mais mon histoire rêvée du Bouchon refusait de trouver une cohérence, un fil conducteur, une continuité et un achèvement. J’écrivais des passages où j’entrevoyais la trame, puis cela s’interrompait. Je ne maîtrisais pas l’écriture de ce texte. Il me venait par de mystérieux détours puis s’échappait, insaisissable. J’en étais arrivée à penser que je ne l’écrirais jamais.
■ Qu’est-ce qui a finalement permis au roman de renaître ?
Après avoir terminé La nuit s’ajoute à la nuit (Ndlr, paru en 2024), j’étais mentalement et émotionnellement vidée par cette expérience et par ce texte. Il se déroulait dans une ancienne prison de Lyon devenue mémorial. Après sa publication, j’ai été sans cesse invitée à en parler, notamment dans des lieux de mémoire et de résistance et dans de vraies prisons.
Cela signifiait que je ne parvenais pas à sortir de ce texte, de sa tristesse et de sa douleur. Il était devenu ma vraie prison.
C’est peut-être précisément ce désir d’aller à la recherche d’un nouveau texte, et le vide créé par ce sentiment d’enfermement, qui m’ont poussée à fouiller dans mes cartons. J’y gardais des pages manuscrites, des feuillets épars et beaucoup de carnets contenant des ébauches que je conservais parce que je me disais qu’elles pourraient un jour reprendre vie. C’est ainsi que je suis tombée sur les carnets du Bouchon.
■ Qu’avez-vous découvert en les relisant ?
Rien de cohérent. Il n’y avait pas un roman avec un début, une suite et une fin, mais une avalanche d’idées, de descriptions, d’esquisses de personnages, de gribouillis, quelques chapitres qui semblaient achevés en eux-mêmes mais n’étaient liés à rien. Et je me rendais compte que je ne me souvenais de rien de tout cela. C’était comme si je lisais le travail d’une autre. J’étais devant un puzzle qu’il me fallait reconstituer.
J’ai été à la fois subjuguée et énervée. J’ai remis les carnets dans le carton en me disant que je ne pourrais rien en faire.
■ Et pourtant, les histoires ont fini par reprendre possession de vous.
Oui. Les histoires ont leur propre volonté et leur propre âme. Les jours, et surtout les nuits, suivants, elles se sont lancées à l’assaut de mon inconscient. Par les personnages, par les cyclones, les marées et les séismes. Par des secousses comminatoires. Par le désir, surtout. Le désir d’écrire enfin ce roman tant délaissé, qui attendait patiemment que vienne son heure.
Je voulais aussi découvrir ces personnages qui louvoyaient depuis si longtemps aux abords de ma conscience et qui réclamaient d’être, qui exigeaient que je les fasse naître.
■ Votre roman propose aussi une autre vision de l’histoire de Maurice. Que cherchez-vous à déplacer ?
Je voulais une vision de Maurice qui dépasse ses frontières, y compris ce passé qui ne commence supposément qu’avec la colonisation, c’est-à-dire une naissance dans la violence. Et s’il y avait un avant ? Et si quelques êtres extraordinaires, vivant dans un hameau minuscule à l’extrême sud de l’île, parvenaient non seulement à s’échapper de ce piège mortifère, mais également à changer le cours des choses ? Le cours de l’histoire ? C’est la question qui est au cœur du livre.
■ Le roman commence pourtant à un moment historique très précis : l’abolition de l’esclavage.
Oui. L’histoire commence au moment de l’abolition de l’esclavage, lorsque Madame Dumontais, l’épouse d’un grand propriétaire sucrier blanc, tombe amoureuse d’un ancien esclave africain surnommé le Vieux Bouc. On dit qu’il possède un magnétisme si puissant qu’aucune femme ne peut lui résister. Ensemble, ils sont persuadés de pouvoir engendrer des enfants extraordinaires, des dieux et des démons.
Ils auront trois enfants qui, pendant vingt ans, continueront à vivre dans la grande maison en passant pour les véritables enfants de Monsieur Dumontais. Ils ont le don de passer inaperçus. Jusqu’au jour où celui-ci comprend l’ampleur de sa méprise et décide de les exiler, car aucune goutte de ce sang-là ne peut être tolérée.
■ Ces personnages vont ensuite fonder Le Bouchon. Quel rôle ce lieu joue-t-il dans le roman ?
Deux de ces enfants, devenus adultes, s’unissent à deux enfants de Zénie Félicité, une ancienne esclave de la propriété. Sans savoir qu’ils sont eux aussi, peut-être, les enfants du Vieux Bouc. Ensemble, ces jeunes issus de cette lignée trouble quittent la propriété pour chercher un lieu où s’établir. Ils le trouvent en franchissant une forêt presque impénétrable et de hautes barrières d’épineux, jusqu’à une baie protégée par des bras de récifs qui semblent former un bouchon. Ils donnent ce nom au lieu, dont ils vont découvrir peu à peu le mystère et la magie, tout comme ils vont découvrir leur propre mystère et leur propre magie, ainsi que ceux de leurs descendants, sur quatre générations.
■ Le Bouchon devient alors une sorte de laboratoire de l’histoire mauricienne ?
C’est un lieu où se retrouve toute une panoplie humaine. Un enfant confesseur malgré lui ; une jeune femme qui, à sa mort, devient la déesse tutélaire du Bouchon ; un jeune homme qui consacre sa vie à tenter de sauver le pigeon rose de l’extinction par les macaques ; deux femmes qui ont le don d’ensemencer la terre et de séduire par leurs mets fabuleux ; une femme qui transforme des paniers en vacoas en objets de culte. Et puis, comme dans tous les édens, il y a un homme qui s’avère dès l’enfance être un monstre de cruauté.
■ Mais derrière cette galerie de personnages, il y a aussi des êtres disparus qui réclament leur place dans l’histoire.
Oui. Au cœur de tout cela, comme un chant d’ombre et de souffrance, des êtres disparus hantent le lieu et demandent à être entendus. Il s’agit d’une peuplade bien antérieure à notre histoire officielle, libre, grande et forte, qui a eu le temps d’infuser la terre de ses rêves et de ses espoirs. Elle a été rayée de l’histoire par les nouveaux conquérants, oblitérée des mémoires par des voix plus puissantes, mais elle continue de faire entendre, à nous tous, ses descendants, son appel à une renaissance.
■ Votre uchronie est donc aussi une manière de parler du présent mauricien ?
Oui. L’histoire de l’île se déroule sur quatre générations, mais elle est bifurquée, triturée, pétrie par l’influence de ces êtres hors normes. C’est une uchronie, certes. Mais surtout le récit de mon pays, avec ses grandeurs et ses tares, vu par les yeux de personnages qui tentent de créer, dans ce lieu minuscule, un monde où les tabous sont franchis et les frontières abolies : celles du sang, de la race, des castes, de toutes les barrières qui aujourd’hui encore nous divisent et nous déciment. Bref, un lieu de résistance.
■ Vous dites finalement que ce roman est un «aveu». Qu’avouez-vous ?
Mon impression que ce n’est pas moi qui ai écrit ce roman, mais qu’il m’est venu d’ailleurs. D’une mémoire inconnue. Peut-être même de cette peuplade effacée qui exigeait de renaître. Peut-être de ces autres moi qui me constituent et que je ne connais pas. Mais surtout du mystère et de la magie de l’écriture.
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