Publicité
Édouard Balladur, une certaine idée de l'État
Par
Partager cet article
Édouard Balladur, une certaine idée de l'État
Édouard Balladur s'est éteint le 31 août dernier, à Paris, à 97 ans. Avec lui disparaît peut-être le dernier des grands Premiers Ministres que la France ait connus : l'un de ces hommes d'État pour qui gouverner n'était pas l'art de séduire, mais l'exigence de servir.
On ne comprend rien à Édouard Balladur si l'on oublie Georges Pompidou. Ce fut son maître, son modèle, la boussole de toute sa conception du pouvoir. Conseiller du Premier Ministre Pompidou dès les années 1960, il devint secrétaire général de l'Élysée durant les dernières et douloureuses années de la présidence, accompagnant jusqu'au bout un homme que la maladie emportait. De cette proximité, il garda une fidélité qui ne se démentit jamais: fidélité à la mémoire d'un grand homme, mais aussi et surtout à une certaine idée de l'État : ferme, discrète, soucieuse d’une certaine continuité plus que des humeurs de l'époque.
Ministre de l'Économie et des Finances de 1986 à 1988, Édouard Balladur fut l'artisan d'une politique de privatisations et de modernisation des marchés, menée avec une rigueur qui força le respect de ses adversaires. Il défendit une monnaie forte, refusa la facilité de la dépense, conçut la réforme comme un devoir d’homme d’État et non comme un coup d'éclat. Sa droiture n'était pas affectation : elle procédait de la conviction que la gestion des affaires publiques engage une probité qui ne souffre d’aucun écart. On lui doit d'ailleurs cette règle, qu’il partagea avec Pierre Bérégovoy – la jurisprudence Bérégovoy/Balladur - selon laquelle un ministre mis en cause doit quitter ses fonctions ; exigence morale qu'il tenait pour une évidence.
Nommé à Matignon en 1993, dans une seconde cohabitation qui aurait pu tourner à l'affrontement, il opta résolument pour la prééminence des institutions au détriment de la realpolitik. Face à un président vieillissant et gravement malade, il exerça la réalité du pouvoir sans jamais humilier, gouvernant à voix basse, avec cette sérénité étudiée qui devint sa marque. Il sut aussi reculer quand le pays le refusait, préférant la concertation à l'épreuve de force, non par faiblesse, mais par lucidité sur les limites de toute autorité. C'est là son enseignement le plus durable : le pouvoir se respecte d'autant mieux qu'on en use avec mesure.
Un homme d'une exigence intérieure constante, d'une culture profonde, nourri de littérature et d'histoire, écrivain lui-même, méditant sans relâche sur la nature du pouvoir et l'architecture des institutions. Sa distinction n'était pas une pose mondaine : elle traduisait une conception exigeante du service public, celle d'un homme persuadé que la fonction oblige, et que la gravité doit toujours l’emporter sur le bruit.
On pourra discuter ses choix : la rupture de 1995 avec Jacques Chirac, la campagne présidentielle et ses ombres. Mais on aurait tort d'oublier la leçon de sa figure. Dans un temps qui confond l'agitation et l'action, la parole forte et l'efficacité, Édouard Balladur rappelle une exigence devenue rare : que l'État mérite d'être servi avec méthode, culture et droiture, et que la retenue peut être la forme la plus haute de toute autorité.
«Je ne fais jamais de promesses, mais je les tiens» : cette formule, restée célèbre, résume à elle seule son sens de l'État et sa conception du pouvoir. Il fut, à sa manière, l'un des derniers gardiens d'une certaine idée de l'État, celle qui, à l'évidence, s'éteint avec lui…
Publicité
Publicité
Les plus récents