Publicité

National Crime Agency

La vraie révolution sera-t-elle politique ?

7 septembre 2026, 09:30

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Deux balles dans une enveloppe. Une menace contre le patron de la Financial Crimes Commission (FCC). Des informations confidentielles qui circulent. Et demain, une National Crime Agency (NCA) censée livrer une guerre totale au crime organisé. Il faut commencer par là, plutôt que par l’organigramme de la future NCA, ses divisions spécialisées, ses pouvoirs de saisie ou ses références au modèle britannique. Ces deux balles disent quelque chose de brutal sur la réalité du terrain : à Maurice, enquêter sur l’argent du crime peut devenir dangereux pour celui qui enquête.

C’est dans cette réalité que le gouvernement veut installer ce qui ressemble, sur le papier, à un Federal Bureau of Investigation mauricien. Une agence indépendante, constitutionnellement protégée, capable de s’attaquer au blanchiment, à la corruption, au trafic de drogue, à la cybercriminalité et au crime organisé, de suivre l’argent, de saisir les avoirs et de remonter les filières. Enfin.

Une question demeure : quel sera le visage de cette NCA ? On peut certes changer le contenant sans changer le contenu. Abolir la FCC, créer une NCA et dessiner un nouvel organigramme ne suffiront pas si les vieux réflexes survivent dans les nouveaux bureaux. La «révolution» annoncée ne serait alors qu’un changement de plaque sur la porte.

Le crime organisé, lui, ne se laissera pas impressionner par un nouveau sigle. Il exploite les failles, sait que l’information est une arme et qu’une enquête peut être compromise par une fuite, un témoin intimidé ou une complicité achetée.

Les pouvoirs de la NCA compteront. Mais les hommes et les femmes chargés de les exercer compteront davantage. La qualité d’une agence criminelle ne se mesure pas au nombre de ses divisions, mais à la compétence, à la formation, au jugement et surtout à l’intégrité de ses enquêteurs. Si un coup de téléphone politique suffit à réorienter une enquête, aucune protection constitutionnelle ne pourra rendre l’agence véritablement indépendante.

Les menaces contre le directeur de la FCC constituent, à cet égard, un premier test grandeur nature. Si ceux qui traquent l’argent de la drogue deviennent eux-mêmes des cibles, l’État doit démontrer qu’il sait protéger ceux qui le défendent.

La NCA devra surtout savoir remonter jusqu’en haut : bénéficiaires réels, sociétés-écrans, prête-noms, circuits financiers et patrimoines inexplicables, sans s’arrêter lorsque les ramifications deviennent politiquement ou socialement inconfortables. Car l’argent de la drogue ne cherche pas seulement à acheter des voitures et des villas. Il cherche à acheter de l’influence, à infiltrer, à corrompre et, à terme, à contaminer les institutions chargées de le combattre.

Cette criminalité exige donc une autre culture professionnelle : renseignement, expertise financière, compétences numériques, confidentialité et responsabilité. Une agence puissante doit aussi accepter d’être contrôlée. Le Parlement doit pouvoir l’interroger, les juges contrôler ses pouvoirs les plus intrusifs et ses dirigeants rendre des comptes.

Le véritable examen de passage de la NCA ne sera donc pas son lancement, mais ses premiers résultats. Qui recrutera-t-elle ? Qui protégera-t-elle ? Qui contrôlera-t-elle ? Et surtout, qui osera-t-elle poursuivre lorsque les pistes conduiront vers les puissants...

C’est là que se jouera la véritable révolution. Il ne suffit pas de donner davantage de pouvoirs à la police. Il faut aussi la libérer de la politique. Une police constitutionnellement indépendante ne peut pas fonctionner comme une institution dont le sommet serait dépendant du pouvoir du jour, avec un commissaire nommé sur un contrat renouvelable chaque année. Comment attendre de celui qui sait que sa reconduction dépend du politique, qu’il puisse, en toute sérénité, enquêter là où les pistes pourraient mener ?

La NCA ne devra donc pas seulement casser les reins de l’argent sale. Elle devra aussi casser une vieille logique  : celle d’une police qui regarde parfois davantage vers le pouvoir que vers la vérité. C’est à cette condition seulement que le «FBI mauricien» cessera d’être un slogan pour devenir une véritable institution.

Publicité