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Le «Kreol Morisien» et nos racines
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Le «Kreol Morisien» et nos racines
Il serait dommage que Maurice rate, une fois encore, l’occasion de se penser elle-même. Derrière la question, apparemment technique, de l’introduction du Kreol Morisien (KM) dans les travaux de l’Assemblée nationale se joue une interrogation autrement plus importante : qu’est-ce qu’être Mauricien ? Le débat est nécessaire. Il est même salutaire. Mais à condition de ne pas le réduire à une compétition entre langues.
Le KM est aujourd’hui la langue commune de millions de conversations, le véhicule spontané de la proximité, de l’humour, de la colère et de la solidarité. Il traverse les appartenances. Il peut donc légitimement prétendre à une place plus grande dans nos institutions. Lui reconnaître cette fonction n’est ni une concession ni une menace. C’est une évolution naturelle de la société mauricienne.
Mais une langue commune ne saurait devenir la langue unique de la mémoire nationale. C’est là que la voix de Sarita Boodhoo doit être soupesée. Sa démarche a le mérite de déplacer le débat. Elle ne demande pas que l’on retarde la reconnaissance du KM. Elle demande simplement que l’on ne ferme pas la porte aux autres langues qui ont acquis, elles aussi, une histoire mauricienne : le bhojpuri, le tamoul, l’hindi, le marathi, le télougou, l’ourdou et le mandarin. Cette revendication ne devrait pas être regardée comme une crispation communautaire. Elle pose une question profondément nationale : peut-on construire le mauricianisme en demandant à certaines mémoires de devenir silencieuses ?
Les langues de l’engagisme ou d’avant, du commerce et des migrations ne sont plus étrangères à Maurice. Elles ont changé de terre, changé de génération, parfois changé de forme. Elles ont produit des chansons, des récits, des traditions, des œuvres, des pratiques sociales. Elles sont devenues mauriciennes parce que ceux qui les parlaient sont devenus Mauriciens.
Oublier cela serait commettre une étrange erreur historique : vouloir fabriquer l’unité en effaçant une partie de ce qui nous a constitués. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir quelle langue doit gagner. Il faut précisément refuser cette logique de victoire.
Le KM peut être le pont. Les langues patrimoniales peuvent être les racines. Le mauricianisme, lui, doit être l’espace où les deux se rencontrent. Une nation sûre d’elle-même n’a pas besoin d’uniformiser ses citoyens. Elle leur permet de conjuguer plusieurs héritages dans une même appartenance. Le danger ne réside pas dans la pluralité linguistique. Il réside dans le sentiment d’injustice qui naît lorsqu’une partie de cette pluralité se sent reléguée.
C’est pourquoi le Select Committee, présidé par la Deputy Prime Minister Arianne Navarre-Marie, ne devrait pas avoir pour mission de consacrer une langue et d’en laisser d’autres à la porte. Il devrait pouvoir examiner, sans préjuger de l’issue, la place de l’ensemble des langues patrimoniales dans notre vie institutionnelle. Il ne s’agit certes pas de transformer demain l’Assemblée en tour de Babel. Il s’agit de permettre à la République de réfléchir sérieusement à ce que signifie reconnaître ses propres héritages. Le mauricianisme ne sera jamais une identité sans racines. Il sera une identité capable de faire de ses racines différentes une histoire commune.
Voilà pourquoi le débat sur le KM est si important. Il ne faut pas moins de créole. Il faut davantage de Maurice dans le créole, et davantage de créole dans Maurice. La grandeur du mauricianisme sera précisément de ne demander à personne de choisir entre sa mémoire et son pays.
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