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Santé sexuelle et reproductive

Le droit des femmes à disposer de leur corps : un chantier inachevé

19 août 2026, 18:30

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Le droit des femmes à disposer de leur corps : un chantier inachevé

■ Priscilla Li Ying ; Dr Tavisha Gunness ; Gaëlle Schluchter ; Karola Zuël.

En Grade 8, dans un collège du sud-ouest de l’île, elle excelle. Puis, elle tombe enceinte. Son histoire est commune : le ministère de l’Égalité des genres et du bien-être de la famille a recensé 263 grossesses précoces en 2025, et déjà 74 nouveaux cas entre janvier et juin de cette année. Un phénomène local qui n’est que la face visible d’un problème bien plus large : décider soi-même si, quand et avec qui avoir des enfants reste, pour près d’une femme sur deux dans le monde, un choix qui appartient encore à quelqu’un d’autre.

Selon les dernières données des Nations Unies sur les Objectifs de développement durable, publiées en 2025, seules 56,3 % des femmes mariées ou en couple disposent pleinement de ce pouvoir de décision sur leur contraception, leurs relations sexuelles et leur santé reproductive, un chiffre resté quasiment inchangé par rapport à l’année précédente.

C’est ce même constat que les Nations Unies rappelaient la semaine dernière encore, en reprenant le chiffre de 55% avancé par le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), popularisé depuis son rapport phare My Body is My Own de 2021, un droit humain que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit comme un état de bien-être physique, mental et social complet en matière de sexualité et de reproduction, et non comme la simple absence de maladie.

Le chiffre a été republié par les Nations Unies à quelques jours de la Journée internationale de la jeunesse, célébrée le 12 août, et résonne particulièrement sur notre île, où les jeunes femmes restent les premières concernées par ce déficit d’autonomie ; un constat confirmé par les acteurs institutionnels et sur le terrain. Grossesses précoces ou non désirées, exposition aux infections sexuellement transmissibles faute d’information, maintien dans des relations toxiques, jugement social envers celles qui revendiquent une sexualité libre… Les conséquences de ce manque de pouvoir décisionnel ne sont pas abstraites.

Accès garanti, autonomie freinée

Maurice dispose d’un système de santé public gratuit et largement accessible. Pourtant, les données les plus récentes montrent que cette accessibilité géographique ne suffit pas à garantir aux femmes le plein exercice de leurs droits reproductifs.

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Le taux mondial de 55 % cité par l’UNFPA reflète la moyenne issue des objectifs de développement durable sur l’autonomie corporelle, explique Priscilla Li Ying, cheffe du bureau de l’UNFPA pour Maurice et les Seychelles. L’Enquête nationale sur la prévalence contraceptive (CPS 2024), réalisée par le ministère de la Santé et du bien-être avec l’appui technique et financier de l’UNFPA, affine ce constat. Les résultats, détaillés dans le graphique ci-contre, montrent que la concertation au sein du couple prévaut largement, mais que l’autonomie décisionnelle individuelle des femmes reste mesurée.

Priscilla Li Ying en tire une définition plus large de l’autonomie corporelle. «Elle ne se limite pas à la capacité de dire oui ou non, elle exige un environnement capacitant où chaque femme dispose de l’information complète, d’un choix éclairé parmi une gamme diversifiée de méthodes et de services de santé accessibles et de qualité», affirme-t-elle. Elle cite à l’appui une étude complémentaire de l’UNFPA sur la santé sexuelle et reproductive des femmes de 35 ans et plus, qui établit qu’un niveau élevé d’autonomie décisionnelle est directement associé à une meilleure prise en charge de la santé et à un moindre impact des affections reproductives sur la qualité de vie.

Priscilla Li Ying détaille la stratégie à plusieurs volets de l’UNFPA : des programmes d’éducation complète à la sexualité pour les jeunes non scolarisés ou vulnérables, un renforcement des capacités des prestataires de soins pour des services «youth-friendly, sans jugement ni stigmatisation», et la production de données probantes comme la CPS 2024.

La chute de la prévalence contraceptive sur la dernière décennie, illustrée dans le second graphique, ne s’explique pas par un défaut de disponibilité des services, insiste-telle : «Les craintes exagérées concernant les effets secondaires des méthodes contraceptives modernes et le manque de conseil personnalisé lors de la prescription» pèsent davantage, tout comme des dynamiques de pouvoir au sein du couple, où «les décisions reproductives ne sont pas toujours librement négociées». Le déficit touche aussi la prévention : à peine la moitié des femmes interrogées connaissent le frottis cervical, et parmi celles qui le connaissent et sont sexuellement actives, moins de la moitié l’ont réalisé.

Face à une transition démographique marquée par une fécondité historiquement basse et le vieillissement de la population, l’UNFPA appelle à «un changement de paradigme fondamental» : sortir d’une approche centrée sur la seule planification familiale pour aller vers une prise en charge intégrée de la santé et des droits sexuels et reproductifs tout au long de la vie. Pour les cinq prochaines années, Priscilla Li Ying situe la priorité de l’UNFPA dans l’élargissement du choix contraceptif et la prise en charge de l’infertilité et des soins préconceptionnels, la santé sexuelle à la ménopause et la prévention des cancers du sein et du col de l’utérus, ainsi que la conversion des données de santé, comme celles de la CPS 2024, en «politiques publiques proactives, adaptées aux réalités socio-économiques du pays».

Le poids du cadre légal

Le ministère de la Santé et du bien-être reconnaît l’importance de garantir aux adolescents et aux jeunes un accès approprié à l’information, au conseil et aux services de santé sexuelle et reproductive, dans un environnement respectueux, confidentiel et non discriminatoire, affirme la Dr Tavisha Gunness, Sexual and Reproductive Health Coordinator au ministère. «La confidentialité constitue un principe important dans la prestation des services de santé, notamment dans le cadre du counselling en matière de santé sexuelle et reproductive et de planification familiale.»

Mais pour les mineures, la question se complique. La Dr Gunness distingue clairement «l’accès à l’information et au counselling confidentiel» d’un côté, et «le consentement à un acte médical ou à certaines interventions» de l’autre, ce dernier relevant des dispositions légales en vigueur et des obligations de protection de l’enfant. Dans la pratique, dit-elle, les professionnels de santé évaluent chaque situation au cas par cas, en tenant compte de l’âge et de la maturité de la jeune patiente, de sa situation clinique, de son intérêt supérieur, et de toute vulnérabilité, exploitation ou abus éventuel nécessitant une prise en charge ou un signalement.

Sur l’offre de services, la Dr Gunness détaille une liste plutôt fournie : counselling et planification familiale, méthodes contraceptives, soins préconceptionnels, suivi de grossesse, soins maternels et postnatals, prévention et prise en charge des infections sexuellement transmissibles et du VIH, dépistage des cancers du col de l’utérus et du sein, orientation vers des services spécialisés. Le tout gratuit, à travers les structures de soins primaires et les établissements hospitaliers.

Mais la disponibilité d’un service ne garantit pas nécessairement son utilisation, prévient-elle. Méconnaissance des services, peur du jugement ou de la stigmatisation, normes sociales et culturelles, idées reçues sur la contraception, inquiétudes autour de la confidentialité, contraintes pratiques comme les horaires ou les déplacements… les freins sont nombreux. Des obstacles «particulièrement importants pour les adolescentes, les jeunes femmes et les personnes en situation de vulnérabilité». Le ministère ne compte pas s’arrêter à la gratuité des services. Reste, dit la Dr Gunness, à en améliorer l’accessibilité, la qualité et l’acceptabilité.

Cette évaluation au cas par cas ne relève pas d’une simple pratique interne au ministère elle s’inscrit dans un cadre légal précis, celui de la Children’s Act 2020, qui définit les contours de ce qu’un professionnel de santé peut ou doit faire face à une mineure.

Briser les tabous plus tôt

Ce constat institutionnel trouve un écho quasi unanime sur le terrain. PILS, LespriSEXY et Koze Karol, chacune à leur manière, pointent le même nœud : sans éducation sexuelle complète et précoce, l’accès aux services ne suffit pas. PILS a développé un programme dédié aux adolescent.e.s qui couvre le corps, les droits, le consentement, le bien-être et les infections, explique Jacques Achille, Strategic Communication and Prevention Manager de l’organisation. Ce programme est dispensé dans certains établissements académiques et dans les régions où PILS intervient, complété par des sessions de prévention destinées aux jeunes adultes.

Au centre de santé sexuelle de l’organisation, dépistage, accompagnement thérapeutique et encadrement psychosocial sont proposés, ainsi que des outils de prévention comme les préservatifs internes et externes et la PrEP (la prophylaxie pré-exposition, un traitement médical préventif pris par des personnes séronégatives pour éviter d’être contaminées par le virus de l’immunodéficience humaine). Une contrainte légale rejoint toutefois celle évoquée par le ministère : «Un adolescent doit être accompagné d’un adulte pour faire le test VIH selon la loi», précise Jacques Achille. Le profil des jeunes qui sollicitent PILS évolue. «Il est un fait que les jeunes sont sexuellement actifs plus tôt», constate-t-il, ce qui a poussé l’organisation à adapter son approche à cette réalité. Un chiffre retient l’attention : depuis quelques années, la hausse des nouvelles infections concerne principalement des jeunes à partir de 25 ans, un rappel que la vulnérabilité ne s’arrête pas à l’adolescence. Pour Jacques Achille, le vrai changement se joue en amont : une éducation à la sexualité plus précoce, plus dynamique, qui ferait tomber les tabous avant qu’ils ne se figent.

«On pratique la politique de l’autruche»

La perception de la sexualité souffre d’une contradiction, selon Gaëlle Schluchter, fondatrice de LespriSEXY. «Nous sommes dans une société hypersexualisée et hyperconnectée», observe-t-elle, où la sexualité s’affiche partout, dans les clips, la publicité, l’accès à la pornographie. «C’est internet le premier prof d’éducation sexuelle de la plupart des enfants !» Mais dès qu’il s’agit d’en parler en famille, en couple, à l’école ou dans les communautés, «on pratique la politique de l’autruche», ditelle, dénonçant le prix que paient les femmes de ce silence, «trop souvent jugées, dénigrées, objectivées, abusées, violentées et dans le pire des scénarios, tuées».

Ce silence, Gaëlle Schluchter le voit se dissoudre dès qu’un espace de dialogue s’ouvre. Enfants, adolescents, adultes… dans ses ateliers, tous s’expriment. «On dédramatise, on aborde les sujets sans filtre et ça permet de rassurer», explique-t-elle, rappelant qu’au cours d’une vie affective et sexuelle, chacun porte son lot de questions, de doutes, de peurs, de traumas ou de défis. «Pouvoir en parler, ça libère.» C’est justement l’absence de cet espace, dans la famille, le monde professionnel et les institutions, qui selon elle favorise les comportements à risque, qu’elle énumère sans détour : relations toxiques, grossesses précoces, maladies sexuellement transmissibles, mise en danger personnelle ou d’autrui, addictions, mais aussi les inégalités de genre et tous les types de violences. «Le jour où on pourra parler d’amour et de sexualité librement et partout, les comportements à risque et les violences diminueront», veut-elle croire.

Interrogée sur les freins à l’autonomie des jeunes Mauriciennes, Gaëlle Schluchter identifie un problème «clairement systémique». Elle pointe la méconnaissance de leur propre corps : «Les femmes doivent savoir quand elles ovulent ou après une grossesse à quel moment survient le fameux retour de couche», un terrain où elle constate «beaucoup d’ignorance». S’y ajoute un accès à la contraception mal maîtrisé, le préservatif restant sous-utilisé et la pilule du lendemain étant à tort perçue comme un moyen de contraception régulier. Et en toile de fond, l’héritage d’une société patriarcale qui empêche les femmes de s’affirmer dans leurs décisions personnelles, relationnelles ou sexuelles, un «cercle vicieux» qui perpétue les inégalités.

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Pour Gaëlle Schluchter, une seule chose changerait durablement la donne, c’est «un vrai programme éducatif complet, compréhensif et inclusif à la vie affective et sexuelle» dans toutes les écoles, pour tous les enfants, filles et garçons, à chaque âge. L’OMS elle-même va dans son sens : l’éducation à la sexualité favorise une prise de décision responsable et éclairée.

Prendre soin de soi

Karola Zuël, consultante et formatrice en éducation sexuelle, créatrice de contenus et autrice du livre Sex’Plik san tabou, retrouve le chiffre de l’UNFPA sur son propre terrain. «J’observe souvent une réticence ou encore un manque d’information quand il s’agit de santé sexuelle, de contraception ou encore de consentement», constate la fondatrice de la plateforme Koze Karol. Un pouvoir de décision qu’on prend trop souvent pour acquis, prévient-elle : «Beaucoup de femmes informées et conscientes de leurs droits à la santé sexuelle ne réalisent pas que d’autres femmes n’ont pas les mêmes informations, n’ont pas les mêmes valeurs et ne priorisent peut-être pas les mêmes choses.»

C’est ce constat qui l’a poussée à changer de langue et de plateforme. Passée du français sur YouTube au kreol sur TikTok, elle explique ce choix par un besoin d’authenticité : «Je m’étais demandé à l’époque, comment j’aurais voulu qu’on me parle, dans quel jargon, sur quel ton, si à 16 ans je voulais avoir des informations sur la santé sexuelle.» Le kreol, dit-elle, était le moyen de toucher plus d’audience «de façon genuine». Sur le terrain de ses ateliers, les questions varient d’un public à l’autre, entre relations sexuelles, orientations sexuelles ou règles. Mais un obstacle concret revient : les adolescentes de moins de 16 ans hésitent à consulter un médecin ou à se faire dépister, faute de pouvoir s’y rendre sans un adulte.

Sur le fossé générationnel avec les parents, Karola Zuël nuance : «Tout dépend de ce que le parent souhaite pour son enfant.» Paradoxalement, observe-t-elle, ceux qui n’ont pas reçu d’éducation sexuelle sont souvent les plus enclins à en parler ouvertement avec leurs enfants, tandis qu’une minorité reste bloquée par la peur ou la honte, un terrain où elle intervient avec «des outils et pleins d’astuces pour crever l’abcès». Quant au vrai blocage, elle refuse une explication unique. «On ne peut pas parler de manque d’information», rappelle-t-elle, citant les ONG déjà actives sur le terrain. Le mot silence lui semble d’ailleurs trop fort pour qualifier les institutions. Les cours et manuels existent, mais «est-ce que tous les enseignants seront à l’aise pour en parler ? Est-ce qu’ils seront aptes à répondre aux questions ? Et est-ce que les parents sont d’accord qu’on en parle aux élèves ?»

Au fond, la question n’est pas seulement d’avoir des services de santé : c’est de garantir, avant toute grossesse, la possibilité réelle de décider. Tant que l’information arrive trop tard, que la confidentialité reste fragile et que le consentement se discute sous contrainte, le droit à la santé reproductive restera, pour trop de jeunes femmes, une promesse incomplète. Il faut, comme le suggère Karola Zuël, «ne pas prendre en considération les ki dimounn pou dir, et prendre soin de soi».


À savoir

La «Children’s Act 2020»

La loi définit comme «enfant» toute personne de moins de 18 ans ; une adolescente de 16 ou 17 ans est donc, légalement, une enfant. Elle pose l’intérêt supérieur de l’enfant comme considération primordiale, avec un droit à être entendu selon son âge et sa maturité, et reconnaît son droit à la vie privée, tout en imposant aux professionnels de santé une obligation de signalement en cas de soupçon d’abus ou de préjudice.

Reste un point que la loi ne tranche pas explicitement : les conditions dans lesquelles une mineure peut consentir seule à une méthode contraceptive. Cette question continue de s’apprécier au regard de l’ensemble du cadre juridique et professionnel applicable, entre vie privée, participation de l’enfant aux décisions qui la concernent, et responsabilités parentales.

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