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Santé mentale

Suicide : le silence qui pèse

26 juillet 2026, 17:00

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Suicide : le silence qui pèse

Les chiffres progressent plus vite que les mots pour en parler. En cinq mois, 62 personnes ont mis fin à leurs jours. C’est plus qu’en 2025 sur la même période, et bien plus qu’en 2024. Parmi elles, quatre mineurs, à un âge où l’on devrait encore apprendre à vivre, pas à s’en aller. En un an, entre 2024 et 2025, le nombre de suicides a bondi de plus de moitié.

Entre 400 et 500 appels par mois. C’est le volume que traite aujourd’hui Befrienders Mauritius, en hausse continue d’année en année, avec des appelants de plus en plus jeunes. Depuis 1995, l’association écoute ceux que Maurice n’entend pas assez, à travers un service gratuit, anonyme, confidentiel, sans jugement. Trente ans plus tard, sa présidente, Sheïla Cheekhoory, ne peut pas dire que la situation s’améliore. «Nous ne constatons pas de baisse durable du nombre de suicides», reconnaît-elle. Ce qui l’inquiète c’est ce qui précède cette hausse : «Beaucoup de personnes en détresse hésitent encore à demander de l’aide. Elles souffrent souvent en silence, jusqu’à perdre tout espoir.»

WhatsApp Image 2026-07-25 at 2.33.59 PM Sheïla Cheekhoory

Cette hésitation, Befrienders la mesure directement dans son volume d’appels. Les demandes liées à la détresse émotionnelle augmentent, tout comme la part de jeunes qui composent le numéro. Un glissement générationnel que Sheïla Cheekhoory interprète comme un signe positif malgré tout : ces jeunes cherchent un espace où s’exprimer librement, en toute confidentialité. L’association est sollicitée par des écoles primaires, secondaires, des établissements supérieures et polytechniques, des entreprises, des centres sociaux et des associations de jeunes pour des campagnes de sensibilisation à la santé mentale et à la prévention du suicide.

Les raisons évoquées par les appelants restent multiples. Chez les adultes, ce sont les difficultés familiales, les problèmes de couple, les soucis financiers, professionnels ou académiques. D’autres vivent avec une dépression ou d’autres troubles psychologiques et cherchent simplement une oreille. «Parler à quelqu’un qui écoute avec bienveillance, sans juger ni donner de leçons, peut apporter un réel soulagement et redonner la force d’avancer», explique-t-elle.

Un détail, glissé presque en passant, en dit peut-être long sur l’époque : de plus en plus de jeunes se tournent vers l’intelligence artificielle, ChatGPT en tête, pour parler de ce qu’ils traversent. «Se confier à une machine peut parfois éloigner les jeunes des relations humaines et du soutien de leurs proches», relève Sheïla Cheekhoory. Un risque d’isolement supplémentaire, tempéré cependant par un fait notable : ces mêmes outils redirigent aujourd’hui leurs utilisateurs vers Befrienders Mauritius lorsqu’ils détectent une détresse.

Pour la présidente de l’association, ce qui inquiète le plus reste ce sentiment d’isolement, exprimé par un nombre croissant d’appelants, jeunes en tête. «Malgré tous les moyens de communication dont nous disposons aujourd’hui, nous constatons un manque de dialogue au sein de nombreuses familles», observe-t-elle. Beaucoup de jeunes lui disent, tout simplement, qu’ils n’ont personne à qui parler.

Face à un proche qui montre des signes de détresse sans vouloir en parler, Sheïla Cheekhoory recommande de ne pas ignorer ces signes en espérant qu’ils passent, mais aussi de ne pas brusquer la personne. «L’essentiel est de rester présent, de lui montrer qu’on est là pour l’écouter et de l’encourager, avec douceur, à chercher de l’aide, que ce soit en appelant Befrienders ou en consultant un professionnel de santé», dit-elle.

Si une seule chose devait changer dans la manière dont les Mauriciens réagissent face à un proche en souffrance, la présidente de Befrienders choisirait l’écoute. «Écouter sans juger, sans minimiser ce que l’autre ressent et sans chercher immédiatement à trouver des solutions.» Une écoute sincère, insiste-t-elle, peut faire une énorme différence, à condition d’encourager aussi la personne à demander de l’aide si elle en a besoin. «Personne n’est à l’abri d’une période de détresse ou de découragement. Nous avons tous besoin, à un moment ou à un autre, d’une oreille attentive.» Son message reste simple : «Vous n’êtes pas seul. Si vous traversez une période difficile, osez en parler.» «Pas encore une crise, mais bien une situation très urgente. Elle deviendra une crise si on continue de la négliger.» Le diagnostic de Sarvesh Dosooye, psychologue, est sans détour. Selon lui, cette négligence tient à l’invisibilité du mal : il est plus facile de se faire soigner quand la souffrance est physique, visible, que lorsqu’elle reste intangible. Et les conséquences dépassent largement le cadre individuel – pour lui, une bonne part des problèmes de criminalité, des accidents de la route, des drames familiaux ou du manque de civisme à Maurice trouve son origine dans ce manque d’importance accordé à la santé mentale et émotionnelle.

WhatsApp Image 2026-07-25 at 2.33.39 PM Sarvesh Dosooye

Ce basculement, le psychologue le relie directement à l’époque. «Tout comme le monde évolue, les maux évoluent aussi», constate-t-il. La manière de réagir des gens change, tout comme la nature des soucis personnels, académiques ou professionnels qu’ils rapportent. Il pointe un paradoxe né de l’avancée technologique : les Mauriciens sont aujourd’hui plus exposés que jamais, mais aussi plus isolés les uns des autres. «L’homme, créature sociale, se retrouve de plus en plus seul.»

Sur les adolescents, le psychologue tient à replacer les choses dans leur contexte avant de parler de mal-être. L’adolescence, rappelle-t-il, reste l’une des périodes les plus magnifiques de la vie humaine, celle où l’on apprend à se connaître, où l’on découvre le monde. Une phase d’exploration qui a besoin d’orientation, de réconfort, de confiance, car l’adolescent va prendre des risques, commettre des erreurs, en apprendre. Le problème, aujourd’hui, c’est que cet adolescent est plus isolé qu’avant et manque de repères. Il a accès à des contenus virtuels sans disposer du contact humain qui devrait l’accompagner. De leur côté, les adultes travaillent davantage, portent leurs propres soucis émotionnels, manquent parfois eux-mêmes de soutien, et se retrouvent mal équipés pour encadrer et comprendre un adolescent. «Si un adolescent préfère s’identifier aux tendances virtuelles plutôt que d’être guidé par les adultes qui l’entourent, il faut se poser des questions», avertit Sarvesh Dosooye.

Sur les signes à ne jamais banaliser, le psychologue reste précis. Tout changement soudain de comportement ou d’habitude est un signal qu’il faut prendre au sérieux : isolement, changement d’attitude, mensonges, tendance à repousser les autres. «C’est un signe pour lui demander comment il va, sans jugement ou arrière-pensée», dit-il, qu’il s’agisse d’une phase passagère ou de quelque chose de plus sérieux. Demander de l’aide reste une démarche propre à chacun, liée à la résilience, à la sensibilité et aux expériences de chaque personne. Le psychologue insiste sur un point : «Il faut beaucoup de bravoure et de courage pour demander de l’aide», contrairement à l’idée reçue selon laquelle ce serait un aveu de faiblesse. Dès qu’une personne sent qu’elle n’en peut plus, mieux vaut se tourner vers quelqu’un de confiance, en commençant par les parents ou les amis, plus accessibles. Si le problème persiste, la consultation d’un professionnel devient impérative.

À la question de savoir si les familles n’ont vraiment rien vu venir, Sarvesh Dosooye répond avec nuance. La communication entre parents et enfants n’a jamais été simple, et les écarts générationnels, combinés à la crise d’adolescence, entraînent parfois des conflits fréquents qui créent de la distance. Les adolescents d’aujourd’hui, souligne-t-il, sont très différents de ceux de la génération de leurs parents, en particulier ceux qui ont grandi pendant la pandémie. Les adultes, eux, portent davantage de responsabilités en matière de gestion émotionnelle qu’auparavant, la leur comme celle de leurs enfants. Un parent qui conserve les approches du passé peut, sans le vouloir, causer plus de frustration que de réconfort. «Sans ce réconfort qu’apporte le lien familial, même les signes les plus évidents peuvent passer au travers», résume le psychologue.

Sur les patients qui arrivent trop tard, trop détériorés, Sarvesh Dosooye n’hésite pas à pointer un trait culturel. «Malheureusement, la culture mauricienne est réactive», dit-il, citant un dicton local : «Après la mort, la tisane.» Ceux qui ne sont pas proactifs attendent souvent la dernière seconde, ou que la situation devienne irréversible, avant de se demander ce qui aurait pu être fait plus tôt. Pour lui, cela vaut pour la vie en général, les études, le travail : vivre uniquement au jour le jour, sans préparation, expose à de gros risques, voire à des désastres. Le premier pas, selon le psychologue, consisterait à admettre que la santé mentale et émotionnelle n’est pas un tabou.

«Si les parents acceptent qu’ils ont toujours des choses à apprendre, les enfants en feront de même, et la famille entière en bénéficiera.» Créer, à la maison, un espace où chacun peut s’exprimer et se sentir compris reste, conclut-il, la base de tout le reste.

Si le suicide demeure un acte personnel et psychologique, cela n’empêche pas les sociologues d’en chercher les racines dans la structure et le fonctionnement de la société elle-même. C’est la conviction de Chandra Rungasawmi, sociologue, pour qui les chiffres mauriciens, une hausse de 50 % d’une année à l’autre, touchant davantage les jeunes et, comme partout ailleurs, davantage d’hommes que de femmes, appellent une lecture qui dépasse le cas individuel.

WhatsApp Image 2026-07-25 at 3.06.08 PM Chandra Rungasawmi

Pourquoi les jeunes, en particulier, alors même que la société mauricienne fonde son avenir sur eux ? Le paradoxe, selon Chandra Rungasawmi, tient là où on ne l’attend pas : ces jeunes sont pourtant mieux lotis et connaissent un niveau de vie plus confortable que par le passé. Le problème n’est donc pas matériel. Certains enfants, note-t-il, ne sont pas suffisamment connectés, ni à la maison ni dans leur environnement social – ce que le sociologue Émile Durkheim appelait l’«égoïsme», l’un des types de suicide qu’il avait théorisés. Le téléphone portable a, selon Chandra Rungasawmi, bouleversé la cohésion familiale : on se parle de moins en moins, chacun ayant désormais ses interlocuteurs virtuels. Le même phénomène, observe-t-il, se répète à l’école.

Sur ce point, le sociologue salue une décision récente : la réglementation de l’usage du portable en milieu scolaire, qu’il juge salutaire. Il pointe cependant un vide qui subsiste en amont, le manque d’activités extrascolaires permettant aux élèves de se détendre et de jouer en plein air, comme le football ou le théâtre. Faute de ces exutoires, Chandra Rungasawmi observe un usage détourné du téléphone portable, qui va jusqu’au cyberharcèlement, voire à la sextorsion ; un phénomène qui, selon lui, a déjà abouti à un suicide. Il rejoint là encore Durkheim : un jeune isolé, sans soutien, est particulièrement vulnérable au suicide.

Le sociologue élargit ensuite le constat à la société mauricienne dans son ensemble, qu’il décrit comme traversée par un stress accru, chez les parents comme chez les enfants. Il pointe en particulier le système éducatif, qu’il juge trop élitiste, et qu’il considère comme une cause majeure d’anxiété. Selon lui, pour deux enfants qui réussissent, un échoue et termine le cycle primaire quasi illettré – un jeune qui risque alors de développer des comportements déviants, pouvant le mener à ce que Durkheim appelait l’«anomie», et à une spirale que la drogue, très présente dans le pays, peut aggraver. De cette trajectoire peut naître un sentiment de fatalité, capable de pousser au suicide un jeune qui ne trouve plus sa place comme citoyen respectable et digne.

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Ce phénomène, selon Chandra Rungasawmi, ne s’arrête pas aux frontières de Maurice : il se reproduit dans toute la région de l’océan Indien. Le sociologue cite un cas récent survenu en Inde, qui a fait l’actualité : deux étudiantes se sont suicidées après avoir appris qu’elles n’avaient pas réussi l’examen de sélection pour des études de médecine. Une semaine plus tard, il est apparu que l’examen avait été truqué à l’université, avec la complicité d’un ministre. «Quand un pays est rongé par la corruption et le népotisme, les victimes peuvent même commettre l’irréparable en se suicidant», estime le sociologue.

Sur la réponse de l’État, Chandra Rungasawmi reconnaît un effort appréciable pour offrir un service de santé mentale dans les hôpitaux et les Community Health Centres, avec des psychologues scolaires. Il appelle toutefois les enseignants à davantage collaborer, pour rendre ce dispositif plus efficace.

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Pour rester accessible à ce public de plus en plus jeune, l’association Befrienders a ouvert trois lignes mobiles consultables aussi par WhatsApp sur les numéros 5 483 7233, 5 831 5551 et 5 810 4317. Sa ligne gratuite est ouverte tous les jours de 9 heures à 21 heures au 800 9393.

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