Publicité

Dossiers élevés pour la recherche

Dossiers élevés pour la recherche Itinéraire des macaques exportés : La clause oubliée

13 juin 2026, 14:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Dossiers élevés pour la recherche  Itinéraire des macaques exportés : La clause oubliée

■ Le site de Bioculture à Rivière-des-Anguilles comporte des rangées de maisons-cages avec des bébés macaques qui peuvent sauter et se balancer dans un environnement conçu pour reproduire, dans les limites de la captivité, leur habitat naturel.

Suite de notre enquête publiée le 30 avril dernier, sur l’exportation de macaques mauriciens vers des laboratoires étrangers, avec Sarah Kite, directrice d’Animals International pour le Royaume-Uni, l’organisation qui a mis cette histoire en lumière. L’ONG avait rendu publiques des images filmées en caméra cachée dans des laboratoires britanniques, pointant Maurice comme l’un des principaux fournisseurs – 1 248 exports en 2025.

Pour le premier volet de ce dossier, nous avions rencontré les représentants de Bioculture, l’une des firmes d’élevage locales. Au tour d’Animals International de s’exprimer. L’ONG fait ressortir que dans un accord commercial signé en 1997 entre un exportateur mauricien et un distributeur américain, le gouvernement mauricien avait lui-même imposé une condition : ses primates ne pouvaient pas être utilisés pour «toute vivisection soumettant l’animal à un stress intense ou à de la torture». Une clause accessible aujourd’hui dans les archives publiques de la Securities and Exchange Commission américaine. L’ONG estime que ce que montrent les vidéos britanniques – gavage oral répété, inhalation forcée, contention prolongée – tomberait sous cette définition. Les trois autres usages interdits par la loi mauricienne dans ce document sont les tests de munitions à des fins militaires, les radiations et les vols spatiaux non habités. L’accord couvrait la période 1994-2005. Ce que sont devenues ces restrictions depuis, et si elles ont été reconduites ou abandonnées dans les contrats ultérieurs, reste à ce jour sans réponse publique.

Une lettre a donc été adressée au président de la République Dharam Gokhool, copiée au Premier ministre Navin Ramgoolam et au ministre de l’Agro-industrie, Arvin Boolell. L’ONG y formule trois demandes concrètes : que Maurice s’engage à mettre fin à l’exportation de macaques à longue queue à des fins de recherche, qu’elle renonce à l’établissement ou à l’expansion de laboratoires de tests sur animaux sur son territoire et qu’elle s’engage dans un dialogue sur les méthodes de recherche alternatives. «Nous voyons cela comme une opportunité décisive pour Maurice», relève Sarah Kite. Plutôt que de poursuivre avec un système de plus en plus contesté, le pays pourrait choisir de s’aligner sur les standards mondiaux émergents.

Pour en revenir aux vidéos dans des laboratoires britanniques, pourquoi ne pas avoir nommé ces laboratoires ? Les pratiques visibles dans les vidéos sont légales, encadrées par le Home Office britannique. Ce n’est pas un laboratoire en particulier qu’Animals International met en cause, c’est un système entier. «Ce que nous avons filmé, ce sont des procédures de toxicologie réglementaire standard, utilisées à l’échelle mondiale», explique Sarah Kite.

Alternatives

L’ONG avait déclaré que 90% des médicaments qui sont testés sur les animaux échouent ensuite sur les essais cliniques sur l’homme. Ce taux d’échec, avait été contesté par les représentants de Bioculture lors de notre première rencontre. Ils estimaient qu’il englobait des échecs sans lien direct avec le modèle animal. Dans les faits, il est extrait des documents de la Food and Drug Administration (FDA) et du National Institutes of Health. La FDA écrit : «Plus de 90 % des médicaments qui semblent sûrs et efficaces chez l’animal n’obtiennent pas l’approbation humaine, principalement en raison de problèmes de sécurité et d’efficacité.»

Sarah Kite est précise sur les alternatives: les technologies existent déjà. Des plateformes d’organes-sur-puce, foie, rein, cerveau, cœur, ainsi que des tissus humains dérivés de cellules souches sont disponibles commercialement et validés pour les principaux systèmes organiques responsables des échecs médicamenteux. «Ce qu’il faut maintenant, ce n’est pas une invention technologique, c’est une harmonisation des processus réglementaires», plaide-t-elle. Ces méthodes sont là. Ce sont les régulateurs qui tardent à les adopter pleinement.

«Home Office» dans le viseur*

Animals International critique les licences génériques de cinq ans accordées par le Home Office, qui autorisent des milliers d’animaux à être utilisés pour des expériences sans que les substances testées soient connues à l’avance. Sarah Kite concède qu’il s’agit en partie d’un problème d’application : si la loi britannique, l’Animals Scientific Procedures Act de 1986, était interprétée dans le strict respect de son intention législative, «nous verrions moins de tests autorisés, et la transition vers des méthodes non animales s’accélérerait». L’ONG réclame une enquête parlementaire sur la manière dont le Home Office régule cette législation. Mais au-delà du Royaume-Uni, c’est le système global qui est en cause : «Il y aura toujours des difficultés à extrapoler d’une espèce à une autre, et des expériences contrôlées en laboratoire aux situations réelles de la vie humaine. Parfois avec des conséquences désastreuses.»

Le choix du moment n’est pas anodin. Ces pratiques ont été tenues à l’écart du public et des parlementaires. Les décisions sur les priorités et les délais de cette transition se prennent en ce moment, sans consultation publique, sans que l’ampleur réelle de la souffrance animale soit connue. «La gravité de ce que montrent ces images rend leur publication impérative», soutient Sarah Kite.


Monkey Massacre in Mauritius réagi

Le collectif Monkey Massacre in Mauritius a souhaité réagir à la publication de notre reportage sur les macaques exportés par une firme mauricienne. Nous reproduisons ci-dessous leur prise de position.

Sur la question du suivi des animaux après exportation, le collectif rappelle que le cadre initial de cette industrie à Maurice interdisait explicitement l’utilisation de primates pour la recherche militaire, ainsi que toute vivisection soumettant les animaux à un stress intense ou à des souffrances importantes. Or, selon le collectif, certains protocoles de toxicologie soulèvent précisément des questions sur le niveau de stress imposé aux animaux. Il cite par ailleurs des documents publics américains indiquant que des macaques d’origine mauricienne auraient été acquis dans le cadre de programmes liés au Département américain de la Défense. «Quarante ans après le début de ces exportations, si le cadre initial et les garanties censées accompagner cette industrie suscitent aujourd’hui autant d’interrogations, sur quelle base pouvons-nous avoir confiance dans l’établissement futur d’un Biomedical Hub strictement encadré à Maurice ?» interroge le collectif.

Selon des données de suivi des expéditions aériennes citées par le collectif, Noveprim-Charles River occuperait une place importante dans l’approvisionnement des marchés britannique et européen, tandis que LCL Cynologics-Les Campêches serait un acteur dominant du marché français. Le collectif soulève également des interrogations sur des entreprises de recherche contractuelle opérant à Maurice, comme Charles River Laboratories et Clinglobal, qui auraient publiquement communiqué sur des activités impliquant des études précliniques. «Le public est en droit de se demander dans quelle mesure certaines activités s’inscrivent dans l’esprit de l’Animal Welfare Act de 2013», écrit-il.

Sur les bénéfices économiques, le collectif estime que l’impact d’une industrie ne peut s’évaluer uniquement à travers des chiffres, sans tenir compte de son coût réputationnel. Les images et enquêtes récentes ont, selon eux, été relayées par des centaines de médias et ONG à travers le monde. Enfin, sur l’argument du Biomedical Hub comme levier d’accès aux médicaments pour les populations africaines et mauriciennes, Monkey Massacre in Mauritius est sceptique. «Depuis plus de cinq ans, Maurice est le fournisseur principal de macaques à l’industrie pharmaceutique mondiale, sans bénéfice évident pour la population locale en matière d’accès à des traitements de meilleure qualité. Comment une industrie largement dominée par des groupes étrangers pourrait-elle automatiquement se traduire par des bénéfices directs pour les Mauriciens ?»

Le collectif soulève également une question sur la représentativité. Si Bioculture a accepté de répondre à nos questions et de nous ouvrir ses portes, le collectif observe que, de manière générale, c’est systématiquement cet exportateur qui prend la parole publiquement lors des controverses, tandis que les autres continuent d’opérer sans jamais communiquer. Noveprim, identifié comme fournisseur dans plusieurs enquêtes dont une investigation undercover menée par One Voice en 2023, n’a jamais pris position. Pour Monkey Massacre in Mauritius, cette transparence sélective ne saurait valoir caution pour l’ensemble du secteur.

Publicité