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Portrait

Sharmila Kalachand : Toastmasters Mauritius, son antidépresseur

6 juin 2026, 21:00

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Sharmila Kalachand : Toastmasters Mauritius, son antidépresseur

Chacun fait le deuil d’un être aimé à sa manière. Sharmila Kalachand Pursooramen, la fille cadette du pédiatre Santosh, qui en l’espace de deux ans, a perdu sa jeune sœur Kiran et leur mère Radhi, a touché le fond. Ce qui l’a surtout aidée à reprendre pied, c’est son intégration dans le club Toastmasters, qui encourage l’éloquence et par extension, le développement personnel. Elle a tellement repris confiance en elle qu’elle a décroché le titre de «Division Champion» en mars et en mai, celui de championne 2025-2026 pour le District 129, distinction jamais obtenue par un Mauricien jusqu’ici.

Un coin du salon de Sharmila Kalachand est dédié aux photos de famille. On y voit de nombreux clichés de sa sœur Kiran, exinstitutrice à la Clavis International Primary School, emportée le 16 septembre 2019 par un cancer des ovaires qui s’est généralisé. Il y a aussi des photos de cette dernière en sa compagnie et leur complicité y est évidente, presque palpable, et d’autres photos de la disparue et d’elle encadrant leur sœur aînée Sonia. Le regard s’arrête aussi sur une immense photo portrait de leur mère Radhi, décédée d’un cancer du sein généralisé le 2 août 2021. Comme Sharmila était aussi très attachée à son grand-père paternel, Jayramdas, il y a une photo de lui la tenant dans ses bras et une autre dans une pose similaire de son père Santosh berçant sa petite-enfant Shanara Mary, fille de Sharmila et de son mari Johnny Pursooramen, née il y a 11 ans. Et finalement, sur une étagère trônent les trois trophées que Sharmila a obtenus depuis son adhésion dans un club Toastmaster, soit un shield Toastmaster of the Year 2025, et les coupes de Division Champion 2025 et de District Champion 129 pour 2025-2026.

Sharmila est née en Irlande, tout comme sa sœur aînée Sonia. C’était à l’époque où leur père y complétait ses études de médecine alors que leur mère travaillait comme secrétaire. Kiran, la benjamine, est née à Maurice au retour de ces derniers dans l’île. Sonia et Kiran ont fréquenté le collège Maurice Curé alors que Sharmila était au collège Lorette de Curepipe. Chacune a ensuite suivi sa voie, Sonia dans l’hôtellerie puis dans le département des ressources humaines à la Swan, Sharmila dans le marketing hôtelier pour le compte de son beaupère, propriétaire de l’hôtel Plaza à Curepipe, et Kiran dans l’enseignement.

Les proches de Sharmila l’ont surnommée «Duracell» comme les piles homonymes tant elle a toujours été dynamique et débordante d’énergie. Comme Kiran et elle passaient énormément de temps ensemble, ils les avaient affublées du surnom Dupond et Dupont, comme les sosies de la bande dessinée Tintin. «Kiran était non seulement ma sœur mais aussi ma complice, my bestie, my partner in crime. On faisait tout ensemble. On allait marcher ensemble le matin. On se téléphonait sept fois par jour et malgré cela, on avait toujours quelque chose à se dire. Sans compter nos fous rires pour des riens. On voyageait aussi ensemble. À toutes les fêtes, Kiran et moi prenions le micro pour chanter et nous connaissions pratiquement tous les ségas par cœur. Nous étions quasiment inséparables.»

Les mauvaises nouvelles

Depuis le 17 mai 2016, les trois sœurs avaient appris que leur mère souffrait d’un cancer du sein et celle-ci se faisait suivre médicalement. Une réalité qui les avait affectées émotionnellement, même si elles gardaient l’espoir qu’elle s’en remettrait. Mais le coup de grâce est arrivé avec l’annonce du cancer des ovaires de Kiran, le 17 mai 2017, alors qu’elle était «the fittest of all three girls. Tous les jours, elle allait marcher au Trou-aux-Cerfs et elle faisait du yoga. Quand le diagnostic de Kiran est tombé, j’étais catastrophée. J’ai beaucoup pleuré mais pas devant elle. Et puis, je me demandais comment nous allions annoncer la nouvelle à notre maman», raconte-t-elle, incapable de contenir ses larmes.

Radhi Kalachand ayant une sœur en Malaisie, c’est là qu’elle se rendait pour ses traitements. C’est aussi là que Kiran se faisait soigner et où elle a passé quatre à cinq mois d’affilée. À sept reprises, Sharmila l’a accompagnée, tout comme elle a aussi accompagné sa mère lorsqu’elle s’y rendait pour se faire soigner. Vingt-huit mois après le premier diagnostic de Kiran, cette dernière est décédée. C’était le 16 septembre 2019. «Jusqu’à deux mois avant sa mort, j’ai cru qu’elle allait se remettre. Mais un mois avant son décès, j’ai compris qu’il n’y avait rien à faire. J’étais dévastée. Le moment le plus dur a été non seulement sa mort mais aussi la dispersion de ses cendres en mer.» Sharmila s’étiole et perd huit kilos. Elle n’a plus la tête au travail, ni à rien d’autre d’ailleurs, même si elle s’efforce de tenir le coup pour sa fille, son mari et ses parents. La mort de sa mère, deux ans plus tard, soit le 2 août 2021, l’anéantit. «Je n’étais plus moi-même. J’étais amorphe. Ma tête n’était plus là. Par exemple, j’allais au supermarché faire les courses et quand je rentrais, je me demandais pourquoi j’étais sortie. C’est après que je réalisais que j’avais laissé toutes mes courses que j’avais payées au supermarché. Je faisais des choses invraisemblables. Je suis passée par des moments extrêmement difficiles, même si j’ai eu beaucoup de soutien de mon époux et de mon père, qui jouait les durs devant nous mais qui était aussi affecté que nous. Je n’avais plus de force ni d’énergie.»

Elle se fait suivre par un psychologue pendant deux ans et en juillet 2023, elle se rend en Estonie et participe à une conférence sur le bien-être mental. Elle y apprend à méditer et à respirer autrement. Conférence qui l’aide à se départir d’une douleur aux épaules qui ne la quittait pas depuis une dizaine d’années. Mais au niveau moral, elle est encore loin du compte. Elle se laisse vivre et n’arrive pas à redevenir celle qu’elle était autrefois. Son travail en pâtit. «J’avais même perdu ma base de clientèle.»

Une amie de la famille, Kamini Gujadhur, qui passe des vacances à Maurice, l’entraîne un jour chez sa belle-sœur Medha à GrosBois pour assister à une réunion en ligne des Toastmasters et dont l’objectif est de faire de ses membres de meilleurs communicants, de meilleurs leaders, «d’unleash the power within you so that you become a better version of yourself. J’ignorais ce que c’était mais néanmoins, je me suis dit : Let’s dive deep into it and see what it has in store. À la fin de la rencontre, j’étais émerveillée par la qualité des interventions, par la diction et par l’assurance qui se dégageait des intervenants».

Le 1ᵉʳ février 2024, elle décide alors d’intégrer l’Ace Speakers Toastmasters Club et sa première intervention, où elle s’aide d’une note écrite, dure sept minutes. Celle-ci est axée sur sa défunte sœur Kiran. À son grand étonnement, elle réussit à sortir de sa coquille et à livrer une bonne intervention.

Bien encadrée

Comme elle veut parfaire son vocabulaire, elle suit deux cours avec le Distinguished Toastmaster (DTM) Shaun Payen. Sa deuxième intervention publique lui vaut de se voir décerner le titre de Best Speaker. Elle assiste à une réunion de l’Elio Toastmasters Club qui est bilingue. Et lorsque Ravin Papiah, le District Director de Toastmasters demande si quelqu’un a une histoire à partager avec le monde, une impulsion lui fait lever la main. C’est sans s’aider de notes qu’elle parle de sa sœur Kiran. L’assistance est impressionnée.

Sharmila décide de suivre une formation de dix semaines en Public speaking, animée par dix différents chargés de cours à la Whitefield Business School en 2025. Et lorsqu’il faut aller ouvrir le premier Toastmasters Club à Rodrigues nommé Solitaire, c’est elle qui est désignée pour le faire.

Ce passe-temps finit par accaparer tout son temps car en sus des deux réunions mensuelles par club pour lesquelles elle doit préparer et répéter ses interventions, elle assiste aussi aux rencontres des Toastmasters international en ligne. À un moment, les rencontres sont tellement nombreuses qu’elle est obligée de faire un choix. Elle décide de rester à l’Elio Toastmasters Club et au Solitaire Toastmasters Club.

Et c’est en tant que représentante de ce dernier club qu’elle participe à l’Area Contest en janvier et le remporte. Cette victoire lui ouvre les portes du concours national, le 29 mars, et là encore, elle axe son intervention sur Kiran et remporte la compétition. En tant que Division Champion, elle repart avec le Champion Trophy 2025. Elle est alors qualifiée d’office pour participer à la conférence internationale des Toastmasters pour le District 129, qui regroupe 12 pays d’Afrique. Celle-ci se tient les 8 et 9 mai à l’hôtel Ravenala Attitude. Une centaine de délégués étrangers y participent. Elle est coachée mot à mot par plusieurs DTM.

Le 9 mai, sur les six participants, le tirage au sort fait qu’elle passe en dernier. «Je ne suis pas allée à la conférence de bonne heure. J’ai répété à la maison, j’ai parlé à Kiran en regardant sa photo et c’est vers 15 heures que je me suis rendue à la conférence.» Son intervention a pour titre Life is life. Elle compare la vie telle qu’elle est avec une vie parfaite et Kiran est évidemment au centre du discours. L’idée principale derrière est qu’il faut accepter la vie telle qu’elle est, aussi pénible ou imparfaite soit-elle. Elle parvient alors à surmonter sa seule faiblesse identifiée par les DTM, soit un manque de naturel en parlant. Au final, elle décroche le titre de District Champion et se voit remettre le trophée de Toastmaster of the Year District 129 pour 2025-2026, distinction jamais obtenue par un Mauricien jusqu’ici.

sharmila embed

Lorsque l’on se fait l’avocat du diable et qu’on lui demande si elle n’est pas en train d’utiliser la mort de sa sœur pour faire recette, Sharmila réplique qu’intégrer le Toastmasters Club lui a permis de se libérer de la souffrance ressentie par la perte de sa sœur et de sa mère. «J’ai essuyé des critiques d’amis, qui se demandaient où tout cela allait me mener, d’autant plus que je ne sortais plus et que je passais mon temps libre à répéter mes interventions pendant des heures. Je dirais simplement qu’être dans les Toastmasters m’a permis d’évacuer ma souffrance, de m’en libérer. Cela a marché pour moi et en l’exprimant, j’essaie d’aider les personnes qui ont perdu un être cher à exorciser leur traumatisme. Cela dit, il y a encore des moments difficiles dans ma vie mais les Toastmasters m’ont permis de m’épanouir complètement. Je suis une autre personne. J’ai retrouvé ma base de clientèle dans mon travail. Aujourd’hui, on me demande non seulement de coacher les autres Toastmasters mais aussi d’être maîtresse de cérémonie. Je l’ai d’ailleurs fait à deux reprises. J’ai retrouvé mon niveau d’énergie d’autrefois. Je suis redevenue Duracell.»

Le cadeau que Kiran lui a laissé, dit-elle pour conclure, c’est de s’être rapprochée davantage de sa sœur Sonia. «My craziness rubs on her and her wisdom is rubbing on me slowly (rires)…»

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