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Toxicomanie

Des écoles aux rues : La progression alarmante des drogues chez les jeunes

24 mai 2026, 13:00

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Des écoles aux rues : La progression alarmante des drogues chez les jeunes

Les spécialistes s’inquiètent de la banalisation du cannabis et des drogues synthétiques chez les adolescents.

Au Parlement, le mardi 19 mai dernier, le ministre des Technologies de l’information, de la communication et de l’innovation, Avinash Ramtohul, a dévoilé des chiffres inquiétants. Le nombre d’adolescents admis dans les établissements de santé publique pour des problèmes liés à la drogue est passé de 117 en 2021 à 173 en 2025. Une progression qui met en lumière une réalité de plus en plus visible dans le pays : le rajeunissement des consommateurs de drogues et l’ampleur prise par les substances synthétiques chez les jeunes.

Les chiffres communiqués au Parlement sont parlants :

• 2021 : 117 admissions

• 2022 : 97 admissions

• 2023 : 126 admissions

• 2024 : 139 admissions

• 2025 : 173 admissions.

Après une baisse en 2022, la courbe est repartie nettement à la hausse jusqu’à atteindre un niveau record en 2025. Pour les acteurs de terrain, ces données officielles ne constituent pas une surprise. Elles viennent surtout confirmer ce qu’ils observent depuis plusieurs années dans les quartiers, les écoles et les centres de prise en charge.

Aujourd’hui, à Maurice, les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook et TikTok, montrant des jeunes sous l’emprise de drogues synthétiques sont légion. Certaines scènes choquent : personnes désorientées sur la voie publique, comportements erratiques, crises psychotiques ou violences sous influence.

Dans les établissements scolaires également, plusieurs acteurs du secteur éducatif s’inquiètent de la banalisation progressive du vapotage chez les jeunes, avec l’arrivée massive des cigarettes électroniques et des «vapes», parfois associées à des substances illicites. Au-delà du constat, une question se pose : comment expliquer cette hausse inquiétante et, surtout, que faire pour freiner cette spirale ?

? Une hausse qui traduit une réalité multifactorielle

Pour Kunal Naik, CEO de la National Agency for Drug Control (NADC), chaque cas représente déjà «un cas de trop». Interrogé sur cette augmentation des admissions d’adolescents entre 2021 et 2025, il estime que cette situation «reflète une réalité multifactorielle». Selon lui, l’accessibilité accrue aux substances joue un rôle majeur. «Les drogues sont aujourd’hui plus facilement disponibles, parfois à proximité des établissements scolaires ou via des réseaux informels et numériques, ce qui abaisse les barrières à l’expérimentation chez les jeunes», explique-t-il.

Mais pour la NADC, la problématique ne peut être réduite à la seule disponibilité des produits. Plusieurs facteurs de vulnérabilité favorisent également l’entrée dans la consommation : pression des pairs, mal-être psychologique, anxiété, dépression, difficultés familiales, décrochage scolaire ou encore manque de repères. «Pour certains jeunes, la consommation devient un mécanisme d’évasion ou une manière de gérer le stress», analyse Kunal Naik.

Le CEO de la NADC rappelle également que des programmes de prévention existent déjà dans certains collèges, comme Get Connected. Toutefois, il reconnaît que la question essentielle demeure celle de leur efficacité réelle.

Le National Drug Control Masterplan, lancé récemment, prévoit justement une évaluation approfondie des programmes existants afin d’identifier les lacunes et de mieux adapter les interventions aux réalités actuelles.

? ONG : Des chiffres «interpellants» mais pas surprenants

Du côté des ONG, les réactions convergent : la hausse des admissions n’étonne malheureusement pas les acteurs de terrain.

Pour Jacques Achille , responsable des communications stratégiques de l’ONG PILS, cette situation était prévisible. «Ce constat doit interpeller tout un chacun, car il révèle une situation sur laquelle les observateurs sociaux, les pédagogues et d’autres acteurs alertent depuis plusieurs années : le rajeunissement des consommateurs de substances», affirme-t-il. Selon lui, malgré les avertissements répétés, peu d’actions concrètes ont été menées en matière de prévention et de sensibilisation.

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Jacques Achille, responsable des communications stratégiques de l’ONG PILS.

Il dénonce également certains tabous persistents dans la société mauricienne. «Certains responsables d’établissements ou parents considèrent encore que parler de drogue ou de sexualité aux jeunes les incite à s’y intéresser plutôt que de les protéger. Nous créons ainsi de faux tabous qui n’améliorent en rien la situation», estime-t-il.

Jacques Achille évoque aussi l’influence grandissante des trafiquants sur certains jeunes. «Les trafiquants exercent une forte influence sur les jeunes, qui intègrent de plus en plus tôt les réseaux de trafic pour des raisons financières ou pour se construire une image», ajoute-t-il.

Même constat du côté de Jamie Cartick, directrice du Collectif Urgence Toxida (CUT). Pour elle, les chiffres sont «interpellants», mais pas surprenants. «On s’y attendait parce que les associations n’avaient plus réellement accès aux écoles entre 2021 et 2025. Les actions d’éducation et de prévention étaient très limitées», explique-t-elle. Elle souligne aussi l’essor des drogues synthétiques à bas prix. «Les drogues synthétiques ont pris énormément d’ampleur et leur prix est accessible aux jeunes. Forcément, les consommations problématiques augmentent aussi», dit-elle.

? Le manque de loisirs et de perspectives pointé du doigt

Parmi les facteurs souvent évoqués par les ONG figure le manque d’activités et d’espaces destinés aux jeunes.

Jamie Cartick insiste sur cette dimension sociale. «Beaucoup de jeunes nous disent qu’ils n’ont pas accès à des activités intéressantes, au sport, à la culture ou à des loisirs structurés. Pourtant, ces activités aident à promouvoir l’estime de soi, les compétences psychosociales et la capacité à gérer les difficultés», affirme-t-elle. Selon elle, investir davantage dans les loisirs, la culture et le sport constitue une partie essentielle de la solution : «La qualité de vie joue un grand rôle dans la relation qu’une personne aura avec les drogues.»

WhatsApp Image 2026-05-23 at 5.33.40 PM (1).jpg Jamie Cartick, directrice du Collectif Urgence Toxida (CUT).

Même analyse chez Ashvin Gungaram, directeur de l’organisation non gouver nementale AILES (Aides Infos Liberté Espoir et Solidarité) : «Il y a de plus en plus de substances disponibles et de moins en moins d’informations de sensibilisation adaptées.» Selon lui, les campagnes classiques basées uniquement sur le slogan «Say no to drugs» ne suffisent plus. «Il faut des approches de réduction des risques et développer les connaissances des jeunes. Aujourd’hui, tout ce qui touche à la consommation de substances et à la santé sexuelle est très lié», explique-t-il.

WhatsApp Image 2026-05-23 at 5.33.40 PM.jpg Ashvin Gungaram, directeur de l’ONG AILES.

Ashvin Gungaram estime également que «l’utilisation des substances et la glorification des trafiquants, “bann patron” comme ils disent, influencent certains jeunes», affirme-t-il.

? Les drogues synthétiques, un fléau grandissant

L’un des éléments les plus préoccupants de ces dernières années reste l’expansion des drogues synthétiques à Maurice.

Le ministre Avinash Ramtohul a d’ailleurs indiqué au Parlement qu’une étude nationale menée en 2023 auprès d’adolescents âgés de 15 à 17 ans avait montré que 98 % des répondants considéraient la toxicomanie comme un problème majeur chez les jeunes. L’étude a aussi révélé que le cannabis demeurait la substance la plus consommée, tout en soulignant la nécessité d’approfondir les recherches sur les nouvelles drogues synthétiques.

Ces substances inquiètent particulièrement les spécialistes en raison de leur composition souvent inconnue, de leurs effets imprévisibles et de leur prix relativement accessible. Sur les réseaux sociaux, plusieurs vidéos devenues virales montrent des consommateurs dans des états alarmants après avoir absorbé ces produits.

Les ONG parlent d’une banalisation progressive , notamment chez certains adolescents en quête d’expérimentation ou d’appartenance à un groupe.

? L’approche répressive remise en question

Plusieur s inter venants interrogés estiment également que les politiques actuelles montrent leurs limites.

Jacques Achille affirme que «le système répressif ne fonctionne pas» et qu’il faut envisager la problématique autrement, notamment à travers l’éducation et une approche multisectorielle.

Jamie Cartick va dans le même sens. «Plus les systèmes sont répressifs, plus les drogues deviennent accessibles. Maurice est devenue une plaque tournante du trafic et cela reste extrêmement profitable», estime-t-elle.

Pour la directrice de CUT, il faut sortir d’une logique centrée uniquement sur l’éradication de la drogue. «Les drogues ont toujours existé et continueront d’exister. Le plus important est de réduire les consommations problématiques et de renforcer les compétences psychosociales des jeunes», dit-elle. Ashvin Gungaram appelle lui aussi à «un changement de paradigme». «Cela fait 50 ans que nous appliquons des politiques qui ne fonctionnent pas. Même au niveau mondial, on reconnaît aujourd’hui que la war on drugs n’a pas marché», soutient-il.

Le représentant d’AILES estime qu’il faut davantage réfléchir à des politiques basées sur la santé publique plutôt que sur la criminalisation.

? La NADC mise sur la prévention et l’information

Face à cette situation, la NADC affirme vouloir renforcer les actions de prévention. Kunal Naik explique que la division Prévention de la NADC travaille actuellement avec le ministère de l’Éducation ainsi que le ministère de la Jeunesse et des sports afin d’évaluer les dispositifs existants. Une recherche spécifique auprès des élèves du secondaire doit également être menée afin de mieux comprendre leurs comportements, leurs perceptions des drogues et les facteurs de risque. L’objectif est de développer des programmes davantage adaptés aux réalités des adolescents mauriciens. La NADC souhaite aussi mettre en place un programme national de prévention structuré dès la petite enfance. «L’objectif est de développer très tôt les compétences psychosociales – estime de soi, gestion des émotions, prise de décision – qui constituent des facteurs de protection majeurs contre les conduites addictives», explique Kunal Naik. La NADC mise aussi sur une approche communautaire impliquant familles, ONG, collectivités locales, travailleurs sociaux et leaders communautaires. «La prévention ne doit pas se limiter à l’école», insiste-t-il.

? Des mesures déjà annoncées par le gouvernement

Au Parlement, le ministre Avinash Ramtohul a détaillé plusieurs mesures déjà engagées.

Depuis mars 2026, un programme de formation destiné aux recteurs et éducateurs a été lancé afin de renforcer la détection précoce et la compréhension des nouvelles tendances de consommation.

Le gouvernement prévoit également des programmes d’intervention précoce pour les enfants de moins de 12 ans afin de renforcer la résilience et les dispositifs de protection avant l’adolescence.

Une collaboration renforcée avec les ONG et le ministère de la Jeunesse est aussi annoncée afin de promouvoir des activités structurées pour les jeunes et encourager des modes de vie plus sains.

Concernant la prise en charge, le ministère de la Santé dispose actuellement d’un centre résidentiel de réhabilitation pour adolescents masculins à Long Mountain ; d’un centre pour les patientes et adolescentes à Beau-Bassin ; et d’un nouveau centre à Flacq bientôt opérationnel.

? Mobilisation collective pour une urgence de santé publique

Derrière les statistiques, ce sont surtout des adolescents, des familles et des communautés entières qui sont touchés.

La hausse des admissions hospitalières révèle non seulement une progression de la consommation, mais aussi un mal-être plus profond chez une partie de la jeunesse mauricienne.

Les acteur s inter rogés s’accordent sur un point : la réponse ne pourra être uniquement policière ou punitive. Elle devra passer par l’éducation, la prévention, l’écoute, la santé mentale, les loisirs, la réduction des risques et une mobilisation collective.

Les images de jeunes sous substances qui circulent sur les réseaux sociaux choquent régulièrement l’opinion. Mais pour les ONG, ces vidéos ne représentent que la partie visible du problème. Alors que les admissions continuent d’augmenter année après année, beaucoup estiment que le pays se trouve désormais à un tournant décisif dans sa manière d’aborder la question des drogues et de protéger sa jeunesse.

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