Publicité

Interview

Devesh Dukhira : «Maurice conserve plus d’un tiers de la part de marché des sucres spéciaux, en Europe»

23 mai 2026, 16:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Devesh Dukhira : «Maurice conserve plus d’un tiers de la part de marché des sucres spéciaux, en Europe»

Devesh Dukhira, «Chief Executive Officer» du Mauritius Sugar Syndicate (MSS).

L’Union européenne est le principal marché d’exportations de Maurice ; leurs relations commerciales sont régies par l’Accord de partenariat économique. L’accord fait l’objet de négociations pour son approfondissement au-delà du seul commerce des biens. Nous avons interrogé Devesh Dukhira, CEO du Mauritius Sugar Syndicate, au sujet des relations commerciales de Maurice avec l’Union européenne, de l’implication de l’Accord de partenariat économique depuis son entrée en vigueur en 2012 et de son approfondissement à venir.

? Vous êtes à la direction du Mauritius Sugar Syndicate, créé au début du XXe siècle pour permettre aux producteurs de sucre de coopérer face à la concurrence. Aujourd’hui encore, votre mission est de représenter les intérêts des producteurs (gros et petits) de sucre mauricien. Comment cette mission se décline-t-elle ?

Je dois avant tout souligner que le MSS, créé en 1919 et formellement établi par la Mauritius Sugar Syndicate Act en 1951, est dirigé par les producteurs sucriers, y compris les usiniers, les petits planteurs et ceux du secteur corporatif. Il assure les intérêts communs des producteurs pour la commercialisation du sucre, l’objectif duMSS étant de rechercher la valeur optimale pour les sucres produits localement. Le MSS s’assure non seulement que les producteurs soient tous alignés sur la stratégie commerciale adoptée, mais aussi qu’il y ait un équilibre parmi eux au niveau de leur propres objectifs et ambitions. Nous comptons actuellement trois sucreries, dont deux spécialisées dans la production de sucres spéciaux, Alteo et Terra, et la troisième, Omnicane, qui opère une raffinerie d’une capacité annuelle de 250 000 tonnes. Ces usines sont desservies par quelque 7 500 planteurs, dont une vingtaine du secteur corporatif.

Après la fin des prix garantis sous le défunt Protocole Sucre, il est encore plus important de se regrouper pour surmonter les défis causés par la volatilité des prix sur le marché international. En raison des excédents de production qui entraînent des prix subventionnés, couplés à des programmes de subvention dans plusieurs pays exportateurs, les prix de vente sont souvent en dessous du coût de production. C’est le cas même en Europe. Avec une récolte moyenne de 250 000 tonnes, et donc zéro économie d’échelle, Maurice, n’a d’autre choix que de se focaliser sur la valeur ajoutée et des marchés niche. Cette stratégie porte ses fruits grâce à nos producteurs qui font force commune.

? Le sucre est au cœur des relations commerciales de Maurice et de l’UE. Quel est l’état de ces relations commerciales aujourd’hui?

L’UE a été le marché principal du sucre mauricien depuis que le Royaume-Uni en est devenu membre en 1973. La quasi-totalité des exportations y était destinée sous le Protocole Sucre, qui faisait provision pour des livraisons annuelles à prix garantis. Malgré la fin de cet arrangement en 2009, l’accès hors-taxe du sucre mauricien en Europe a été maintenu sous l’Accord de partenariat économique (APE), qui prévoit une marge de préférence de l’ordre de €419 la tonne de sucre – par rapport au cours mondial qui est actuellement en dessous de USD 500 la tonne de sucre blanc.

Avec la fin du Protocole Sucre, l’industrie mauricienne s’est transformée pour s’adapter au nouvel environnement du marché, passant d’un fournisseur de sucre roux brut livré à la raffinerie de Tate & Lyle au Royaume-Uni à celui de fournisseur de sucres à valeur ajoutée – sucres spéciaux et sucre blanc raffiné de canne – livrés directement à des distributeurs ou à des utilisateurs industriels. Le MSS a graduellement, et ce depuis les années 1970, développé un segment de marché pour les sucres spéciaux en Europe, répondant ainsi aux exigences des différents clients particuliers et des industriels opérant sur des marchés niche. Pour la campagne en cours, nous devrons livrer quelque 67 000 tonnes de sucres spéciaux à environ 70 acheteurs dans une vingtaine de destinations européennes, en plus de 25 000 tonnes au Royaume-Uni. Nous estimons que Maurice est l’un des pionniers dans la production de ces sucres, qui ont entre-temps été étendus à une vingtaine de variétés. Maurice conserve plus d’un tiers de la part de marché en Europe.

Au niveau du sucre blanc raffiné, qui est déjà produit en Europe à partir de la betterave, et suivant l’installation de deux raffineries à Maurice après la fin du Protocole Sucre en 2009, le MSS avait préféré le commercialiser en partenariat avec un producteur sucrier européen. C’était la meilleure approche. Ainsi, de 2009 à 2015, le MSS s’est associé avec Suedzucker, le leader européen de la production de sucre, pour vendre environ 300 000 tonnes de sucre blanc mauricien annuellement sur les pays déficitaires en Europe. Cette formule de partenariat commercial a été renouvelée avec le producteur français Cristal Union, à partir de 2015 avec plus d’emphase sur la valeur ajoutée, y compris les sucres spéciaux.

? Le sucre non raffiné de Maurice a obtenu un label d’Indication géographique (IG) en 2024, selon la législation mauricienne, une démarche soutenue par l’UE. Qu’est-ce que ce label représente pour le sucre mauricien ? Faut-il envisager une Indication géographique pour d’autres produits sucriers ?

La certification IG est un témoignage des caractéristiques distinctives du «Mauritius Unrefined Sugar» (les sucres spéciaux) issu du traitement naturel du jus de canne à sucre cultivée localement. Le «Mauritius Unrefined Sugar» comprend deux groupes de spécialités, à savoir les Demeraras et les Muscovados. La spécialité Demerara est connue pour ses gros grains, sa fluidité et sa nature croquante, avec des cristaux dorés et brillants, enrobés de mélasse de canne, tandis que la spécialité Muscovado est reconnue pour sa consistance molle et humide avec des cristaux fins brun foncé, riches en mélasse naturelle, lui conférant une texture collante, une saveur particulière et un arôme typique. Ces sucres proviennent de cannes non-OGM (organismes génétiquement modifiés), et ne font pas l’objet d’utilisation de colorants ni d’additifs aromatiques. Ils offrent une riche gamme de saveurs, allant d’une essence légère caractéristique de mélasse à une saveur de mélasse robuste infusée d’un arôme typique de caramel.

L’IG met donc en valeur les qualités intrinsèques du terroir local, valorise le travail de nos producteurs et présente la singularité et la durabilité de leurs méthodes de production adaptées à la géographie et au climat locaux. Il est aussi une reconnaissance du travail et du dévouement de nos agriculteurs et usiniers. Cette reconnaissance aidera le MSS à promouvoir davantage ses sucres tant au niveau local qu’international, en veillant à ce que les consommateurs puissent faire confiance à l’authenticité et à la qualité supérieure de nos produits.

Nous sommes reconnaissants au soutien apporté par l’Union européenne, à travers la délégation à Maurice, pour la préparation du cadre au niveau de l’office de la propriété intellectuelle, mais aussi des postulants, dont le MSS, pour le labelIG. Il faut souligner que le rhum mauricien, issu également de la canne à sucre, a entre-temps obtenu cette certification. En complément avec le «Mauritius Unrefined Sugar», ces produits valorisés de la canne à sucre sont donc appelés à redorer et à renforcer la réputation du pays comme une origine fiable et de qualité de cette plante qui fut jadis l’épine dorsale de son peuplement et de son économie.

? Quels sont les enjeux et les perspectives pour les producteurs mauriciens avec l’approfondissement de l’APE ?

Je dois souligner que Maurice, bien qu’ayant été fournisseur traditionnel de sucre sur le marché européen, voit malheureusement une érosion graduelle de sa marge de préférence. Après avoir ouvert l’accès à leur marché aux Pays moins avancés en 2001, la Commission européenne a négocié sur les 15 dernières années des accords commerciaux, portant notamment sur le sucre, avec différents pays. Plusieurs pays d’Amérique centrale et d’Amérique latine, l’Afrique du Sud et plus récemment le MERCOSUR (Ndlr, bloc commercial sud-américain) et l’Australie, ont désormais un accès hors-taxe pour leurs sucres sur le marché européen, ce qui augmente la concurrence. La surabondance récurrente sur le marché a été exacerbée par la libéralisation des quotas de production européenne depuis 2017, ce qui a rapproché le prix du sucre en Europe aux cours mondiaux, qui sont souvent inférieurs aux coûts de production.

Maurice, petit État insulaire sans économie d’échelle, se retrouve face à une rude concurrence de plusieurs pays, ce qui érode graduellement son positionnement sur le marché européen. Nous craignons que la prime du marché par rapport au cours mondial s’amenuise davantage, au détriment des produits du groupe Afrique Caraïbes et Pacifique (ACP), voire des producteurs sucriers européens. Déjà, les prix en vigueur en Europe sur les deux dernières années ont été peu rentables, ce qui a entraîné la fermeture de huit usines sur le continent européen. En ce qui concerne les sucres spéciaux, la concurrence s’intensifie, surtout des pays d’Amérique centrale, qui bénéficient d’accès préférentiel depuis 12 ans seulement, alors que Maurice fournit des sucres haut de gamme depuis une cinquantaine d’années. Ces pays ne produisent pas nécessairement selon les mêmes normes que Maurice, et utilisent notamment des colorants alors que les nôtres sont sans additif. Avec cette tendance, nous craignons que les sucres spéciaux puissent devenir une commodité en Europe et deviennent donc moins attractifs pour les producteurs historiques.

L’éventuelle protection de l’IG «Mauritius Unrefined Sugar» en Europe sous l’APE approfondi qui sera finalisé sous peu, pourrait, tout en mettant en exergue leurs qualités intrinsèques, atténuer cette baisse de valeur. Il serait souhaitable que l’UE soit sensible à la baisse de l’attractivité du marché, non seulement pour les fournisseurs traditionnels comme Maurice mais aussi pour leurs propres producteurs.

***** 

L’Accord de partenariat économique

L’Accord de partenariat économique (APE) encadre les relations commerciales entre l’Union européenne (UE) et la République de Maurice ainsi que quatre autres pays de l’Afrique orientale et australe (AfOA).

L’APE a été signé en août 2009 par Maurice ainsi que par Madagascar, les Seychelles et le Zimbabwe. L’accord est entré en vigueur en 2012. C’est en février 2019 que les Comores ont ratifié l’accord qui est immédiatement entré en vigueur. Cet accord commercial et de développement offre un accès immédiat aux exportations de biens de ces cinq pays sur le marché européen sans droits de douane, ni quotas. Il est compatible avec les règles de l’Organisation mondiale du commerce : il est réciproque mais asymétrique permettant aux cinq pays de l’AfOA d’ouvrir une grande partie de leur marché à l’UE sur une période transitoire de 10 ans tout en protégeant les secteurs sensibles notamment relatifs aux industries naissantes. Il contribue à l’intégration économique régionale notamment grâce aux règles d’origine plus souples. Aujourd’hui encore, l’UE est le principal marché d’exportations de Maurice. Les principaux produits exportés sont les produits de la mer, les produits textiles et les produits sucriers.

***** 

Approfondir l’APE : Pour quoi faire ?

À partir du 2 octobre 2019, l’UE et les cinq pays ont entamé des négociations pour approfondir l’APE. La conclusion des négociations est imminente. Cet accord approfondi étend le champ des relations commerciales au-delà des biens pour inclure notamment le commerce des services, la libéralisation des investissements, le commerce digital, les droits de propriété intellectuelle, la concurrence et le développement durable. Il permettra aux opérateurs des cinq pays d’œuvrer dans un cadre stable et prévisible, de tisser et d’approfondir leurs liens économiques avec ceux des 27 États membres de l’Union européenne, avec ses 450 millions de consommateurs, et ainsi tirer profit des marchés niche dans ces nouveaux secteurs économiques.

Publicité