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Élevés pour la recherche
Itinéraire des macaques à longue queue exportés par Bioculture
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Élevés pour la recherche
Itinéraire des macaques à longue queue exportés par Bioculture
? À Rivière-des-Anguilles, Bioculture élève des macaques à longue queue selon un cahier des charges strict et les exportent pour la recherche biomédicale.
Des primates qui se débattent, qui crient, qui tentent d’échapper au tube qu’on leur enfonce dans la gorge. Ces images, filmées en caméra cachée dans des laboratoires britanniques par un ancien employé traumatisé, ont provoqué un tollé au Royaume-Uni au mois d’avril. Rendues publiques par l’ONG Animals International, puis relayées la semaine dernière par des activistes mauriciens à travers un communiqué, elles pointent nommément Maurice comme l’un des principaux fournisseurs de macaques au Royaume-Uni. En 2025, 1 248 individus ont fait ce trajet. Contactée par l’express, Bioculture Mauritius, l’un des éleveurs de macaques de l’île, habituée des controverses et de la bad press, dit-elle, a accepté de nous répondre à travers Anupah Makoond, le Group Head of Policy, Advocacy, Communications and CSR, et Nada Padayatchy, la Trapping and Sustainability Manager.
? Peu ou pas de trace après livraison
La question est directe : une fois les animaux livrés à leurs clients, Bioculture sait-elle ce qu’il leur arrive ? Les réponses d’Anupah Makoond et de Nada Padayatchy le sont tout autant. «Ça dépend. Pas tout le temps.Très rarement. On peut savoir par inférence.» Par inférence, c’est-à-dire en consultant le site internet du laboratoire client pour deviner, à partir de son pipeline de recherche, dans quel projet tel ou tel animal a pu être intégré. Pas autrement. Cela n’est pas présenté comme une lacune. C’est une description du système tel qu’il fonctionne. Une grosse boîte pharmaceutique, expliquent-ils, peut avoir plusieurs sites de recherche dans plusieurs pays, plusieurs chercheurs travaillant sur plusieurs pathologies. Les animaux sont distribués selon ses besoins. Bioculture n’est pas dans la boucle. «On n’est pas vraiment au courant», confirment-ils. Les macaques visibles dans les vidéos britanniques sont-ils les leurs ? «On ne peut pas s’en prendre», répond Anupah Makoond, en ajoutant qu’Animals International elle-même n’a pas révélé l’identité des laboratoires filmés. Leur principal marché, précise-t-il, ce sont les États-Unis, soit 95 %. Le Royaume-Uni représente une part marginale de leurs exportations.
? «On n’est pas des régulateurs, on est des fournisseurs»
Face à cette absence de suivi, la question s’impose : qui vérifie alors l’usage fait des animaux exportés ? La réponse de Bioculture est sans détour. «On n’est pas des régulateurs. Nous, on est des fournisseurs.» Ce n’est pas à eux de juger si un laboratoire respecte ou non les standards de bien-être animal au-delà de ce que la loi impose. «Si quelqu’un veut importer et peut importer, c’est qu’il est en règle avec la loi.» Ils développent le cadre réglementaire dans lequel ils opèrent. Pour exporter, Bioculture exige de ses clients un permis d’importation de la Convention on InternationalTrade in Endangered Species of Wild Fauna and Flora (CITES), délivré par les autorités scientifiques du pays destinataire. Les laboratoires clients doivent également détenir la certification de l’Association for Assessment and Accreditation of Laboratory Animal Care (AAALAC). Côté mauricien, les exportations sont encadrées par la Division of Veterinary Services (DVS) du ministère de l’Agro-industrie, qui envoie un vétérinaire le jour de chaque exportation pour vérifier que les animaux qui partent correspondent bien aux permis délivrés. Ce dispositif, soulignent-ils, s’arrête à la frontière. Ce qui se passe dans les laboratoires clients relève des autorités réglementaires de ces pays – l’United States Department of Agriculture (USDA), le Centers for Disease Control and Prevention (CDC), le Home Office (UK), selon les cas. «Si un client fait l’objet de sanctions officielles, à ce moment-là, on intervient.Mais ce n’est pas à nous de prendre cette décision.»

? Polémiques
L’un des éléments qui a alimenté le tollé britannique, c’est la révélation que des macaques auraient été utilisés pour tester des médicaments amaigrissants – fat jabs comme l’Ozempic ou le Wegovy – développés initialement contre le diabète. Animals International y voit le symbole d’un détournement : des procédures invasives au service de produits qu’elle qualifie de non-essentiels. «Nous, on ne va pas prendre position sur quel médicament doit être fabriqué ou pas», répond Anupah Makoond. L’obésité, ajoutent-ils, est aussi une maladie. Le modèle économique d’une compagnie pharmaceutique ne relève pas de leur compétence. Sur le gavage oral : cette procédure montrée dans les vidéos, où un tube est introduit dans la gorge de l’animal, est une pratique vétérinaire courante, indispensable pour administrer des microdoses avec précision, explique Nada Padayatchy. «Ils veulent détourner ça pour faire croire que c’est quelque chose d’ignoble.Mais c’est normal dans la pratique vétérinaire.»

? «Défaillance opérationnelle»
C’est sur cet incident arrivé en début d’année que le registre change le plus nettement. Un macaque exporté vers la Floride via BCUS LLC, filiale américaine de Bioculture, juridiquement séparée, mais détenant les mêmes actionnaires, avait été retrouvé mort dans un conteneur destiné aux déchets biologiques, après un trajet de plus de 28 heures avec trois vols et deux escales. L’entreprise avait alors publié un communiqué évoquant une «défaillance opérationnelle».
Interrogés sur cet épisode, Anupah Makoond et Nada Padayatchy le qualifient d’«incident très regrettable», isolé, contraire à leurs pratiques habituelles. Nada Padayatchy ajoute : «On parlait de cet incident malheureux. Au-delà, c’est la perte d’un animal qui nous touche, parce qu’on a le devoir de nous assurer que tous les animaux élevés soient utilisés». Une logique poussée jusqu’à son terme dans la recherche toxicologique elle-même : «Il faut euthanasier l’animal pour avoir les réponses qu’on cherche». Ils ajoutent que depuis cet épisode, BCUS LLC est placée sous surveillance additionnelle des autorités américaines compétentes. «Rightly so», concède Anupah Makoond. «Ça démontre que le système fonctionne.»
? Anupah Makoond.
? 7 % des exportations
Derrière les questions éthiques, il y a une réalité économique que Bioculture assume pleinement. L’élevage de macaques représente aujourd’hui 7 % des exportations mauriciennes.
C’est, selon eux, le seul secteur d’exportation en croisssance. «Si demain les États-Unis et l’Europe décident de cesser toute importation, c’est 7 % de nos recettes en devises qui disparaissent. Et déjà, notre balance commerciale est catastrophique», explique Anupah Makoond.
C’est dans ce contexte qu’ils défendent le projet gouvernemental de faire de Maurice un hub biomédical. Leur argument : Maurice ne peut pas se contenter d’exporter une matière première. Il faut monter dans la chaîne de valeur, comme l’a fait le secteur financier. «Pourquoi c’est seulement en Afrique qu’on donne les matières premières et qu’on ajoute la valeur ailleurs ?»
Ils avancent également un argument de souveraineté sanitaire : la majorité des médicaments existants ont été testés sur des populations caucasiennes. Les génétiques africaines et mauriciennes sont différentes. Participer à la recherche, c’est aussi s’assurer que les traitements développés soient adaptés aux populations locales. «Pour qu’on ne se retrouve pas toujours à recevoir des flacons de vaccins périmés.»

? «Il y a un vrai débat éthique»
«Est-ce que le bien-être d’un humain est plus important que l’animal ? C’est une vision anthropocentrique. Nous, on n’est pas là pour prendre une position de moralité normative.» Ce qu’ils contestent, par rapport à l’actualité, c’est que ce débat soit mené à partir des images d’Animals International. «Cela représente le point de vue d’une organisation de défense des droits des animaux. Ils ont un agenda. Il ne faut pas présenter des points de vue comme des faits.» Leur ligne : tant qu’aucune autorité réglementaire officielle ne prononce de sanction contre un laboratoire client, ce n’est pas à Bioculture d’agir. «On ne peut pas prendre une position de régulateur.» Ce que les images montrent, ce que les animaux traversent une fois sortis du giron de Bioculture ; cela, ils l’ignorent. Et selon eux, ce n’est pas leur rôle de le savoir.
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Réaction d’Animals International
La directrice d’Animals International au Royaume-Uni, Sarah Kite, évoque des images «déchirantes» qui offrent «un aperçu troublant du monde secret des tests de toxicité animale et de la souffrance, de la détresse et de la mort des singes exportés par Maurice». L’ONG affirme que ces pratiques, bien que conformes aux protocoles réglementaires, soulèvent des questions éthiques majeures, d’autant plus que «près de 90 % des médicaments qui passent les tests sur les animaux échouent ensuite lors des essais cliniques sur l’homme». Elle appelle les autorités mauriciennes à «rejoindre la transition mondiale vers des méthodes de recherche modernes, pertinentes pour l’humain et sans cruauté», estimant que le développement d’un hub biomédical basé sur l’expérimentation animale pourrait nuire à la réputation du pays.
Nous publierons prochainement les réponses complètes de Sarah Kite afin de présenter de manière plus approfondie le point de vue de l’ONG.
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Comment fonctionne bioculture ?
Visite exclusive à Rivière-des-Anguilles
Bioculture nous a ouvert les portes de son site à Rivière-des-Anguilles en exclusivité. Du toit, la vue est saisissante : des rangées et des rangées de maisons-cages s’étendent à perte de vue, avec des bébés macaques à l’intérieur. L’entreprise est présente à Maurice depuis 1985, fondée par Mary-Ann Griffiths, une Mauricienne ayant fait des études en biotechnologie et microbiologie en Australie. C’est là qu’elle prendra conscience de l’importance des macaques dans la recherche biomédicale – le laboratoire où elle travaille utilise des cellules de singes pour produire un vaccin contre la poliomyélite.
? Nada Padayatchy.
De retour à Maurice, elle identifie une opportunité : la population de macaques à longue queue, considérée comme une espèce invasive nuisible à la flore et à la faune locales, représente une ressource exploitable. En 1984, le gouvernement mauricien lui accorde les premiers permis, avec une condition posée d’emblée : les exportations seraient réservées exclusivement à la recherche biomédicale. Pas de recherche spatiale, militaire ou nucléaire. Sur place, Nada Padayatchy nous parle des installations. Les cages sont nettoyées chaque jour, week-ends et jours fériés compris. À l’intérieur, des structures permettent aux animaux de sauter et de se balancer, dans un environnement conçu pour reproduire, dans les limites de la captivité, les conditions d’un habitat naturel. La nourriture est préparée avec soin : des granulés formulés par des experts en nutrition animale, dosés en calories, protéines et lipides, complétés par des fruits et légumes de saison. L’entreprise utilise entre cinq et huit tonnes de fruits et légumes essentiellement locaux par semaine.
L’entreprise emploie plus de 700 personnes, dont 480 en contact direct avec les animaux, auxquelles s’ajoutent les équipes d’entretien, d’alimentation, d’administration et de laboratoire. Elle dispose de sa propre équipe de capture, formée et super- visée en interne, ainsi que d’un laboratoire de diagnostic vétérinaire : si un animal présente une diarrhée, un prélèvement est effectué, la bactérie identifiée, un antibiogramme réalisé. Pas d’antibiotiques administrés au hasard.
Les animaux capturés passent par une phase d’acclimatation avant d’être intégrés dans des colonies reproduisant l’organisation sociale naturelle des macaques – des groupes, avec un ou deux mâles dominants pour 15 à 30 femelles. Les jeunes restent avec leur mère jusqu’à dix à 12 mois, soit plus longtemps qu’en milieu naturel. Le sevrage n’intervient que lorsqu’un autre bébé du même âge est présent dans la cage pour que l’animal ne se retrouve jamais seul.
Bioculture est certifiée par AAALAC depuis 2006 et auditée par la DVS du ministère de l’Agro-industrie. L’élevage, précisent ses représentants, présente un avantage décisif sur la capture sauvage : on connaît l’histoire de l’animal depuis sa naissance, celle de ses parents, ses antécédents médicaux. Un animal capturé dans la nature est un inconnu ; et, en recherche, la fiabilité des résultats est primordiale.
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