Publicité

Droit

Harcèlement de rue : une infraction réclamée dans le Code pénal

21 avril 2026, 13:03

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Harcèlement de rue : une infraction réclamée dans le Code pénal

Photo générée par l’IA.

Se faire interpeller de manière insistante, être suivie ou recevoir des remarques à connotation sexuelle dans la rue, autant de situations désagréables que les femmes vivent au quotidien et qui sont souvent minimisées, voire banalisées. La Law Reform Commission (LRC) propose d’introduire une nouvelle infraction dans le Code pénal afin de criminaliser le harcèlement public et de rue, un phénomène encore largement impuni.

Dans un document soumis à l’Attorney General, la LRC recommande l’introduction d’une disposition spécifique visant les comportements de harcèlement dans les lieux publics. Sont notamment concernés les propos à connotation sexuelle, les gestes obscènes, les sifflements insistants ou encore les filatures répétées. Jusqu’ici, ces actes échappent aux sanctions. Les lois existantes ne couvrent pas suffisamment ces situations, notamment en l’absence de lien d’autorité entre l’agresseur et la victime. Selon la LRC, cette lacune juridique contribue à une forme d’impunité.

La LRC suggère des sanctions pouvant aller jusqu’à un an d’emprisonnement et une amende de Rs 100 000. Des peines plus sévères sont également envisagées en cas de circonstances aggravantes, notamment lorsque la victime est mineure ou lorsque le harcèlement est motivé par l’orientation sexuelle. Au-delà de l’aspect répressif, cette mesure légale envoie un message clair : l’espace public doit être un lieu sûr, accessible à tous, sans intimidation ni humiliation.

Phénomène mondial

Le harcèlement de rue est un phénomène mondial. Selon une enquête internationale, menée en 2020 par l’institut de sondage Ipsos, environ 80 % des femmes déclarent avoir déjà été victimes de harcèlement sexuel dans les espaces publics dans des pays comme la France, le Canada, l’Inde, le Mexique, l’Espagne, le Royaume-Uni et les États-Unis. De son côté, ONU Femmes souligne que ce harcèlement constitue une violation des droits fondamentaux et limite la liberté de circulation des femmes. Une étude menée dans plusieurs grandes villes révèle que plus de 60 % des femmes modifient leurs déplacements ou leur comportement par peur du harcèlement. Ces données mettent en lumière une réalité souvent invisible : le harcèlement de rue a des conséquences profondes sur la liberté individuelle et l’occupation de l’espace public.

Banalisation

Ici comme ailleurs, le phénomène reste encore mal compris et sous-déclaré. Dans les rues de Port-Louis, il n’est pas rare d’entendre des remarques déplacées telles que «Ma chère, check sa minn-la…»,«Tiouuu,eee pa gagn fer enn larout ek twa», «Difeu... boutey Fanta fel devan sa lekor la» ou encore des sifflements et commentaires à caractère sexuel. Parfois, ces comportements sont même encouragés par des rires ou des remarques de passants. Dans certains cas, des personnes en situation de handicap sont également ciblées, subissant des propos humiliants et discriminatoires. «Get sa bachara... Ki li pe fou isi... dir li res dan so lakaz li fer bien.» Ces actes, loin d’être anodins, traduisent une violence symbolique et sociale.

Selon la directrice de Gender Links Mauritius, Anushka Virahsawmy, plusieurs facteurs expliquent la persistance du phénomène. Elle évoque notamment une culture du silence et une socialisation, qui conditionnent les femmes à rester discrètes. «Une femme apprend souvent à se taire, à ne pas répondre, à éviter les conflits», explique-t-elle. «Cela limite sa capacité à dénoncer les abus.» Elle souligne également que des facteurs socio-économiques et politiques peuvent accentuer les comportements violents. «Lorsque certaines formes de violence ne sont pas sanctionnées, elles tendent à se normaliser. Et il y a un effet boule de neige.»* Elle insiste enfin sur le rôle des médias, appelés à aller au-delà de la simple couverture des faits pour sensibiliser et informer sur les conséquences du harcèlement.

De son côté, le sociologue et enseignant Nirbhay Ramkhelawon met en avant le rôle de la socialisation et des normes de genre dans la banalisation du harcèlement. «Nous vivons dans une société où les rôles de genre sont encore fortement marqués. Les garçons peuvent associer leur statut à leur capacité à dominer ou à impressionner», explique-t-il. Selon lui, le harcèlement de rue est souvent perçu comme un comportement «normal», notamment à l’adolescence. «On minimise l’impact du verbal alors qu’il peut avoir des conséquences importantes sur la santé mentale.» Il souligne également que ces comportements sont renforcés par des dynamiques de groupe, où certains individus cherchent à affirmer leur statut social.

Le harcèlement de rue ne se limite pas à des paroles ou des gestes déplacés. Il transforme profondément la manière dont les victimes vivent l’espace public. Changer de trottoir, éviter certains lieux, adapter sa tenue vestimentaire ou renoncer aux transports en commun... autant de stratégies adoptées pour éviter des situations anxiogènes. Selon une étude de Hollaback !, plus de 50 % des femmes interrogées déclarent avoir modifié leur comportement quotidien pour éviter le harcèlement.

Cette réalité pose une question fondamentale : peut-on parler d’espace public partagé lorsque certains individus y circulent avec peur ?

Solutions

Pour les experts, la réponse ne peut être uniquement légale. Si la réforme proposée constitue une avancée, elle doit s’accompagner d’actions éducatives et sociales. «Tout commence par l’éducation», insiste Nirbhay Ramkhelawon. «Il faut intégrer des valeurs de respect et d’égalité dès le plus jeune âge,et poursuivre cet apprentissage tout au long du parcours éducatif.» Des campagnes de sensibilisation, un meilleur suivi des plaintes et une implication accrue des institutions sont également nécessaires. Anushka Virahsamy plaide pour une mobilisation collective. «Il faut que la société dans son ensemble refuse ces comportements. Le silence protège les agresseurs.»

Au-delà des sanctions, c’est un changement culturel profond qui est attendu. Le respect de l’autre, dans toute sa diversité, doit devenir une norme. Dans les rues, sur les plages, dans les transports publics ou les centres commerciaux, chacun devrait pouvoir circuler librement, sans crainte d’être jugé, humilié ou menacé. Mettre fin au harcèlement de rue, ce n’est pas seulement punir un comportement. C’est redéfinir les règles du vivre ensemble. C’est faire de l’espace public un lieu de liberté, et non de domination.

Publicité