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Sauter dans le vide existentiel, avec Sylvestre Le Bon
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Sauter dans le vide existentiel, avec Sylvestre Le Bon
Une gifle au patron, suivie d’un uppercut. «Non, il n’avait aucun regret de lui avoir cassé la gueule». La conscience qui parle ainsi est celle de Daniel Leval, un jeune homme de bonne famille. L’empoignade avec son boss, monsieur Remdir, signale le début de la descente aux enfers que déroule Sylvestre Le Bon dans Jeté dans le monde. Son roman, paru à l’occasion de la rentrée littéraire française 2025, est publié chez les éditions Assyelle.
Nous y suivons un jeune homme – que d’autres personnages décrivent comme beau – totalement perdu. Balloté par les circonstances. Lui, qui au départ, n’a d’autre tort que de s’être absenté d’une importante réunion parce que son chat, Félix, blessé par le chien du voisin, est mort. Une mort qui signale la fin d’une époque. Comme la fin de l’innocence pour Daniel Leval, fils d’un prof de français, d’une mère femme au foyer, «dont il était le chouchou en tant que benjamin». Lui qui voudrait faire des études supérieures, «mais dans quelle matière ? Il ne pouvait toujours pas y répondre.»
Jeté dans le monde tient à la fois de l’existentialisme et du courant postcolonial. Car derrière l’affrontement physique entre Leval et Remdir, il y a une sociologie parlante. Dans le bureau de Remdir, «un cadre fixé au mur derrière lui, une photo en noir et blanc de son ancêtre venu du Bihar, et qui fit partie des premières vagues migratoires d’Indiens à s’installer dans l’île au dix-neuvième siècle, se plaisait-il à dire à ceux qui franchissaient le seuil de sa porte.»
En symétrie : la petite amie de Daniel Leval, Georgia, qui habite Cité Malherbe. Où Leval est accueilli, «comme s’il était un personnage de roman qui s’était soudain matérialisé dans la pièce». Un personnage qui attire les regards à cause, «de la différence de son type (…) de son milieu social qui s’imposait comme une évidence».

Entre verres de whisky qui font tout oublier et boulettes de drogue, la conscience de Leval est souvent fragmentée. Il ne se souvient plus de ce qui l’a conduit dans certaines situations. Il ne sait plus vraiment pourquoi il s’enfonce. L’auteur met en scène la désillusion existentielle du personnage tout en révélant les tensions politiques et spirituelles de la société dans laquelle il vit. Après le coup d’éclat, l’action du début, sa relative passivité le conduira à nouveau en cellule. Suite logique de l’enferment du personnage dans un emploi qui ne lui convient pas, dans un cadre familial étouffant, dans une maison abandonnée qu’il squatte avec sa petite amie. Daniel Leval voudrait sortir du cadre. Le peut-il ?
«Les semelles trouées, le blues au cœur […] Daniel arpentait les rues de la ville sans but précis.» L’errance est une part essentielle du roman, elle fait partie du vide existentiel que raconte l’auteur. Toute l’intertextualité nourrie par des références abondantes à des chansons, des romans, des films, ne parvient pas à combler l’abîme qui est en Daniel. Personnage «jeté dans le monde» figé et oppressant.
En détention – une boîte dans la boîte d’une société étouffante – Daniel reconstruit du sens par le souvenir. Pour lui, «le bonheur et le malheur étaient pétris dans la même pâte informe de l’existence». Le roman atteint une dimension philosophique : le sens est ambigu, instable.
Le salut viendra de l’art, de la photographie. Un cadre pour sortir hors du cadre. La photographie revient comme projet : «la publication d’un recueil […] illustrés avec des photographies […] au cœur de l’île». Pas une fuite, mais une transformation du vécu en sens.
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