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Personnel infirmier
Une crise qui force Maurice à regarder vers l’étranger
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Personnel infirmier
Une crise qui force Maurice à regarder vers l’étranger
Le ministre de la Santé, Anil Bachoo, a fini par le dire sans détour : le manque de personnel infirmier et de soignants dans les hôpitaux publics est devenu critique, au point d’obliger l’État à envisager – et à assumer – le recrutement à l’étranger. «Il n’y a pas d’autre choix», résume-t-il, en présentant cette voie comme une mesure temporaire destinée à préserver la continuité des soins et à soulager des équipes déjà sous pression.
Derrière cette formule, il y a des chiffres qui pèsent lourd. D’un côté, le ministère évoque une pénurie nationale alimentée par une décennie de recrutement insuffisant et par l’extension du secteur privé. Le ministre a avancé un déficit «d’environ 1 500 à 1 800 infirmiers», un ordre de grandeur qui illustre la profondeur du trou à combler. De l’autre, les statistiques officielles décrivent une densité qui stagne, voire recule. L’Annual Report on Performance du ministère indique que le pays comptait 3 796 nurses & midwives en 2023 (30,1 pour 10 000 habitants), puis 3 576 en 2024 (28,7 pour 10 000). Au- trement dit, la ressource se raréfie au moment même où la demande de soins augmente, portée par le vieillissement de la population et la charge des maladies chroniques.
Dans le quotidien des hôpitaux, cette pénurie se traduit par des plannings sous tension, des rotations difficiles et une fatigue chronique des équipes. Le ministère rappelle qu’il emploie autour de 13 000 officiers dans environ 375 grades, avec 13 444 membres du personnel in post en juin 2025 selon ses propres données). Mais l’ampleur globale ne dit pas tout : quand un service manque d’infirmiers, ce n’est pas juste une question de tête de liste ; c’est une question de présence au chevet du patient, de surveillance, de prévention des complications et de sécurité des soins.
Le gouvernement avance donc une logique d’urgence. Selon le ministre, la formation locale ne peut pas produire des renforts du jour au lendemain. Former une infirmière prend environ trois ans, et même si la machine de formation redémarre, les hôpitaux doivent fonctionner «aujourd’hui». Dans cette optique, le ministère parle d’un plan en deux temps : relancer le pipeline mauricien (recrutement de trainee nurses, réforme des modalités de recrutement) et, en parallèle, combler provisoirement les trous les plus critiques par des recrutements contractuels – y compris de l’étranger.
Le plan de formation, sur papier, est chiffré. Le ministre affirme qu’environ 300 infirmiers stagiaires ont été recrutés et sont en formation ; et qu’environ 700 autres stagiaires devraient être recrutés sur les deux prochaines années. L’Annual Report du ministère confirme aussi, côté formation, l’activité d’institutions comme la Central School of Nursing, avec un National Diploma in Nursing sur trois ans et des cohortes en cours (166 trainees sur une cohorte mentionné dans le rapport).
Reste l’intervalle – et c’est là que la controverse s’installe. Le ministère a aussi lancé un exercice pour recruter environ 100 infirmiers «sur contrat» pour répondre aux besoins immédiats, mais dit avoir reçu trop peu de candidatures éligibles, malgré un volume de demandes qui peut paraître élevé. En même temps, une annonce de janvier 2026 sur l’emploi d’infirmiers sous contrat fixe une allocation mensuelle à Rs 19 525 (PRB 2021), avec un contrat d’un an (renouvelable) ; et un plafond d’âge à 70 ans. Pour les syndicats, ces paramètres résument le cœur du problème: à ce niveau de rémunération et dans des conditions jugées difficiles, Maurice peine à retenir, et encore plus à attirer.
Ram Nowzadick, président de la Nursing Association.
Le président de la Nursing Association, Ram Nowzadick, fait partie de ceux qui contestent la méthode autant que la solution. Il critique une décision perçue comme «unilatérale», sans consultation structurée des stakeholders, et met en doute la faisabilité même du recrutement étranger : selon lui, peu d’infirmiers feraient «la queue» pour venir travailler à Maurice, compte tenu des salaires et conditions, plus attractifs dans des pays comme la France, le Canada, la Nouvelle-Zélande ou le Royaume-Uni. Il soulève aussi une question sensible: si l’on recrute à l’étranger, à quel salaire et avec quelles qualifications ? Et que se passe-t-il si les nouveaux venus sont mieux payés que le personnel en place, créant un sentiment d’injustice interne ?
Radhakrishna Sadien, négociateur de la SOEF.
De son côté, la State and Other Employees Federation (SOEF), par la voix de son négociateur Radhakrishna Sadien, insiste sur un point : la crise actuelle est d’abord une de planification. L’État aurait dû anticiper les départs à la retraite, calibrer les besoins par spécialité et par région ; et aligner l’ouverture de nouveaux services sur un plan réaliste de ressources humaines. Faute de quoi, on gère «au jour le jour», en mode «firefighting», avec un risque de décrochage durable.
Bholanath Jeewuth, secrétaire général de la Nurses Union.
Même ceux qui comprennent l’urgence posent des conditions. Le secrétaire général de la Nurses Union, Bholanath Jeewuth, explique avoir alerté dès décembre 2024 sur la pénurie et estime qu’après de «longues procédures», le ministère se retrouve sans alternative immédiate. Mais cette acceptation est souvent assortie d’une exigence: que le recrutement extérieur n’écrase pas l’emploi local et qu’il s’accompagne d’un vrai plan de rétention.
Est-ce une «bonne décision» ?
À court terme, l’argument en faveur du recrutement étranger tient en une phrase : un hôpital ne peut pas «mettre sur pause» les urgences, dialyses, blocs opératoires ou soins longue durée en attendant la prochaine cohorte. Sur certains plateaux techniques, le ministère rappelle d’ailleurs l’existence de standards de sécurité fondés sur des ratios et des compétences ; par exemple, ses unités de dialyse maintiennent un ratio patientinfirmier de 4:1, signe que la qualité dépend directement des effectifs disponibles. Dans cette logique, recruter temporairement peut éviter l’épuisement des équipes, limiter les heures supplémentaires, réduire les fermetures ponctuelles de lits et sécuriser la prise en charge.
Sur le marché international, Maurice est en concurrence directe avec des pays plus riches. Le monde manque déjà de personnel soignant; cette pénurie n’est pas un récit local, c’est une réalité globale documentée, ce qui rend toute stratégie d’attraction plus coûteuse et plus incertaine.
Appel à la vigilance et la transparence
L’arrivée annoncée d’infirmiers étrangers à Maurice continue de faire réagir. Après les syndicats de la santé, Fayzal Ally Beegun exprime ses interrogations. S’il ne rejette pas le principe de ces recrutements, il estime que plusieurs questions essentielles restent sans réponse. «Je ne dis pas que ces recrutements ne sont pas bons», affirme-t-il. Le manque de personnel dans les hôpitaux est bien réel.
Après l’agriculture, c’est désormais la santé qui fait appel à la main-d’œuvre étrangère pour combler la pénurie locale. Mais pour le syndicaliste, une inquiétude persiste : «Est-ce que l’histoire va se répéter une fois de plus ?» Il évoque le précédent recrutement de médecins étrangers, marqué par d’importants problèmes de communication. À l’époque, des infirmiers mauriciens avaient dû assurer la traduction auprès des patients. «La communication a été un réel problème», rappelle-t-il. D’où sa crainte de voir ces difficultés resurgir, dans un métier où l’échange avec le malade est fondamental.
Syndicaliste Fayzal Ally Beegun.
Fayzal Ally Beegun estime également que les autorités auraient dû redoubler d’efforts pour retenir les infirmiers mauriciens. «Ils veulent avant tout un travail décent et un salaire décent», souligne-t-il. Beaucoup choisissent de partir à l’étranger ou vers le privé, en quête de meilleures conditions. Dans un contexte déjà tendu entre le personnel médical et le ministre de la Santé, l’arrivée de travailleurs étrangers pourrait, selon lui, accentuer les crispations. Il redoute aussi que ces derniers ne deviennent la cible de critiques en cas d’erreurs, même mineures. Autre point soulevé : leurs conditions de vie et de travail. Logement, respect des droits, encadrement des contrats… «Est-ce qu’il n’y aura pas d’exploitation ?» s’interroge-t-il, appelant à la transparence sur les agents recruteurs et les modalités des contrats. Pour lui, le recours à la main-d’œuvre étrangère ne doit pas être une solution de facilité. Les interrogations demeurent et les réponses tardent toujours à venir.
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