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Santé mentale

Dépression : briser le silence pour retrouver le goût de vivre

19 janvier 2026, 15:00

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Dépression : briser le silence pour retrouver le goût de vivre

La dépression n’est plus une réalité marginale. Elle traverse aujourd’hui toutes les couches de la société, sans distinction d’âge, de milieu social ou de niveau d’éducation. Pourtant, derrière les chiffres et les diagnostics médicaux, la dépression demeure souvent invisible. À Maurice, comme ailleurs, de nombreuses personnes souffrent en silence, convaincues qu’elles doivent «tenir bon», qu’elles n’ont pas le droit de flancher, que demander de l’aide serait un aveu de faiblesse. Ce dossier propose un éclairage approfondi sur cette maladie encore trop stigmatisée, en croisant données statistiques, témoignages vécus et analyses de professionnels de la santé mentale.

? Maladie mondiale, réalité locale

Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), plus de 280 millions de personnes dans le monde vivent aujourd’hui avec une dépression. Elle constitue l’une des principales causes d’incapacité et contribue de manière significative au fardeau global des maladies non transmissibles. La dépression est également étroitement liée au suicide, qui cause environ 703 000 décès chaque année à l’échelle mondiale.

À Maurice, les statistiques officielles restent parcellaires, mais les professionnels de terrain observent une hausse constante des troubles anxio-dépressifs. Les consultations en santé mentale, les admissions à l’hôpital psychiatrique et les appels aux lignes d’écoute ont nettement augmenté ces dernières années, notamment depuis la pandémie de Covid-19. Jeunes adultes, travailleurs précaires, personnes âgées et étudiants figurent parmi les plus vulnérables.

La dépression ne se manifeste pas toujours par des pleurs ou une tristesse apparente. Elle peut prendre la forme d’un épuisement constant, d’un retrait social, d’une perte d’intérêt pour les activités quotidiennes ou d’un sentiment diffus de vide. Beaucoup continuent à aller travailler, à étudier, à remplir leurs obligations, tout en s’effondrant intérieurement.

Express.mu (620 x 330) (35).jpg ■ Doris Dardanne, présidente de Befrienders Mauritius, estime qu’avoir le courage d’en parler est une véritable force.

Cette souffrance silencieuse est souvent alimentée par la peur du jugement. Dans une société où la réussite, la résilience et la productivité sont valorisées, reconnaître sa vulnérabilité reste difficile. «Il existe encore une mauvaise perception selon laquelle une dépression serait une faiblesse», souligne Doris Dardanne, présidente de Befrienders Mauritius. «Or, avoir le courage d’en parler est une véritable force.»

Au fil des années, l’organisation non gouvernementale est devenue un baromètre précieux de la détresse psychologique dans le pays. Les bénévoles reçoivent quotidiennement des appels de personnes en souffrance, parfois au bord de l’effondrement. «Souvent, la personne n’a plus l’envie de faire quoi que ce soit. Sortir devient un fardeau. Nous entendons beaucoup parler d’anxiété, de mal-être, de fatigue émotionnelle», explique Doris Dardanne. «Les personnes n’ont plus envie de voir qui que ce soit et ne trouvent pas la force de parler à leurs proches.»

Un changement notable s’est toutefois opéré : les appelants sont aujourd’hui plus enclins à verbaliser leur détresse. «Nous constatons une nette augmentation des demandes de rencontres en face-à-face avec les bénévoles. Les jeunes, en particulier, nous contactent de plus en plus, par téléphone ou via WhatsApp, pour parler de leur anxiété et de leur mal-être.»

? La parole et l’écoute libèrent

Les raisons évoquées par les appelants sont rarement uniques. La dépression naît souvent d’une accumulation de facteurs : conflits familiaux, ruptures sentimentales, difficultés financières, surcharge de responsabilités, isolement social ou pression professionnelle. «Très fréquemment, le problème est de nature relationnelle», observe Doris Dardanne. «Il peut s’agir d’une rupture, de conflits ou du sentiment d’avoir trop de situations à gérer en même temps. Parfois, le problème évoqué en cache un autre, plus profond. D’où l’importance de pouvoir en parler : la parole libère le cœur.»

Lorsqu’un appelant est en détresse aiguë, l’approche des bénévoles repose sur un principe fondamental : l’écoute bienveillante. «Il faut parfois énormément de courage pour appeler», rappelle la présidente de Befrienders. «Les appels sont confidentiels, anonymes et la personne n’a pas besoin d’avoir des idées suicidaires pour nous contacter.» Les bénévoles encouragent l’expression des émotions, sans jugement, ni minimisation. En cas de risque suicidaire, un suivi est proposé, avec l’accord de l’appelant, pouvant aller jusqu’à une rencontre au centre. «Il est essentiel que la personne sente que son appel compte, qu’elle compte.»

? «Je fixais le mur pendant des heures»

Le récit d’un jeune, aujourd’hui sorti de la dépression, illustre avec force cette souffrance invisible. «Il y a cinq ans, je souffrais de dépression. Ma famille traversait de graves problèmes financiers. Les disputes à la maison m’empêchaient de me concentrer sur mes études, mes notes ont chuté. Après le collège, j’ai commencé l’université tout en travaillant. Je ressentais une pression énorme, une responsabilité écrasante.»

Peu à peu, l’isolement s’installe. «Je rentrais du travail et restais enfermé dans ma chambre. Je fixais le mur pendant deux heures sans raison. Je ne parlais plus à ma famille. Je pleurais sans comprendre pourquoi, je dormais mal, je devenais irritable.» La sortie de la dépression fut lente et difficile. «Avec le temps, j’ai compris que je devais être fort pour moi-même. Parler, sortir, investir mon temps dans des choses que j’aimais m’ont aidé. C’était très dur, mais possible.»

? Les éléments déclencheurs

Pour Girisha Dhunnoo, psychologue clinicienne à l’hôpital Brown-Séquard, la dépression a profondément évolué dans ses formes d’expression. «Elle n’est plus seulement une tristesse persistante. Elle se manifeste aussi par une anesthésie émotionnelle, une fatigue extrême, une perte de motivation. Les modes de vie modernes, la pression de performance et la connectivité permanente y contribuent largement.»

Express.mu (620 x 330) (37).jpg ■ Girisha Dhunnoo, psychologue clinicienne à l’hôpital Brown-Séquard, est d’avis que la dépression est plus fréquente et visible.

Les facteurs déclencheurs sont multiples : stress chronique, insécurité financière, traumatismes non résolus, burn-out, difficultés relationnelles. «Les réseaux sociaux amplifient la comparaison et le sentiment d’insuffisance, tandis que l’après-pandémie a laissé beaucoup de personnes émotionnellement épuisées.»

La question divise, mais pour la psychologue, la réponse est claire : «La dépression est à la fois plus courante et plus visible. La sensibilisation a permis à davantage de personnes de parler, mais nos modes de vie sont aussi devenus plus exigeants, plus incertains et plus isolants.» Les idées reçues persistent toutefois. «Penser que la dépression se surmonte par la seule volonté est dangereux. Cela renforce la honte et décourage la recherche d’aide.»

? Quand consulter ?

Le psychiatre Krishanand R. Roopun rappelle que la dépression se distingue clairement d’une tristesse passagère. «Elle se définit par une perte durable de motivation et de plaisir, présente presque tous les jours pendant au moins deux semaines, avec un impact négatif sur la vie personnelle, sociale ou professionnelle.» Les groupes les plus vulnérables se situent «avant 19 ans, après 45 ans et chez les personnes âgées, souvent oubliées». Les signaux d’alerte incluent l’insomnie persistante, la perte d’appétit, l’isolement, la perte d’intérêt et, surtout, toute idée suicidaire. «Dans ces cas, il faut consulter sans tarder.»

Express.mu (620 x 330) (36).jpg ■ Le Dr Krishanand Roopun, psychiatre, rappelle que tout signe de dépression doit conduire à consulter sans tarder.

Le traitement de la dépression repose sur une approche dite biopsychosociale. Psychothérapie, médication ou combinaison des deux sont choisies selon la sévérité des symptômes. La thérapie cognitivocomportementale figure parmi les plus efficaces. Les antidépresseurs agissent sur les neurotransmetteurs comme la sérotonine et la dopamine. Dans les cas sévères, des traitements spécialisés, comme l’électroconvulsivothérapie, peuvent être indiqués et montrent de bons résultats lorsqu’ils sont encadrés médicalement.

Familles, amis et collègues jouent également un rôle clé dans le rétablissement. «Écouter sans juger, rappeler avec bienveillance, encourager le suivi médical et réduire la pression sont des gestes simples mais essentiels», insiste le Dr Roopun. La dépression affecte aussi la concentration et la mémoire : patience et compréhension sont indispensables. Le message des professionnels est unanime : demander de l’aide n’est pas un signe d’échec. «C’est un acte de courage», rappelle le psychiatre. «En 2026, la santé mentale doit être traitée comme toute autre dimension de la santé.»

À celles et ceux qui souffrent en silence, Doris Dardanne adresse un appel clair :«Ne restez pas seuls. Appelez Befrienders. Parler peut tout changer.» Befrienders Mauritius est joignable au 800 9393, ainsi qu’aux 5483 7233 – 5831 5551 – 5810 4317, tous les jours de 9 h à 21 h. Parce que derrière chaque silence se cache une voix qui mérite d’être entendue.

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