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Protection des enfants

Écoutons et protégeons-les avant les drames

13 décembre 2025, 18:00

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Écoutons et protégeons-les avant les drames

Photo d'illustration.

Noël, c’est la fête des enfants. Or, tout n’est pas rose pour tous. Bon nombre d’entre eux vont mal. Et une société dont les enfants souffrent est une société sans avenir. Qu’est-il arrivé à cette enfance que l’on doit absolument protéger ? Comment en est-on arrivé là ? Notre île fait face aujourd’hui à des réalités qui choquent. Trois cas récents mettent en lumière des failles systémiques, des familles dépassées et des enfants livrés à eux-mêmes.

? Quatre enfants, trois destins

Deux jeunes garçons, âgés de 5 et 6 ans, se sont retrouvés seuls à Résidence La Cure, à Port-Louis, après que leur mère les a laissés dans un taxi en direction du domicile de leur père. Quand ils y sont arrivés, le père n’était pas présent et la mère était injoignable. Alertée, la police a pris en charge les enfants et les a transférés à l’hôpital Dr A. G. Jeetoo pour examen et sécurisation. Ils ont depuis été autorisés à quitter l’hôpital, sont sous la responsabilité de leur mère et sont suivis psychologiquement par le Family Support Service (FSS) d’Abercrombie.

Autre cas perturbant, un garçon de 12 ans a été retrouvé au volant d’une voiture volée à Beau-Bassin, après une disparition inquiétante. Il est soupçonné d’avoir dérobé le véhicule puis d’avoir provoqué un accident avec délit de fuite à RoseHill, blessant deux personnes avant d’être intercepté. La police l’a conduit à l’hôpital pour évaluation avant de le remettre aux autorités pour enquête. Sa mère, dépassée par le comportement de son fils, a sollicité l’aide des autorités pour un placement dans un shelter ou une structure adaptée. L’enfant est actuellement pris en charge à l’hôpital Brown-Séquard, où toute procédure nécessaire sera effectuée après sa sortie.

Le 24 novembre dernier, une fillette de six ans a été victime d’une tentative de strangulation à son domicile à Cité Barkly. L’enfant se trouvait dans sa chambre avec son frère de 14 ans lorsqu’un inconnu armé d’un couteau a fait irruption et l’a agressée. L’intervention rapide du frère a permis de la sauver de ses griffes. Elle a été transportée d’urgence à l’hôpital Victoria, à Candos, pour observation en pédiatrie et suivi psychologique. Elle a depuis regagné son domicile, mais reste profondément marquée par l’événement. Aujourd’hui, elle a rencontré un psychologue du FSS de Rose-Hill, accompagnée de ses parents, et son suivi est assuré par les officiers.

Chaque enfant laissé sans protection, chaque trauma non traité, laisse une trace. Et parfois, ces traces marquent toute une vie.

? L’«Ombudsperson for Children» préoccupée

Ces trois histoires, bien que différentes, ont un point commun : elles révèlent à quel point la protection de l’enfance repose aujourd’hui sur un système qui n’intervient qu’après coup.

Pour Aneeta Ghoorah, Ombudsperson for children, la situation se dégrade. «Quand un bébé est abandonné, comme cela a été le cas récemment, je ressens une colère intense. Et lorsqu’un enfant de 12 ans commet un vol ou agit de façon délictueuse, cela soulève des questions sur l’éducation, la famille et la société qui l’ont entouré.»

Les chiffres témoignent d’une réalité préoccupante. En un an, le bureau de l’Ombudsperson for Children a enregistré 333 cas tandis que le ministère de l’Égalité des genres et du Bien-être de la famille recense plus de 4 500 signalements d’abus, de violences et de cyberharcèlement sur des enfants. Et c’est sans compter les cas non rapportés. «C’est dire que la situation va de mal en pis», se désole Aneeta Ghoorah. Infanticides, abandon de nourrissons dans des sacs, violences et grooming en ligne… autant de drames qui marquent certains jeunes.

Pour l’Ombudsperson for Children, les causes sont multiples et systémiques. «Le modèle familial a profondément changé au fil des décennies», note-t-elle. «Familles nucléaires, monoparentalité, parents très occupés… Beaucoup d’enfants sont livrés à eux-mêmes. Parfois, les portables remplacent l’attention des parents.» Face à cette réalité, Aneeta Ghoorah insiste sur l’importance de l’éducation et de la parentalité. «Il est grand temps que la société offre des cours aux jeunes couples sur la parentalité et l’éducation. Les seniors peuvent aussi jouer un rôle, en partageant leur expérience et en accompagnant les familles.»

Elle pointe également du doigt l’impact des réseaux sociaux et des technologies. «Les enfants se font de faux amis en ligne et sont victimes de harcèlement ou de prédateurs. Cela peut les conduire à des actes irréversibles.»

Selon Aneeta Ghoorah, l’éducation à l’affection, au respect et aux valeurs sociales doit commencer dès le plus jeune âge. «L’enfant a droit à l’éducation, à la santé, au loisir et à la participation, comme le stipule la Convention des droits des enfants. Mais beaucoup sont livrés à eux-mêmes.»

Face à cette urgence, le bureau de l’Ombudsperson for Children multiplie les visites dans les écoles, shelters et hôpitaux, formule des recommandations aux ministères et organise des séances de sensibilisation, notamment dans les régions vulnérables. Mais selon Aneeta Ghoorah, la responsabilité dépasse les institutions : «Chaque Mauricien doit se remettre en question. Parents, grands-parents, éducateurs, citoyens, tous doivent contribuer à protéger les enfants, dans la vie réelle comme sur les réseaux sociaux.»

? Les constats amers de Planète enfants

Magali Freyneau, de Planète enfants, dresse un constat tout aussi sombre et «profondément préoccupant» face aux récents cas d’enfants en détresse. Pour elle, ces situations – qu’il s’agisse d’abandon, de délinquance précoce ou de conflits familiaux graves – ne sont ni isolées ni accidentelles. Elles traduisent une fragilisation croissante du cadre familial et social, accentuée par la précarité économique, la violence domestique, les addictions, l’absence de soutien parental et un manque de dispositifs de prévention en amont. Elle souligne également une banalisation de la souffrance des enfants. Trop souvent, les signaux sont visibles depuis longtemps mais les interventions sont tardives, parfois uniquement lorsque la situation devient dramatique ou médiatisée.

Selon elle, les plus grosses défaillances sont systémiques et cumulatives. Au niveau des parents d’abord. Beaucoup sont eux-mêmes en grande détresse : chômage, isolement, violence conjugale ou problèmes de santé mentale. Certains manquent d’outils éducatifs, d’autres reproduisent des schémas de violence ou de négligence. «Ce n’est pas seulement une faute individuelle mais le reflet d’un manque d’accompagnement parental structuré», souligne-t-elle.

S’agissant des services sociaux, elle constate qu’ils sont surchargés, sous-équipés et souvent en mode réactif plutôt qu’en mode prévention. Le suivi manque de continuité, la coordination reste insuffisante et les délais d’intervention sont parfois beaucoup trop longs eu égard à l’urgence vécue par les enfants et leurs familles.

Elle identifie aussi un maillon très faible : le suivi psychologique. L’accès à un accompagnement régulier, spécialisé et adapté est extrêmement limité. Le nombre de pédopsychologues est très faible et le coût des soins spécialisés n’est pas accessible à tous. Les traumatismes ne sont donc pas traités au moment opportun, ce qui favorise des comportements à risque, du décrochage scolaire, de la délinquance et parfois même des drames suicidaires.

Les shelters, ajoute-t-elle, jouent un rôle essentiel mais sont souvent saturés et disposent de ressources humaines et financières insuffisantes. Certains enfants y sont placés sans projet clair de réintégration familiale ou de prise en charge à long terme, ce qui accentue leur sentiment d’abandon et souligne l’urgence d’une gestion beaucoup plus attentive.

Du côté des autorités, elle reconnaît l’existence d’un cadre légal, mais estime que son application reste fragmentée. «Le manque de coordination interinstitutionnelle, l’absence de données centralisées et une approche encore trop administrative nuisent à une réponse rapide, humaine et centrée sur l’enfant.» La formulation de statistiques actualisées et d’un véritable système de monitoring serait déterminante pour améliorer la prise de décision.

Magali Freyneau détaille également les signaux d’alerte les plus courants observés chez les enfants en détresse : changements brusques de comportement, agressivité, repli, mutisme, décrochage ou absentéisme scolaire, troubles du sommeil ou de l’alimentation, discours violents ou sexualisés précoces, consommation de substances à un très jeune âge, fugues répétées, automutilation ou intentions suicidaires. Certains expriment une méfiance extrême vis-à-vis des adultes, ou au contraire un attachement excessif. Trop souvent, ces signaux sont interprétés comme de la «mauvaise conduite» alors qu’il s’agit d’appels à l’aide.

? «Ne leur faites pas de mal»

À l’approche de Noël, au moment où nous avons le bien-être des enfants plus particulièrement à cœur, il faut, selon Aneeta Ghoorah, rappeler à tous la nécessaire sauvegarde de leurs droits et que la protection des plus jeunes doit être une priorité nationale : «Commencez par la discipline, l’empathie et le respect. C’est de là que naît une société capable de protéger son avenir.» Et d’ajouter «qu’au moins, si vous ne pouvez pas faire le bien, ne faites pas de mal.»

Pour Magali Freyneau, il s’agit de mettre en place des mécanismes efficaces de monitoring de la situation des enfants et de fournir aux institutions chargées de leur protection des moyens d’action rapides et adaptés. Cela implique de renforcer immédiatement les équipes de terrain et les services d’urgence sociale, de garantir un accès rapide au suivi psychologique pour les enfants à risque, d’assurer des placements sûrs et encadrés avec un véritable projet de vie, et d’investir davantage dans la prévention plutôt que dans la seule gestion de crise. Elle insiste aussi sur la nécessité d’une formation structurée pour les jeunes parents, ainsi que sur une meilleure coordination entre parents, police, services sociaux, écoles, organisations non gouvernementales et instances judiciaires. «Un enfant ne peut pas attendre. Chaque jour de retard creuse des blessures qui marquent toute une vie. Protéger un enfant aujourd’hui, c’est protéger la société de demain.»

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