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Expérimentation animale

92 % des molécules «prometteuses» échouent en essais cliniques chez les humains

17 novembre 2025, 15:00

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92 % des molécules «prometteuses» échouent en essais cliniques chez les humains

Un peu plus tôt dans l’année, nous rapportions un cas d’expérimentation animale remontant à quelques années impliquant des chiens et des chats. Maurice compte aujourd’hui près de 35 000 macaques sur son territoire et chaque année, des milliers d’entre eux sont exportés vers des laboratoires étrangers. La semaine dernière, une source nous a informé qu’une plainte officielle avait été déposée au Central Crime Investigation Department, réclamant une enquête sur des expérimentations qui seraient actuellement menées sur des chiens pris dans les rues. Alors, qu’est-ce qui explique la persistance de ces pratiques ? Et surtout : avons-nous encore besoin de la recherche animale aujourd’hui à l’heure où les alternatives se multiplient ?

Origines, constat et chiffres actuels

L’expérimentation animale ne date pas d’hier. Sa légitimation moderne remonte en grande partie aux avancées de la biologie du 19e siècle et surtout, à l’influence durable de la théorie de l’évolution. Comme l’explique Savita Nutan, fondatrice de Medicine Without Cruelty, l’idée que toutes les espèces partagent un ancêtre commun a longtemps servi de justification scientifique : puisqu’humains et animaux sont apparentés, leurs systèmes biologiques seraient suffisamment proches pour permettre des extrapolations fiables. Cette proximité, pourtant, reste largement théorique. «Les macaques par exemple sont similaires aux humains, mais les différences génétiques restantes créent des différences biologiques fondamentales», souligne-t-elle. Autrement dit : ce qui semblait un pont solide entre les espèces s’avère souvent un mirage scientifique, limitant sérieusement la valeur prédictive de ces modèles. Malgré les controverses, l’expérimentation animale reste très présente dans la recherche biomédicale mondiale. Les chiffres varient, mais on estime qu’entre 115 millions et 200 millions d’animaux sont utilisés chaque année dans les laboratoires. Un chiffre probablement sous-évalué, faute de transparence et selon la manière dont chaque pays définit légalement un «animal». Si la majorité des études repose aujourd’hui sur des rongeurs, des poissons ou des primates, les chiens et les chats n’ont jamais complètement disparu des protocoles de recherche. Leur utilisation persiste dans des domaines très spécifiques, souvent liés à des maladies rares ou à des recherches comportementales. Selon Savita Nutan, la recherche biomédicale reste une science «exploratoire», souvent motivée par la curiosité scientifique plutôt qu’un besoin thérapeutique immédiat. C’est dans ce contexte que certaines espèces domestiques ont été utilisées et parfois, élevées spécifiquement pour reproduire artificiellement des pathologies humaines.

Un exemple est celui des golden retrievers utilisés pour étudier la dystrophie musculaire de Duchenne. Une mutation rare, naturellement présente chez quelques chiens, a été transformée en modèle expérimental. Des colonies complètes de chiens GRMD (Golden Retriever Muscular Dystrophy) sont aujourd’hui élevées pour la recherche. Mais même porteurs d’une mutation similaire, ces chiens ne reproduisent pas la complexité de la maladie humaine : progression différente, variabilité génétique limitée, symptômes moins comparables. Résultat : de nombreuses thérapies prometteuses testées sur eux ont échoué une fois appliquées aux humains.

Les chats, eux, continuent d’être utilisés dans des protocoles très invasifs, notamment en neurosciences. À l’université du WisconsinMadison, aux États-Unis, des expériences de sound localisation ont impliqué des trous percés dans le crâne, des électrodes implantées dans le cerveau, des bobines insérées dans les yeux et des animaux délibérément rendus sourds avant d’être euthanasiés. D’autres protocoles documentés par People for the Ethical Treatment of Animals incluent la section des nerfs optiques, le retrait des yeux, la mutilation des oreilles ou l’induction d’accidents vasculaires cérébraux.

Toutes ces pratiques reposent sur l’idée qu’un animal auquel on induit artificiellement une maladie pourrait servir de miroir fiable à une pathologie humaine. «C’est à la fois non scientifique et profondément contraire à l’éthique», insiste Savita Nutan, rappelant que les maladies humaines sont influencées par des facteurs environnementaux, sociaux, génétiques et médicaux impossibles à reproduire chez l’animal. Que ces expérimentations aient autrefois existé à Maurice et potentiellement encore aujourd’hui, selon les récentes informations s’inscrit dans ce contexte mondial. Longtemps, l’animal a été considéré comme un «outil scientifique» parmi d’autres, une vision qui persiste encore dans certains secteurs.

Mais le questionnement s’intensifie : si les modèles animaux s’avèrent imparfaits, si les extrapolations sont fragiles et si des alternatives émergent, pourquoi continuer ? Maurice, elle aussi, se retrouve désormais face à ce débat.


Ce que dit la science Bitmap (10).jpg«La recherche animale n’est pas translationnelle aux humains.»

Alors que la question se pose toujours ici, un basculement scientifique est déjà en cours ailleurs dans le monde. Dans les centres de recherche, les universités et les agences réglementaires, une conclusion s’impose : la recherche animale n’est plus capable de prédire la biologie humaine, et persister dans ce modèle relève davantage de l’héritage, de la culture et de la résistance institutionnelle que de la science. C’est ce que confirme le Dr Jarrod Bailey, directeur de la recherche médicale au Physicians Committee for Responsible Medicine à Washington. Son rôle : travailler avec ceux qui financent, approuvent ou régulent les programmes de recherche, et leur démontrer, preuves à l’appui, que le modèle animal n’est plus défendable scientifiquement.

«La recherche animale n’est pas translationnelle aux humains», tranche-t-il d’emblée. «Elle n’est tout simplement pas prédictive de notre biologie.» Pour lui, ce n’est pas une position militante ou idéologique : c’est ce que disent les données. Le Dr Bailey confirme les propos de Savita Nutan. Même lorsque les humains partagent 90 % ou 95 % de leurs gènes avec une autre espèce, l’expression génétique, elle, diffère radicalement et c’est ce qui détermine la réaction à une maladie, un médicament, un toxique. Résultat : 92 % des molécules «prometteuses» sur animaux échouent en essais cliniques humains, souvent par inefficacité ou dangerosité et les 8 % restants finissent souvent, des années plus tard, par révéler des problèmes imprévisibles chez l’être humain. «Il faut arrêter de dire que les médicaments sont approuvés grâce à la recherche animale. Ils sont approuvés malgré elle.»

Il rappelle aussi que les maladies artificiellement créées chez les animaux ne reflètent jamais la complexité réelle des pathologies humaines ni leur origine ni leur évolution ni leurs facteurs environnementaux. Comme le dit Savita Nutan, les protocoles expérimentaux imposent souvent aux animaux des injections répétées, des gavages forcés, l’induction artificielle de symptômes, puis, l’euthanasie pour autopsie. Les méthodes causant du stress chez les animaux ne produiront jamais de résultats authentiques. Selon le Dr Bailey, l’idée d’une «recherche animale éthique» est un mythe : «La souffrance est inhérente au procédé.»

Les nouvelles méthodes dépassent les modèles animaux

C’est là que la rupture se joue : les méthodes alternatives, appelées New Approach Methodologies (NAMS), sont aujourd’hui plus précises, plus rapides, plus économiques. Cultures cellulaires humaines avancées, tissus 3D, organes sur puce, modélisation informatique, intelligence artificielle biomédicale… Les données sont sans appel. Un exemple concret de NAMS est la technologie dite Organ-on-a-Chip, qui permet de recréer des fonctions d’organes humains sur de minuscules dispositifs microfluidiques. Une étude récente a analysé 870 liver chips afin de déterminer leur capacité à prédire les lésions hépatiques causées par des médicaments, un problème qui échappe souvent aux modèles précliniques classiques. Résultat : ces puces ont atteint une sensibilité de 87 % et une spécificité de 100 % pour détecter les substances toxiques, surpassant largement les tests sur animaux.

Le Dr Bailey cite un autre exemple, Emulate, une entreprise spécialisée dans les organes sur puce. En testant une trentaine de molécules dont la toxicité était déjà connue, les chercheurs ont constaté que les tests sur animaux avaient échoué à prédire ces toxicités. Autrement dit: les modèles humains sont aujourd’hui supérieurs aux modèles animaux. Les avantages ne sont pas qu’éthiques. Si ces technologies sont utilisées massivement, «on parle d’une valeur ajoutée d’environ 3 milliards d'euros par an pour les industries pharmaceutiques américaines».

Alors pourquoi continuer sur les animaux ? La réponse tient rarement à la science. Les laboratoires sont souvent structurés pour utiliser les animaux depuis des décennies. Les chercheurs y ont été formés, et ont bâti leur carrière, leurs publications, leurs financements sur ce modèle. «Les gens n’aiment pas sentir qu’ils ont passé leur vie à faire quelque chose qui n’a pas de valeur.» Malgré les résistances, le Dr Bailey observe que le monde scientifique est en mutation. Les États-Unis, l’Europe et le Royaume-Uni adaptent progressivement leurs régulations pour favoriser les méthodes exclusivement humaines. De plus en plus de programmes financent des technologies NAMS, avec des résultats empiriques supérieurs. Les patients et le public commencent aussi à interroger la valeur de la recherche animale: où sont les bénéfices ? «Nous sommes dans un moment inédit de l’histoire scientifique. Nous pouvons faire plus que jamais sans animaux, et mieux», conclut le Dr Bailey.


Anthropomorphisme... Bitmap (11).jpg Au-delà des innovations scientifiques comme les NAMS, la transition vers des méthodes de recherche non animales est également nourrie par une évolution culturelle et éthique profonde. Lors de notre entretien avec le Dr Jarrod Bailey, il a insisté sur le rôle croissant de l’empathie humaine pour les animaux dans ce changement, un phénomène qu’il explique qu’une partie de la communauté relie à l’anthropomorphisme.

Joseph Cardella, professeur de philosophie au Lycée des Mascareignes, explique que l’anthropomorphisme consiste à attribuer des traits humains à des êtres non-humains, qu’ils soient animaux, objets ou divinités. Il cite l’exemple classique du chien dont le regard semble comprendre nos situations et qu’il «ne lui manquerait que la parole» ou encore, dans la religion, des dieux qui punissent ou récompensent selon des logiques humaines.Mais l’anthropomorphisme ne se limite pas aux exemples visibles : il est aussi présent dans des expressions populaires ou culturelles, comme qualifier le lion de «roi des animaux». Joseph Cardella rappelle que cette humanisation des animaux n’est pas nouvelle : elle traverse la littérature et la culture depuis des siècles. Les fables d’Ésope et de Jean de La Fontaine mettent déjà en scène des animaux qui raisonnent et prennent des décisions, comme l’agneau confronté au loup, illustrant des dynamiques humaines.

Selon lui, cette capacité à percevoir les animaux comme des êtres sensibles et pensants exerce aujourd’hui une influence directe sur la manière dont la société considère l’expérimentation animale. La justification morale de ces pratiques repose depuis longtemps sur l’idée d’une différence de statut ou de nature entre humains et animaux : tant que ces derniers sont considérés comme fondamentalement différents, il est jugé acceptable de les faire souffrir pour «le bien» de la science. Mais si nous les concevions comme des êtres à part entière, avec des capacités sensorielles et émotionnelles propres, la légitimité de la recherche animale serait radicalement remise en question.

L’empathie elle-même est devenue un moteur central de ce changement. Joseph Cardella souligne que la reconnaissance du plaisir et de la douleur chez les animaux crée un consensus minimal : s’ils souffrent comme nous, leur souffrance ne peut être ignorée. Cette prise de conscience éthique, amplifiée par la culture populaire, les réseaux sociaux et les débats publics, met en lumière la tension entre pratiques historiques et valeurs contemporaines. Elle explique aussi pourquoi certaines institutions ou individus restent attachés aux modèles animaux : depuis des millénaires, les humains ont utilisé les animaux pour travailler et ce rapport de supériorité est profondément enraciné. Il fait un parallèle avec l’histoire de l’esclavage : réduire un autre être à l’état d’objet ou de travailleur sans consentement, que ce soit un humain ou un animal, était autrefois normal, mais il devient moralement inacceptable aujourd’hui. De même, Aristote et d’autres philosophes antiques légitimaient la domination de certains hommes «incapables de se gouverner» ; cette logique s’est historiquement étendue aux animaux.

Pour autant, l’anthropomorphisme a ses limites et ses risques. Projeter nos émotions sur les animaux peut déformer la réalité biologique et conduire à des interprétations erronées de leur comportement. Joseph Cardella illustre cela par l’exemple d’un chien «vengeur» ou d’un chat «culpabilisé», des attitudes humaines imaginées qui ne reflètent pas nécessairement ce que ressent l’animal. Néanmoins, il insiste sur un point fondamental : ce n’est pas l’anthropomorphisme en soi qui doit guider l’éthique, mais la reconnaissance que tous les mammifères ressentent douleur et plaisir. C’est surtout la douleur qui doit interpeller et questionner notre droit à leur infliger des souffrances, que ce soit dans les laboratoires, les abattoirs ou ailleurs.

À Maurice, cette évolution culturelle commence à se manifester. Joseph Cardella note une prise de conscience croissante dans la population : des citoyens s’impliquent pour récupérer les animaux abandonnés, s’inquiètent des conditions de vie des chiens errants et interpellent les institutions sur le bien-être animal. Même si ces initiatives restent limitées par la taille et les ressources de l’île, elles témoignent d’un changement dans la perception sociale et du début d’une réflexion collective sur le rapport humain-animal.

En reliant cette dimension éthique à la révolution scientifique incarnée par les NAMS, il apparaît que science et culture convergent vers un même objectif : protéger les animaux tout en améliorant la fiabilité des recherches. L’empathie, l’histoire, la culture et la philosophie viennent ainsi soutenir l’innovation scientifique, offrant une vision globale du changement en cours.

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