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Prix Femina 2025
Nathacha Appanah : pour que le corps des femmes ne soit plus un punching-bal
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Prix Femina 2025
Nathacha Appanah : pour que le corps des femmes ne soit plus un punching-bal
PHOTO F. MANTOVANI © ÉDITIONS GALLIMARD
Une prise de position directe. Plus qu’une main tendue, une épaule consolatrice, une défense ardente des victimes de violences faites aux femmes. Nathacha Appanah, a obtenu le prix Femina pour sa Nuit au cœur, le lundi 3 novembre. Le roman, paru chez Gallimard, figurait dans les sélections finales de nombreux prix littéraires prestigieux : le Goncourt, le prix de l’Académie française, le Renaudot, le Médicis.
Lundi, c’est le jury exclusivement féminin du prix Femina qui lui a accordé ses suffrages. Notre compatriote a rejoint la prestigieuse liste de lauréats de ce prix qui existe depuis 1904. Avec La nuit au cœur, Nathacha Appanah «rejoint un panthéon composé de 34 auteurs et autrices parus à l’enseigne de la Nouvelle revue française et lauréats d’un de nos plus grands prix littéraires. On y retrouve Vol de nuit d’Antoine de Saint-Exupéry et L’Œuvre au noir de Marguerite Yource nar», entre autres. Le Femina a annoncé sa lauréate un jour avant le Goncourt, décerné, lui, à Laurent Mauvignier pour La maison vide (Minuit).
Le prix Femina a aussi une portée symbolique. C’est un jury composé de 12 femmes qui a honoré ce récit de violences subies par trois femmes. Le roman convoque en première partie la mémoire de l’auteure, les souvenirs enfouis de sa propre expérience de violence au sein du couple. «L’année de mes dix-sept ans, je suis tombée dans un trou», raconte le personnage qui s’exprime à la première personne sous la plume de Nathacha Appanah. Une voix, une conscience qui suivra ensuite l’issue fatale pour Chahinez Daoud, mère de trois enfants tombée sous les balles tirées par son ancien compagnon qui l’a en- suite aspergée d’essence et brûlée vive. Puis, le calvaire d’Emma, cousine de Nathacha Appanah, poursuivie en voiture, avant d’être écrasée par son mari.
Jointe en France, hier, l’auteure primée a déclaré : «Le Femina a une portée symbolique et également concrète puisqu’il fait partie des quatre grands prix littéraires de la saison. J’ai pu échanger hier (NdlR, le lundi 3 novembre) avec les membres du jury (autrices, éditrices, libraires, journalistes, traductrices) et ce qui a été souvent souligné, c’est la structure et la construction de La nuit au cœur.La nuit au cœur est un livre littéraire et sociétal. Il ne s’adresse pas à un genre; il dit avec la plus grande sincérité notre condition humaine.»
Avec ce roman, l’auteure a fait le choix de livrer une part brutale et perturbante de son histoire. Est-ce une libération, un nouveau souffle pour poursuivre son œuvre littéraire ? Nathacha Appanah explique qu’à chacun de ses livres, elle «se pose la question de la nécessité de l’écriture et du langage. Quand j’ai appris la mort de Chahinez Daoud en mai 2021, il y a eu, pendant les jours suivants, une sédimentation entre mon travail d’écriture, mon expérience personnelle et cette société humaine répétitive, ressassante, qui n’arrêtait pas d’infliger la violence. J’ai pensé à ma cousine Emma, à sa mémoire quasi effacée (ainsi son annihilation a été presque réussie) et je me suis dit que si je voulais aller vers ces femmes, vers leurs existences souillées par ceux qui disaient les aimer, vers leurs vérités, leurs parts d’ombres, vers désirs, vers traces, il fallait que je regarde d’abord mon propre récit de violence. Que je le retraverse si l’on peut dire avec les outils et la force qui sont les miens : l’écriture. C’est un livre qui s’inscrit, selon moi, dans un chemin cohérent, dans l’observation des rapports hu- mains, dans la poésie et l’injustice de notre place au monde».
La nuit au cœur est le 12e ouvrage de Nathacha Appanah. Quel regard jette-t-elle sur l’œuvre construite depuis la parution de Les Rochers de Poudre-d’Or en 2003 ? «Au lendemain de l’attribution du Femina, je jette un regard doux et bienveillant sur mes livres. J’ai fait de mon mieux à chaque fois et je continuerai ainsi», répond-elle.
La première partie de La nuit au cœur se déroule à Maurice et s’achève en mai 1998. Face à ce travail d’introspection d’un vécu extrêmement douloureux, le lecteur mauricien cherche parfois à démêler la violence restituée de la matière du roman. Certains ont mis un nom sur les initiales que donne le roman, au sujet des agresseurs. Dans la partie qui se déroule à Maurice, il est identifié comme HC. De ce personnage, l’auteure dit qu’il «entre au séminaire. (…) HC finit par abandonner. Il enseigne, il écrit des nouvelles et de la poésie, il court, il boxe, il devient entraîneur d’athlétisme, travailleur social et enfin journaliste». Le décor est planté. Pour raconter qu’«en mai 1998, une jeune femme qui vient d’avoir vingt-cinq ans court de pièce en pièce dans une maison pour échapper à son compagnon. (…) Ce qui compte, c’est le frottement étouffé de leurs corps qui luttent et, plusieurs fois, le bruit sec d’une claque, le son creux d’une tête qui heurte le mur».
Pour Nathacha Appanah, «le choix des initiales – HC, RD, MB – est un choix littéraire assumé. Je ne voulais pas que ces hommes dont les noms ne sont pas difficiles à trouver apparaissent dans mon livre avec leurs noms et leurs prénoms. Dans cet espace de mots, de phrases, de compréhension par la langue, dans ce livre que je signe avec mon nom, ils ne méritaient que deux lettres de l’alphabet».
Au bout des trois histoires qui s’entremêlent pour devenir la chronique glaçante des déchirements intimes vécus par toutes les victimes de violence domestique, on revient à La pièce imaginaire. Le théâtre d’ombres qu’imagine Nathacha Appanah en convoquant les trois agresseurs, «cet ouvrier, cet employé, ce poète dans une pièce vide, sans ouverture autre qu’une imposte, en hauteur, hors de leur portée. (…) C’est un dispositif qui les empêchera de prétendre à la folie, à l’amnésie, qui leur interdira de parler de responsabilité partagée». Enfermement pour enfermement. Une manière pour la littérature de réclamer justice pour les victimes de relations toxiques à l’extrême.
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