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Jaya Patten : «La nouvelle gouverneure doit avoir les coudées franches pour faire le nettoyage»

1 octobre 2025, 18:00

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Jaya Patten : «La nouvelle gouverneure doit avoir les coudées franches pour faire le nettoyage»

Jaya Patten, conseiller stratégique en finances, risques et bonne gouvernance.

Après une période de turbulences, qui a fragilisé la crédibilité et l’indépendance de la Banque centrale, le conseiller en stratégie financière basé en Grande-Bretagne estime que seules des réformes de gouvernance, de transparence et de coordination avec la politique budgétaire permettront de lui redonner son rôle de boussole économique.

? Avec l’arrivée d’une nouvelle gouverneure et d’un «Second Deputy Governor», quelles devraient être, selon vous, les premières mesures pour restaurer la confiance et la sérénité à la Banque de Maurice (BoM) après une période de turbulences institutionnelles ?

«Le plus grand danger en période de turbulences n’est pas la turbulence, mais d’agir avec la logique d’hier», disait le management guru, Peter Drucker. La décision du Premier ministre de changer d’approche est louable. La nomination de la nouvelle gouverneure est à saluer pour trois raisons. Elle est la première femme gouverneure, elle possède une expérience avérée en matière d’élaboration de politiques économiques et, enfin et surtout, elle est issue de la diaspora. Il est clair que la récente saga a porté un coup sévère aux assises de la BoM, aggravant une situation héritée déjà malaisée.

On pourrait comparer cela à une nouvelle équipe médicale administrant un traitement inapproprié à un patient déjà en soins intensifs. L’inaptitude a été exacerbée par la sous-estimation de la complexité de certains dossiers notamment la gestion des réserves. La crédibilité de la Banque centrale, son actif suprême, a été mise à mal. Son indépendance, pierre angulaire de cette crédibilité, a été manifestement bafouée. Ces deux piliers ont été ébranlés par la conjonction d’une gouvernance dépravée et d’un manque criant de jugement. Ce mélange toxique n’a fait que se fondre et s’amplifier dans une culture institutionnelle putréfiée évoquant du Zola. Couronnement de l’échec : absence de toute boussole éthique.

À la suite d’un scandale financier, le régulateur exige naturellement des mesures correctives. Une question fondamentale posée à la nouvelle direction est de savoir ce qu’elle aurait fait différemment, tant sur le fond que sur la forme. L’incapacité à articuler une alternative crédible est souvent un indicateur révélateur des chances de succès à venir. Les bruits du marché confient avoir été frappés, en début d’année, par la désinvolture de la réponse à ces questions. L’interlocuteur en question s’est en effet empressé de rejeter l’entière responsabilité sur le ministère de tutelle. Ce n’était pas de bon augure ! Selon Bloomberg, la nouvelle gouverneure a souligné ses priorités : «… rétablir la confiance dans l’institution ; (…) relever les défis internes et externes, notamment en renforçant la gouvernance et s’attaquer aux allégations de népotisme et d’influence politique sur les décisions bancaires».

? Vous soulignez que la crédibilité et l’indépendance de la Banque centrale sont ses principaux atouts. Quelles sont, selon vous, les conditions indispensables pour rétablir ces deux piliers ébranlés ?

Arrêter immédiatement l’hémorragie pour restaurer la crédibilité et l’indépendance de l’institution est la condition sine qua non pour ranimer la confiance. Ce processus sera forcément un parcours de longue haleine car les résultats ne seront pas immédiats. Plus crucial encore : la gouverneure doit avoir les coudées franches pour faire le nettoyage, prendre des risques et commettre des erreurs – à condition bien sûr qu’elles soient vite corrigées et assumées avec transparence. Elle doit aussi pouvoir faire preuve d’ambition dans ses nouvelles initiatives pour impulser le changement. C’est primordial que le changement soit concret dès le départ ; il ne saurait se réduire à de vagues promesses creuses ou à de vœux pieux.

? Le marché évoque souvent des difficultés dans la disponibilité de devises pour les transactions commerciales. Comment une Banque centrale peut-elle concilier la gestion prudente de ses réserves avec l’obligation de soutenir l’activité économique ?

La question est au cœur du dilemme classique d’une Banque centrale face à des pressions sur sa monnaie. Soit, elle a une obligation de soutenir l’activité économique en fournissant les devises nécessaires. Il y a toutefois un «mais». Quelle est la logique économique qui justifie qu’on dépense autant sur les importations de voitures et autres véhicules que sur le budget annuel de l’éducation nationale ? Il n’y a que deux solutions à court terme : l’effet prix, c.-à.-d. la dépréciation de la roupie ou l’effet volume, c.-à.-d. le rationnement.

Pour permettre aux importations essentielles (matières premières, biens d’équipement, médicaments) d’entrer dans le pays, la Banque centrale doit fournir des devises aux importateurs. Sans devises, les chaînes d’approvisionnement se brisent, l’inflation monte et l’activité économique ralentit. Les réserves de change sont une assurance. Les épuiser expose le pays à un risque de crise de change, d’effondrement de la monnaie et d’impossibilité de rembourser la dette extérieure. Une rumeur de faillite peut provoquer une fuite des capitaux. L’objectif est donc d’éviter deux écueils : la pénurie de devises qui étouffe l’économie et l’épuisement des réserves qui provoque une crise de confiance.

La Banque centrale ne peut pas puiser dans ses réserves jusqu’à épuisement. La faiblesse de la roupie découle d’une logique économique incontestable connue. Tenter de maintenir un taux de change surévalué artificiellement est l’une des causes principales de la pénurie de devises. Cela décourage les exportateurs et encourage la spéculation. En laissant la monnaie se déprécier vers un niveau plus réaliste, la Banque centrale pourrait décourager les importations. Les biens importés deviennent plus chers, ce qui réduit la demande et préserve les réserves. Un taux réaliste réduit l’incitation à sortir l’argent du pays. Bien que douloureuse à court terme, cette correction est souvent nécessaire pour rétablir les équilibres fondamentaux et reconstituer les réserves à moyen terme.

La confiance est la ressource clé. Une communication transparente sur le niveau des réserves, la politique de change et les critères d’allocation des devises est cruciale. Une communication floue alimente les rumeurs, incite à la thésaurisation des devises et accélère l’épuisement des réserves. En expliquant sa stratégie, la Banque centrale peut calmer le marché et décourager les pressions spéculatives. Mais elle ne peut agir seule : l’action doit être soutenue par une politique budgétaire saine.

? L’inflation et la baisse du pouvoir d’achat sont aujourd’hui au cœur des préoccupations. Jusqu’où la politique monétaire seule peut-elle agir pour contenir l’inflation, et à quel moment doit-elle être articulée avec la politique fiscale du gouvernement ?

C’est une question centrale qui touche à la complémentarité et aux limites des outils de politique économique. C’est surtout une question pertinente pour l’économie mauricienne qui a connu des décennies de double déficit, budgétaire et balance des paiements. La politique monétaire a été chargée par défaut à faire le gros du travail. Une politique budgétaire expansionniste favorisant une croissance tirée par la consommation force la politique monétaire à porter tout le fardeau. Elle se voit contrainte à lutter à la fois contre l’inflation et défendre la politique de change et la valeur de la roupie. Une tâche que je considère comme étant impossible.

La politique monétaire, menée par une Banque centrale indépendante, est le premier rempart contre l’inflation. Son action repose principalement sur la manipulation des taux d’intérêt directeurs. Elle agit pour freiner la demande excessive. C’est son terrain de prédilection. En augmentant les taux d’intérêt, la Banque centrale renchérit le coût du crédit pour les ménages (prêts immobiliers, à la consommation) et pour les entreprises (investissements). Cela refroidit la demande, ralentit l’activité économique et désamorce les pressions inflationnistes.

Elle vise aussi à ancrer les anticipations d’inflation. C’est un rôle crucial et psychologique. En agissant résolument et en communiquant clairement sur son objectif de stabilité des prix (par exemple, une cible de 3 %), la Banque centrale influence les comportements des agents économiques. Si les acteurs économiques (syndicats, entreprises) sont convaincus que la Banque centrale maîtrisera l’inflation, ils modéreront leurs demandes de salaires et leurs hausses de prix, évitant une spirale prix-salaires.

Parallèlement, elle agit sur l’inflation importée de second ordre. Une hausse du prix de l’énergie (inflation importée) peut, dans un second temps, se propager à l’ensemble de l’économie via des revendications salariales. La politique monétaire peut casser ce cercle vicieux en restreignant la demande globale. Mais la politique monétaire a ses limites car elle n’est pas une baguette magique. Face aux chocs d’offre, elle est impuissante ; ses effets sont différés ; et elle agit de façon uniforme sur toute l’économie.

? Quelles sont ses limites ?

En cas de choc d’offre, par exemple sur l’énergie, si l’inflation est causée par une pénurie d’énergie, des ruptures de chaînes d’approvisionnement ou un impact climatique qui fait flamber les prix alimentaires, augmenter les taux d’intérêt n’y changera rien. Dans ce cas, la hausse des taux aggrave le problème en étranglant l’investissement et la croissance, créant un risque de stagflation. Il y a aussi le délai de transmission où les effets d’une hausse des taux mettent environ 12 mois à se faire pleinement sentir dans l’économie. Cela signifie que la banque centrale doit agir de façon anticipative, ce qui est difficile, et peut «sur-jouer» ou «sous-jouer» sa politique en raison de ce délai. C’est là ou intervient l’importance du jugement de la banque et le MPC.

Autre limite est que la politique monétaire agit de manière uniforme sur toute l’économie. Elle ne peut pas cibler des secteurs spécifiques. Une hausse des taux pour calmer l’immobilier surchauffé pénalise aussi l’industrie manufacturière et les PME qui ont besoin d’investir. Enfin, elle pousse vers des compromis (trade-off) douloureux. Ainsi, pour maîtriser l’inflation, la banque centrale doit souvent provoquer un ralentissement économique et une hausse du chômage. Son action seule ne peut pas protéger les plus vulnérables des conséquences sociales de ce ralentissement.

? À quel moment doit-elle être articulée avec la politique fiscale ?

C’est précisément face à ces limites que l’articulation avec la politique fiscale devient non seulement nécessaire, mais indispensable. Cette articulation doit être cohérente pour être efficace. Le gouvernement doit compléter l’action monétaire par des subventions ciblées, des investissements dans les énergies renouvelables ou des aides au pouvoir d’achat des plus vulnérables. Une lutte efficace contre l’inflation nécessite donc une combinaison équilibrée et cohérente, où la Banque centrale et le gouvernement mènent des politiques complémentaires .

La politique budgétaire stimule la demande tandis que la politique monétaire tente de la freiner, ce qui oblige la Banque centrale à être encore plus restrictive, aggravant le ralentissement. Une lutte efficace contre l’inflation nécessite une combinaison équilibrée et cohérente, où la Banque centrale et le gouvernement mènent des politiques complémentaires. D’où l’analogie que les deux doivent ramer dans le même sens pour avancer la barque.

? Vous insistez sur la nécessaire cohérence entre politique monétaire et politique budgétaire. Dans le cas de Maurice, où les déficits jumeaux restent persistants, quelles réformes structurelles devraient accompagner cette articulation pour éviter les signaux contradictoires au marché ?

Dépenser plus qu’on ne perçoit crée un excès de demande dans l’économie. La suite est classique : forte demande d’importations, déficit accru de la balance des paiements et pression à la baisse sur la monnaie. La Banque centrale ne peut pas agir seule. Ses efforts seront voués à l’échec sans discipline budgétaire. Il faut donc accompagner la politique monétaire par des réformes structurelles : une rationalisation de la dépense publique, une meilleure efficacité de l’investissement public, une stratégie de diversification des exportations et un cadre budgétaire crédible qui ancre les anticipations. C’est à cette condition que la coordination monétaire-fiscale pourra restaurer durablement la confiance.

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