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Ramgoolam entre Midrand et Yokohama
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Ramgoolam entre Midrand et Yokohama
La scène politique mauricienne a parfois des allures de théâtre d’ombres. À peine revenu au pays dans la nuit de dimanche, après la débâcle diplomatique de Midrand et les rappels à l’ordre de la SADC, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a déjà repris l’avion lundi soir, direction Yokohama. Au programme : la 9ᵉ Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD 9), du 20 au 22 août, sur le thème évocateur «Co-Create Innovative Solutions with Africa». Mais au-delà du symbole, une question s’impose : Maurice saura-t-elle enfin assumer son africanité et s’inscrire dans les dynamiques continentales qui redessinent la carte du pouvoir mondial ?
À Midrand, siège du Parlement panafricain, la gifle a été publique. Une délégation mauricienne unicolore, sans opposition, réduite à une seule femme sur cinq membres, a été recalée pour non-respect du protocole panafricain. Erreur de débutant, disent certains. Mais fallait-il rappeler que c’était précisément l’occasion de démontrer que Maurice est un modèle de démocratie pluraliste, et non un pays enfermé dans ses équilibres partisans ? Ce fiasco a terni l’image du pays et révélé l’impréparation chronique d’une diplomatie qui confond communication et crédibilité.
Ajoutez à cela les retards accumulés dans le paiement des contributions mauriciennes à la SADC et à d’autres instances : le constat est limpide. Maurice revendique volontiers les bénéfices d’une appartenance régionale, mais rechigne à en assumer les devoirs.
Dans ce contexte, la participation de Navin Ramgoolam à TICAD 9 prend une importance particulière. TICAD reste l’un des rares forums où l’Afrique et ses partenaires discutent d’égal à égal, aux côtés de l’Union africaine, de l’ONU et de la Banque mondiale. C’est aussi le moment où le Japon, longtemps discret en Afrique, tente de se repositionner face à la Chine, aux États-Unis et à l’Europe.
Le Premier ministre a prévu plusieurs rencontres de haut niveau avec la Japan International Cooperation Agency (JICA) et des investisseurs nippons. En marge de la conférence, il inaugurera la nouvelle ambassade de Maurice à Tokyo. Un geste attendu, qui signale une volonté d’ancrage asiatique et africain à la fois.
Depuis l’indépendance, Maurice entretient une relation ambivalente avec l’Afrique. D’un côté, notre pays revendique son africanité pour obtenir des préférences commerciales, des financements ou du soutien diplomatique, notamment dans le combat pour les Chagos. De l’autre, elle regarde vers l’Europe, l’Inde ou les forums mondiaux, comme si l’Afrique n’était qu’un levier secondaire.
Or, en 2025, l’Afrique n’est plus «un continent assisté». Elle est au centre de la compétition mondiale pour les ressources, l’énergie verte, l’innovation et la jeunesse. Avec un tiers de la population mondiale âgée de 15 à 24 ans d’ici 2050, elle sera le moteur démographique et économique du siècle. Pour Maurice, l’Afrique n’est pas seulement un débouché : elle est une identité qu’il faut assumer.
Dans ce concert des puissances, le Japon avance à pas mesurés. Face aux «Nouvelles routes de la soie» et aux initiatives occidentales, Tokyo propose une troisième voie : infrastructures «de qualité», financements patientés, garanties JBIC et NEXI pour rassurer les investisseurs. Moins de fracas, plus de crédibilité.
Ses excédents financiers ouvrent la voie à une réorientation de ses entreprises vers l’Afrique : digitalisation, énergie verte, santé universelle, capital humain. Les startups et PME africaines sont ciblées, tandis que l’ABE Initiative envoie des jeunes Africains se former dans les universités nippones.
Tokyo joue aussi la carte des ressources stratégiques. Cobalt, nickel, terres rares : sécuriser l’approvisionnement en Afrique australe et centrale, mais avec un discours nouveau, celui de la transformation locale. Sur le plan financier, la Côte d’Ivoire a ouvert la voie en juillet avec le premier Samurai bond d’Afrique subsaharienne (50 milliards de yens), garanti par la JBIC. Preuve que les marchés japonais s’ouvrent, prudemment mais sûrement, aux économies africaines.
Pour Maurice, TICAD 9 n’est pas une vitrine protocolaire mais une opportunité stratégique.
Hub financier : avec les Samurai bonds, les garanties JBIC et les cofinancements JICA–BAD, l’île peut consolider son rôle de plateforme de services pour l’Afrique, forte de sa stabilité réglementaire et de son bilinguisme.
Nœud de connectivité : la vision japonaise d’un Indo-Pacifique libre et ouvert colle avec l’ambition mauricienne de devenir un carrefour maritime et aérien.
Transition énergétique : l’arrimage à l’hydrogène et à l’ammoniac peut réduire la dépendance pétrolière.
Capital humain : l’ABE Initiative offre à la jeunesse mauricienne une chance d’intégrer les réseaux d’innovation nippo-africains.
Mais reste la question de la crédibilité. Après Midrand, Maurice doit prouver qu’elle est un acteur sérieux, capable de conjuguer enracinement africain et ouverture asiatique.
Pour que cette fenêtre japonaise ne se referme pas, encore faut-il que Maurice tire les leçons de ses faux pas. On ne peut pas brandir l’étendard de l’africanité à Yokohama quand, la veille, on se faisait humilier pour avoir ignoré les règles du pluralisme. Navin Ramgoolam voulait faire de son retour au pouvoir une démonstration de souveraineté retrouvée. Il risque surtout de donner l’image d’un dirigeant en décalage : prompt à voyager, mais incapable de soigner les détails qui font la diplomatie – l’inclusion, le respect des protocoles, la rigueur budgétaire.
Au fond, TICAD 9 sera moins un sommet sur l’Afrique qu’un test pour Maurice. Soit le pays assume son double rôle – trait d’union entre l’océan Indien et le continent – et transforme ses discours en stratégie. Soit il continue de s’égarer dans les symboles creux, au risque de devenir ce qu’il redoute le plus : une République isolée, applaudissant de loin pendant que d’autres façonnent le futur du continent.
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